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Publié le par Barbara Schuster

 

Dernier jour.

Personne ne mouftait dans la fourgonnette. On était tous assis en rang d'oignons, comme des nazes. Ce soir, on repartirait dans le sens inverse. A nous tous, on comptabiliserait plusieurs dizaines d'années de prison.

Normal.

Quelle merde.

Impossible de voir où on était, la bétaillère n'avait pas de vitres. En même temps, à part la rocade envahie de bouchons, je sais pas trop s'il y avait un spectacle inoubliable à voir là-dehors.

Mais c'était dehors.

Alexia discutait avec Hassan. Ils rigolaient tous les deux. Rasta était plongé dans ses pensées. Il avait presque l'air heureux. Le sage. Hallucinant. Heureusement qu'il était avec moi. Qu'il avait été avec moi durant toutes ces années.

Hiiiiiiiiiiiiii.

On entendit un brusque coup de frein et Hamidou faillit se latter contre la porte. Ces bâtards de flics nous faisaient le coup tous les matins. Ils pilaient comme des malades au dernier feu, juste avant le tribunal. C'était leur passe-temps. Enfoirés. Ils savaient que comme on était tous menottés, il y avait une chance sur deux que quelqu'un se ramasse.

On roula encore au pas quelques instants. Puis rien. Des voix. Et enfin la porte du J9 qui laisse passer de la lumière. La cour du Palais de justice. C'était reparti pour un tour. Le dernier. Sauf qu'en lieu et place des flics avec leur tonfa, on se trouva nez à nez avec deux gars encagoulés qui hurlaient.

- Saute Saveljic, saute bordel, grouille !

Sinisa ne demanda pas son reste et sauta hors du véhicule. Il se mit à fuir comme un dératé, les deux cagoulés arrosant une rafale de fusil mitrailleur en courant derrière lui. Je vis Pti Ka et Hamidou, les yeux ronds. Indécis.

Az et Rooks embrayèrent direct et se mirent à courir, les menottes dans le dos, direction l'immense porte en bois. Au même moment, les deux flics de l'escorte, qui avait été dépouillés de leurs armes par les potes du Serbe, se mirent à leur poursuite. Ils avaient une dizaine de mètres de retard sur Az et Rooks. Les autres avaient déjà disparu dans la pampa.

Hassan se leva, puis se rassit et me regarda en souriant. Je haussai les épaules.

- Vas-y Hassan, si tu le sens. Moi je reste là. Pas envie de claquer mes dernières thunes en chirurgie esthétique. Et puis j'aime bien mon nez, dans le fond.

Rasta éclata de rire.

- Putain ouais. Moi je reste avec toi patronne. Comme toujours. C'est plus de mon âge ce genre de conneries. Et je suis bien content de plus voir la tronche de Sav. Il commençait à me taper sur le système, sans déconner.

Pti Ka et Hamidou se mirent à rire. Hassan nous regardait comme si on avait tous disjoncté.

- Eh... bande de crevards !

Tout le monde arrêta de ricaner.

- Vous pourriez au moins leur souhaiter bonne chance.

Rasta retrouva immédiatement son calme, puis fixa Hassan, tout en pointant du doigt son collier.

- C'est déjà fait man. Jah pourvoit. Je voudrais bien savoir ce que va faire Allah.

Ils recommencèrent à se bidonner. Les nerfs. Parce qu'on pouvait pas dire que la situation fût vraiment drôle. C'était n'importe quoi cette affaire.

Puis je m'approchai de la porte de la fourgonnette, toujours entr'ouverte. Personne. Je m'assis, en humant l'air frais, les menottes dans le dos et les jambes ballantes.

Trois secondes plus tard, trois keufs surexcités déboulèrent, en pointant leurs flingues sur nos tronches.

- Bougez pas ! Bougez pas ! Qu'est ce qui se passe bordel de merde ?

Puis celui qui avait trois barrettes sur son épaule nous fixa. Hassan venait de s'allumer une clope. Jonathan chialait, pour changer. Tous les autres étaient sagement assis. Le keuf se calma illico.

- Bordel... mais il se passe quoi ? C'est quoi ces coups de feu qu'on a entendus ?

- Ben vous voyez bien. Evasion. Vos collègues sont partis en courant. Par là.

Je montrais du doigt la porte. J'avais bien du mal à ne pas recommencer à me bidonner.

Putain de fils de pute de Serbe, j'étais quasi sûre qu'il magouillerait une saloperie. Mais organiser une évasion, fallait quand même le faire. Quel malade.

