10

 

La voiture de Rasta était une putain de bombe. Bizarrement, je me sentais en sécurité là-dedans, alors que je connaissais à peine ce tas de tôle. En fait, j'étais à moitié larguée. En partie à cause du shit et aussi parce que mon cerveau tournait trop vite. Je n'arrivais pas à l'empêcher de faire des constructions mentales à la con. Qui avait tiré ? Et c'était parti, ça turbinait. Pourquoi ? Reparti pour un tour.

Impossible de contrôler ce bordel. Et j'avais beau le retourner dans ma tête, rien à faire. Je percutais pas.

David conduisait à la cool. Pas du tout envie de se faire arrêter. On avait une carte grise provisoire qui ressemblait à un truc de manouche, des tronches de déchirés. Pas bon tout ça. Mais il ne se passa rien. On remontait une rue, deux boulevards, la rocade, le parc. Et voilà. Tout est bien qui fini bien. Rasta avait mis Linton Kwesi Johnson dans la caisse.

- Je veux me faire un trip plus cool. Les derniers temps on a trop gazé, dans tous les sens. Faut revenir au basique, on maîtrise plus rien.

Et il avait mis LKJ dans le poste.

Il avait raison. Je pensais à Karim, qui avait passé ses premières nuits au gnouf. Avec un peu de chance, il s'était retrouvé avec Samir et Nasser, deux frangins du quartier qui étaient tombés récemment pour des autoradios. Ils étaient « irie » comme disait Rasta. Avec eux, il s'en tirerait.

Je pensais à Mouss aussi. Cet enfoiré était certainement sorti de l'hosto.

- T'as des nouvelles de Mouss ?

Rasta hocha la tête négativement, puis arrêta son moteur, au fond du parking.

- Il avait merdé grave, pas vrai Rasta ?

- Ouais patronne. C'est sûr. Mais je te dis, ça part dans tous les coins. Va falloir faire gaffe à notre dos.

- Sûr.

On fuma un spliff tranquille. Parfois je me demandais encore comment on pouvait tenir avec tout ce qu'on s'envoyait. C'était la vie. Notre vie.

Puis je vis une Mercedes blanche de macro. Et Rasta serra les dents. Saveljic.

- Attends moi dans la caisse.

- Ok patronne.

Je me levai et pris sous le siège arrière un petit paquet.

J'avais les phares en pleine figure. Je me sentais con tout à coup. Mais j'avais le 357 dans les côtes. Putain je devenais parano.

- Salut patronne.

Saveljic n'était pas seul, il y avait Selim avec lui.

- Tiens Sav.

Il me tendit en échange un sachet plastique, avec une liasse de 50 au fond.

- Patronne... je voulais te dire, j'ai eu des infos. Pour l'enquête du Portos.

Je faisais mine d'en avoir un peu rien à foutre.

- Ah ouais... cette histoire. Vas-y, raconte...

- Ben en fait c'est très simple. Une nouvelle enquêtrice est arrivée. C'est une lieutenant je crois. Bref rien de spécial jusque là. Elle a été affectée aux affaires anciennes. Pour te résumer, c'est une sorte de service qui reprend des affaires pas résolues.

- C'est quoi cette connerie ?

- Attends patronne.

Saveljic parlait avec les bras. Son ombre était fantomatique sur le sol, avec les phares de la caisse qui éclairait de traviole.

- D'habitude, c'est le genre de poste qu'on file aux bras cassés, qui ont deux ans à tirer avant la retraite. Ou alors aux gens qui ont une mutation disciplinaire.

- C'est quoi ça ?

- Ben une punition si tu veux. Et vu l'âge de la gonzesse, même pas 35 piges, je peux te dire sans me tromper qu'elle est au placard.

- Tu veux dire qu'elle a merdé et qu'ils l'ont collé là pour pas la virer ?

- Exact. Sauf que punie pour punie, cette connasse a décidé de faire vraiment son boulot. Elle fait chier le monde. A tel point que tout le commissariat daube sur elle. Elle emmerde son monde pour avoir des infos, du nouveau. Elle est dans son placard, c'est vrai. Mais elle est décidée à bosser et à remuer la vieille merde.

Je pensais aux nanas en boîte de nuit. « Elle est super pointilleuse sur les procédures ». Les trois butchs de la police la prenaient pour une baltringue prétentieuse.

- Oh putain. Enfin bon, peut être qu'on saura un jour ce qui est arrivé au Portos...

- Ouais, mais d'ici là, elle peut avoir foutu un sacré putain de merdier aux Mailles.

C'était clair. Le genre de nana revancharde qui voulait réussir là où ses super collègues avaient échoué. Dans la merde où on baignait déjà, on avait vraiment pas besoin de cette

Jeanne d'Arc.

