29

Publié le par Barbara Schuster

 

On passa encore deux heures à attendre, alignés comme des condamnés à mort le long du mur. Les flics déguisés en ninjas avaient disparu. Heureusement. Ils étaient grave flippants. J'avais vu Laurent se mettre à paniquer en les voyant. Ca devait lui rappeler sa putain d'interpellation.

Puis l'habituelle sonnerie.

L'huissier

- La cour, veuillez vous lever.

Et les rangées qui bougent dans la salle, les casquettes qui tombent, les bruits de portable qu'on éteint. Je jette un oeil. La salle bondée. Des gens debout, partout. La présidente qui tire la tronche, en voyant toutes les Mailles dans les travées. Que des sales gueules. Que des arabes, des manouches et des méchants blancs. Baskets et jogging à perte de vue. Des flics en renfort, postés aux quatre coins de la pièce, le regard mauvais.

Tension.

- Mademoiselle Braun veuillez vous lever.

Pas vraiment une surprise.

- Nous n'allons pas revenir maintenant sur... euh... les évènements de ce matin. Néanmoins, je voulais vous dire -et cette remarque s'adresse aussi aux autres détenus ici présents- qu'une enquête est en cours. Vous serez tous entendus sur les circonstances de cette évasion, plus tard.

J'attendais la suite. Une remarque, je sais pas.

Mais elle ne dit rien de plus que :

- Vous pouvez vous asseoir.

Assis. Debout. Couché mon chien. Putain.

Puis la présidente rechaussa ses lunettes. Elle avait des longs doigts maigres. On n'entendait pas un bruit dans la salle.

- Monsieur le procureur, vous avez la parole pour vos réquisitions.

- Je vous remercie madame la présidente.

C'était parti. Il allait nous bouffer tout cru.

Rasta triturait son collier. Jon avait le visage fermé. Pti Ka faisait des sourires et des petits gestes de la main à sa copine, plantée au premier rang depuis le premier jour. Derrière moi, ça sentait un peu le vide, sans les chuchotements incessants d'Az et Rooks. Hassan avait toujours ce calme incroyable, je me demandais bien à quoi il se shootait. Alexia avait la mâchoire serrée. Imperturbable.

Tout le monde joutait son rôle à la perfection.

Le proc revint d'abord en long, en large et en travers sur toute l'enquête. Jusque-là, c'était que du réchauffé. Puis, au bout d'une demi-heure de parlotte, il se mit à nous décortiquer un par un. D'abord les revendeurs libres, « derniers maillons de la chaîne, mais maillons

indispensables » comme il disait. Et vas-y que je demande des fortes peines de sursis, voir un peu de ferme si les gars avaient fait du provisoire. Histoire de couvrir.

Pour eux c'était tranquille. Ils s'étaient bien sapés durant quatre jours, avaient apporté des contrats de travail plus ou moins bidonnés. Fait profil bas, style je me réinsère. Sortiraient libre ce soir.

Le proc s'attaqua ensuite au quatuor de « seconds couteaux ». Dans l'ordre, Pti Ka, Hamidou, Az et Rooks. Ces deux derniers méritaient forcément un traitement spécial maison.

« Menteurs », « qui minimisaient leurs responsabilités », « parasites de la société »... tout y passa. Facile, ils étaient pas là. Le bâtard demanda ensuite quatre ans ferme pour tous. Et le mandat d'arrêt pour les deux fuyards.

Jonathan passa aussi sur le grill. Lui avait des circonstances atténuantes. Un vrai métier. C'était pas un looser comme nous autres. Et puis j'avais pas arrêté de dire durant tout le procès qu'on lui avait forcé la main, qu'il se sentait obligé de nous rendre service. Et bla et bla. Mais il s'était aussi fait rattraper par les Mailles. Le proc demanda 18 mois. Je calculais dans ma tête. Quel enculé. Jon resterait en prison si ça tombait dur comme prévu.

Le magistrat s'agitait dans sa robe et il commençait à transpirer. Tout en continuant son bizness. Cinq ans contre Alexia et Laurent, « les convoyeurs » comme il les appelait. Puis 7 ans contre Saveljic, « le plus gros revendeur », « en liaison avec les mafias de l'Est ».

Visiblement, il payait cher ses mensonges à la con.

Ne restaient plus qu'Hassan, Rasta et moi. Sans surprise, le proc demanda 10 ans pour l'ensemble de notre oeuvre. Nous, c'était pire que pire. On empoisonnait la jeunesse, on terrorisait nos voisins, on tirait dans tous les coins sur nos rivaux.

Des « vrais professionnels de la délinquance ». Que des conneries.