Je m'en faisais pas trop pour lui. Il survivrait cet enfoiré, même s'il fallait se planquer dans je ne sais quel pays de l'Est pendant 10 ans. Même s'il fallait qu'il bouffe du goulash le restant de ses jours. Putain de légionnaire. Ce mec était une arme de destruction massive. Mais Az et Rooks, aucune chance.

Hassan pensait à la même chose que moi.

- Sont cuits les marmots. Hein ?

- Sûr. Je connais les deux gamins, Hassan. Vont aller droit au quartier. C'est le seul endroit qu'ils connaissent. Vont se planquer dans une cave, comme des rats. Ensuite, passeront voir maman, fumer un joint, puis acheter une paire de Nike... dans trois jours ils sont de retour avec les bracelets. Mais bon, pourquoi pas ?

- Ouais. Pourquoi pas. Trois jours, c'est toujours ça de pris.

Hassan me regarda, songeur.

- Ils auront peut être le temps de se taper une pute...

- C'est tout ce qu'on peut leur souhaiter.

Ils avaient tenté leur chance. Rien à redire.

Basta.

Les flics refermèrent la porte d'entrée de la cour, qui restait habituellement grande ouverte. Ces abrutis de magistrats payaient leur fainéantise. Laisser ouverte la porte du tribunal. Sans déconner. Juste pour que le président n'ait pas besoin de bouger son cul de la bagnole quand il rentrait chez lui le soir. Putain de débile.

Une heure passa. Les flics étaient grave sur les nerfs. Il nous dirent d'attendre et nous bouclèrent dans la camionnette. On était toujours parqués comme des clebs qu'avaient la rage. Puis la porte s'ouvrit. Il était temps, ça commençait à sentir sévèrement le fennec dans le J9. Le procureur était planté devant nous. Sans sa robe de tapette, pour une fois. Derrière lui, il y avait une armada de flics, dont des gars tout chelous avec des tenues de ninjas et des cagoules.

Je ricanais nerveusement : c'étaient les mêmes cagoules que les complices du Serbe.

Tout ce cirque. Ridicule.

Ils nous firent sortir un après l'autre, en nous comptant comme des moutons. En vérifiant bien que les menottes étaient fermées. Quelle bande de nases. Rien qu'à leur tronche de déterrés on pouvait savoir que les trois fuyards n'avaient pas été repris pour l'instant. Dans le cul.

Ils nous emmenèrent fissa jusqu'à la salle d'audience. Le bleu s'était multiplié autour de nous. Quelle foutue merde. Je me demandais un peu comment tout ça allait se poursuivre.

Sonnerie.

La présidente, visiblement furax. Le public, hilare. Les avocats, entrain de compter les points.

Une énorme banane sur tous les visages.

Elle s'adressa à nous.

- Etant donné la situation on ne peut plus confuse, l'audience est suspendue jusqu'à 14h. On décidera ensuite si on poursuit le procès ou non. Si on continue, il va falloir disjoindre. A moins que les trois évadés soient jugés en leur absence...

Les avocats encore présents sur le banc hochèrent la tête. Fischer se retourna.

- Faut qu'on parle, Agnès.

- J'imagine.

On s'entassa tous dans le couloir jouxtant la salle d'audience. Dans un bordel indescriptible. Les avocats passaient des coups de fil, discutaient avec leurs clients. Un flic racontait pour la troisième fois à une journaliste de la télé comment les gars avaient arrosé la cour avec un Uzi. C'était n'importe quoi. Elle notait tout dans son petit carnet, tandis que son cameraman tuait l'ennui en jouant avec son outil de travail.

La baba cool était là aussi. Elle me fit un petit signe de la main, mais impossible d'approcher. Les keufs avaient repris leurs habitudes draconiennes. Menottes serrées dans le dos, tous alignés le long du mur. Et pas de visites. Les petits arrangements pour nous faire plaisir, clair que c'était désormais mort.

Je pensais à Isabelle. Je l'avais pas vue dans la salle. Faut dire qu'on y était restés cinq

minutes à tous casser.

Je discutais avec Fischer. Il était débordé.

- T'étais au courant ?

- Non. Que dalle. C'est Saveljic. Lui seul. Az et Rooks ont suivi, mais jamais de la vie ils

étaient au jus. Impossible. Personne ne parle au Serbe. Jamais. Tu sais bien...