J'avais pensé un moment que Rasta s'en tirerait mieux que nous, mais il était trop proche de moi pour espérer grand-chose de cette putain d'audience de merde.

J'avais entendu des « oh » et « ah » lorsque que le magistrat avait balancé la peine. Quand il se rassit, il y avait pas mal de remous dans la salle. Des sifflements. Des murmures. Puis je vis la mère d'Hassan se lever et commencer à pleurer. Puis à hurler. Deux flics de la S.I. la chopèrent manu militari pour la traîner hors de la salle d'audience.

Tension, encore. Toujours.

Hassan se leva dans le box.

- Eh c'est ma mère, ça va ou quoi ? Laissez là tranquille.

Le flic posé pas loin lui attrapa brusquement la manche du polo.

- Reste assis et ferme ta gueule toi !

- Va te faire enculer fils de pute. C'est ma mère, va te faire foutre.

Puis Hassan tenta de lui mettre une patate tout en enjambant la paroi de notre cage à poules. Il était comme fou. Un flic posté à côté du box l'attrapa par le cou et lui bloqua la nuque avec son tonfa. Hassan devint rouge en trente secondes. Ils étaient entrain de l'étrangler ces enfoirés. Un autre des bleus tentait vainement de lui mettre les menottes.

Après quelques secondes de flottement, la présidente reprit la parole.

- L'audience est suspendue. Faites évacuer la salle !

Le connard de moustachu eut juste le temps de flanquer un coup de matraque dans le buffet d'Hassan. Je le vis se plier en deux de douleur et heurter le banc de la tête. Il se mit à pisser le sang. L'arcade.

Dans le public c'était le bordel, au grand désarroi de tous les avocats. La copine de Pti Ka s'était remise à chialer. Des gars de la cité beuglaient des « justice sa mère », « les Mailles vous niquent bande d'enculés ». D'autres provoquaient les keufs à coup de « ouaich viens ».

Que du bonheur. Avec ce bazar, nos baveux étaient pas dans la merde pour leurs plaidoiries.



Ca faisait déjà deux heures qu'on attendait. Pti Ka et Hamidou avaient dû fumer trois paquets de clopes à eux seuls. Deux heures qu'on attendait ce putain de verdict. Les avocats avaient plaidé toute l'après-midi, endormant peu à peu tous ceux qui étaient revenus après le bordel du matin.

J'avais aperçu Isabelle, assise tout à droite. Grave. J'avais pas osé la regarder quand mon avocat avait parlé de mon enfance, de mon père et toutes ces merdes.

L'après-midi avait été beaucoup plus calme. Il y avait eu une fouille drastique à l'entrée de la salle et la moitié des gars présents le matin n'étaient pas revenus. Pas envie de finir en comparution immédiate pour des outrages. Je pouvais les comprendre. Et des flics déployés de partout. A croire qu'on était des putains de Corses.

Et maintenant, attendre. Attendre, sans même avoir un vieil espoir que ça baisse.

Je repensai à cette espèce de boule dans le ventre, quand la dernière plaidoirie avait pris fin. La mienne. C'était tout bizarre. L'impression qu'on avait déballé toute ma vie et que dans le fond, y avait rien dedans.

Et la présidente.

- Mademoiselle Braun, voulez vous ajouter quelque chose pour votre défense ?

Je m'étais levée.

Putain, qu'est ce qu'on pouvait ajouter à ça ? On était les méchants et eux, les gentils. Et les gentils gagnent toujours à la fin.

- Je voudrais juste dire...

La boule.

- ... que je mérite de faire de la prison. Je sais que ce que j'ai fait est mal. Je pourrais vous dire que je regrette, mais ce serait pas sincère. Je regrette pas d'avoir fait vivre des amis durant toutes ces années, même si c'est en vendant du shit. Quoi qu'on en dise ou qu'on en pense, c'était quand même du boulot tout ça. Pour eux, pour moi. Après... On a joué, on a perdu.

Il y avait un silence de mort dans la salle.

- Vous avez fini ?

- Non... je voulais aussi dire que dehors une femme m'attend. Qu'elle m'aime. Et qu'elle souffre. Ma peine, c'est aussi la sienne. Et je m'en veux, parce qu'elle ne mérite pas ça.

Je vis vaguement Isabelle qui chialait.

Merde.



Tout en repensant à tout ça, je me demandais bien pourquoi ça prenait autant de temps ce délibéré. Ca faisait des jours, des mois, des années même qu'on était cuits. Cuits à cause des Mailles. Cuits à cause d'un bizness pour lequel on n'avait jamais eu les épaules.