- Oui. Je me doute. Mais va falloir convaincre la présidente. Tu sais ça la fout mal. Merde.

- Je sais.

Fischer avait l'air désespéré.

- Ecoute Fisch, je t'apprends pas ton boulot. Mais putain, on est restés au moins deux ou trois minutes tous seuls dans ce foutu J9 qui pue. Les flics étaient partis à la chasse et c'était porte ouverte. On aurait pu tous courir comme des dératés. Se barrer et point barre. Que dalle. On est toujours là.

- Oui, je sais. Faut que j'accentue la plaidoirie là-dessus. Vous voulez assumer vos actes.

Je hochai la tête. Il répéta sa phrase trois fois, comme une espèce de formule magique.

- C'est vrai non ? Dans le fond ?

Fischer ne semblait pas convaincu. Ca me saoulait. Si même lui n'y croyait pas, aucune chance que les trois zarbis en noir y croient.

- Tu as raison Agnès. C'est juste que cette évasion... tu vois, ça attire les médias, le côté grand banditisme et tout. C'est mauvais pour votre image globale.

- Je me doute.

Tant pis.

Puis je vis repasser Nolwenn le Diwan pas loin. Elle tirait la gueule.

- Fisch... je peux te demander un service ?

- Quoi ?

- Préviens Isabelle pour tout ce qui se passe. J'aurai certainement plus le droit de la voir ici. Et demande à la journaliste d'aller la voir, directement. Donne lui les coordonnées. Pour le truc qu'elle m'a demandé.

- Le truc qu'elle t'a demandé ? C'est quoi ces magouilles ?

- Rien de grave. La journaliste veut écrire un livre ou je sais pas quoi.

- Un livre ?

Fisher me regardait avec un drôle d'air.

- T'inquiètes, je t'expliquerai. Fais-le pour moi c'est tout. Ok ?

- Ok.

- Et dis aussi à la nana du Dernier Canard les infos justes. Dis lui qu'on y est pour nada dans ce bordel. Elle assure d'habitude.

- Comme si ça pouvait changer quoi que ce soit...

Fischer repartit à l'autre bout du couloir en haussant les épaules. Fallait aussi qu'il voit Hassan.

J'avais envie de m'asseoir. J'en avais marre d'avoir les bras attachés dans le dos, ça commençait à me tirer dans les biceps et le cou. Quelle misère.

La fumée avait à nouveau envahi tout le couloir. Une vraie ruche à cancer. Je vis le proc en grande discussion avec un des flics. Puis il s'approcha de moi.

- Madame Braun...

- Mademoiselle. Ou Madame, si vous y tenez...

Il ne releva pas.

- Ecoutez, voilà... la présidente est d'avis à reprendre le procès sur le champ, même en l'absence de trois des protagonistes...

- Et ?

Je le regardai. Je voyais pas où il voulait en venir. Fallait l'accord de la patronne maintenant ?

C'était nouveau.

- Eh bien, je voulais connaître votre sentiment à ce sujet...

- Mon sentiment ?

J'avais vraiment envie de me marrer. Mais putain, sans déconner, c'était quoi ce bazar ? Ils étaient dans la loose. Sauf qu'ils voulaient pas l'admettre ces enfoirés.

- Oui. Sur la suite du procès...

- Ecoutez monsieur le magistrat, moi je veux être jugée, je veux ma peine, qu'on en finisse. Compris ?

Il tiqua. Le flic moustachu me mata avec un air torve.

- Eh toi, tu vas rester polie avec monsieur le procureur oui !

Je ne répondis pas. Pas la peine. Tout le monde était sur les nerfs et j'avais pas envie de me prendre encore une procédure pour outrage à magistrat ou je ne sais quelle merde.

- C'est bon, laissez...

Le proc fit un geste de la main, du style grand seigneur qui n'abat pas tout de suite la bête.

- Je suis du même avis que vous mademoiselle Braun. Je pense qu'il vaut mieux terminer ce procès. Mais je voulais être sûre que ça ne se fasse pas au détriment de votre défense. Je veux un procès équitable.

Je soufflai.

- Ouais. Un procès équitable ouais...

Il me jaugea encore.

-De toutes façons, vous faites bien comme vous voulez non ? Moi je veux prendre mes 10 ans et me casser d'ici pour faire ma peine. C'est tout.

Le proc hocha la tête, puis repartit voir l'avocat de Az et Rooks.

Qu'on en finisse bordel. Qu'on en finisse. C'est tout.

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