- Patronne ?

- Ouais Hamidou...

- Je voulais te demander... après...

Putain il avait perdu sa langue celui-là ? Ce serait bien la première fois, il avait toujours sa

gueule grande ouverte.

- Après quoi Hamidou ? Quoi ?

On était tous un peu sur les nerfs. L'attente allait nous rendre barjots.

- Ben...On fera quoi ?

- Rien. On fera rien. On retournera en cabane, finir nos mois. Qu'est-ce que tu veux faire ? Préparer une évasion ?

Je secouai la tête.

- Non je parle pas de maintenant. Ni de demain. Je parle de quand on sera tous sortis de cette galère. Il se passera quoi ?

Il avait les yeux ronds. L'anxiété. Putain de gosse. J'avais autour de moi une ribambelle de gamins. Ils auraient du me surnommer maman, pas patronne.

- Aucune idée Hamidou. On refera notre vie je crois ?

- Et le réseau. Terminé, fini... mort ?

J'avais envie de me marrer.

- Ecoute Doudou. Je sais pas quand je vais sortir, et encore moins dans quel état. T'as toujours pas compris que tout ça c'est fini ? Le bizness, le shit, les grosses bagnoles ?

Je voulais en rajouter une couche, surtout qu'Hamidou n'avait pas à l'ouvrir alors que le keufs étaient à trois mètres. Mais il se mit à chialer. Comme ça d'un coup. Et au lieu de le charrier ou de le traiter, les autres mataient leurs pompes. Pti Ka lui tapota l'épaule.

- Oh frère vas-y, tu fais quoi là ?

Il avait lui aussi les larmes aux yeux.

Pas fiers.

Des gosses.



Rasta me mata en haussant les épaules. Alexia avait toujours un air impénétrable. Elle avait passé les deux heures de glande à faire des pompes et des abdos, couchée sur le carrelage dégueulasse.

Puis on vit arriver l'huissier.

- C'est l'heure.

Les flics nous emmenèrent dans un silence lugubre vers la salle. Il devait être dans les 22h. Les gars des Mailles s'étaient pas découragés. J'avais même l'impression qu'il y avait plus de monde que tout à l'heure.

Pas de trace d'Isabelle par contre. Je lui avais dit de ne pas venir pour le prononcé de la peine. Trop dur. Je voulais pas qu'elle me voit accuser le coup. Fisch m'avait dit que la demande de parloir était partie.

Elle allait venir me voir. Je pensais pas que c'était une bonne idée. Enfin j'en savais rien. Je savais rien du futur.

- Levez vous, tous.

La présidente était tellement blanche qu'elle semblait transparente. Les deux assesseurs avaient la mine fermée.

Putain de silence.

Elle donna d'abord les peines des trois absents. Prison, prison et prison. Jonathan prit un an tout rond. Tout bon pour lui. Les frangins bouffèrent trois ans chacun. Laurent quatre. Rasta six. Hassan et moi, huit ans.

Huit ans. C'était déjà deux de gagnés.

Rasta posa sa main sur son coeur.

- Tu vois patronne. Jah pourvoit.

Il avait le sourire.

Je matais la salle. De la haine, que de la haine. Partout.



Le lendemain, la télé dans la cellule passait en boucle des photos de bagnoles incendiées aux Mailles. Trente-huit, selon France 3.

Des émeutes. Des poubelles qui crament. Des CRS qui se prennent des cannettes dans la tronche.

Le bouquet final.

Les Mailles.

Putain de zoo.

Publié dans procès 3

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
S

Je viens de finir l'histoire, et... wouah, j'ai vraiment adorée, dès le début, on est embarqué dans l'histoire et on en reste scotché jusqu'à la fin, qui est assez brutale et donne une sacrée
gifle.
Ca donne un autre regard sur le monde de la drogue et de ses trafiques... et ça fait aussi réfléchir.

Avez-vous écrit d'autres romans ?


Répondre
B
merci à toi, si tu as passé un bon moment en lisant cet ouvrage ça me fait vraiment plaisir... et pour la fin, bah, ouais c'est attendu, mais le but était d'être assez réaliste et je ne voyais pas vraiment comment ça pouvait finir autrement que mal!
bonne journée encore et merci pour la lecture
Répondre
C
Vraiment accroché dès le début, l'histoire, les personnages, le contexte, tres realiste mais aussi marrant et assez brut, un triller comme je les aime avec cette originalité: le thème de la cité... superbe! ca fout quand même un peu le morale dans les pompes à la fin mais bon..on s'y attend... encore bravo!
Chiquilina
Répondre