Sans déconner. Tout commençait réellement à partir en couilles.

On repartit faire un tour en ville avec Rasta. Après tout, on avait plus le coffre plein de ganja, on avait des thunes. On pouvait aller boire un verre. Il faisait encore bon. Juste ce qu'il fallait.


On se posa sur la place branchouille. Rasta n'aimait pas trop et moi non plus. Trop de flambe bidon. Mais les terrasses étaient raisonnablement occupées ce soir. Et j'avais besoin de voir des femmes. Un peu jolies, un peu pétasses. Des futures avocates, ou des gonzesses qui bosseraient dans le marketing. Ou la communication.

On se posa sur la deuxième terrasse, parce que le « Coco nulo » faisait un thé à la menthe délicieux. On pouvait aussi prendre un narguilé, mais je déclarai forfait. Trop fumé aujourd'hui.

Je racontai vite fait à David les nouvelles sur l'enquête. Il ne dit rien. D'ailleurs, sur ce sujet précis, il ne bronchait jamais.

Nos deux thés arrivèrent et je vis une des filles de la table d'à côté se retourner. Elle regarda Rasta en douce. Le genre bourgeoise qui rêve de s'encanailler.

- T'as une touche man. Une super nana, avec des mocassins pour faire semblant d'être cool.

Rasta tournait sa cuillère dans son verre, sans rien dire.

- T'inquiète patronne. Je materai tout à l'heure.

Il finit par commander un narguilé à la pomme. Je voyais les filles qui gloussaient. Et la petite n'arrêtait plus de jeter des regards à David.

On resta dix minutes à ne rien dire, juste posés. Puis je matai Rasta. C'était un beau gosse, on pouvait pas dire le contraire.

- Attaque man.

- Non patronne, je veux rester avec toi. Je bosse.

- Non t'es plus au taff man. Et si tu veux, je viens avec toi, on se tape l'incruste. Je suis sûr

qu'il y a moyen, grave. Un sourire et le reste au bluff. Alors ?

Son instinct de mâle antillais commençait à se réveiller. Il me jaugea une dernière fois, pour être sure que j'étais sérieuse.

- Ok, c'est parti. On leur paye un verre ?

- Ouais, mais sors pas ta liasse, ça ferait vulgaire. Genre mafieux rital... pas bon.

De l'intérieur du bar, on entendait une musique style lounge. C'était bof, mais ça allait bien avec l'ambiance indienne. Je me levai et fit un clin d'oeil à Rasta.

- Laisse faire.

Je m'approchai de la gonzesse qui avait maté mon double. Elle sembla apeurée, d'un coup. Ses trois copines me regardèrent de travers. Faut dire que j'avais un jeans tout bidon et des requins ruinées aux pieds.

- Euh, salut les filles... ça va ?

J'entendis une sorte de bruit sourd.

Puis l'une des nanas, une blonde, me répondit sèchement.

- Salut ? Il y a un problème ?

Je la fixai un dixième de seconde. J'avais l'impression de l'avoir déjà vue. Je devais confondre. Son visage m'était familier, mais elle devait juste ressembler à quelqu'un.

- Ah non, pas du tout. C'est juste que je suis avec un ami un peu timide. Il voudrait faire votre connaissance...

Je faisais la cruche. C'était un peu nase, faut bien l'avouer. La blonde me regarda, puis fixa David. Elle avait pas l'air ravi.

- Installez vous, il y a de la place.

C'était une voix haut perchée. La petite avec les mocassins. Rasta s'approcha, puis s'installa, au moment où le serveur arrivait avec la commande, le plateau rempli de verres. Les filles tournaient au vin rouge d'un côté, au Coca de l'autre.

Elles avaient à peu près toutes les marques qui claquaient. Une avec des bottines Prada. L'autre l'inoxydable foulard Hermès. Et la troisième le sac Louis Vuitton. Sans compter la blonde, qui avait un ensemble Hugo Boss plus que sympa. C'était la seule qui tirait vraiment la tronche depuis notre arrivée. Les autres se marraient. Faut dire, elles étaient côté vin rouge.

Rasta racontait n'importe quoi. Avec un certain talent.

- C'est quoi ton prénom ?

C'était une grosse avec les yeux qui brillaient. Elle avait trop bu, c'était évident.

- Lee.

- Liii ?

- Ouais. C'est ma mère, elle est jamaïcaine. C'est en souvenir de Lee Scratch Perry.

Toutes les nanas le regardèrent, avec des yeux comme des soucoupes. Autant leur dire qu'il existait des gens qui gagnaient moins de 5000 euros par mois. Pour ces gonzesses, c'était du chinois.

J'enchaînai.

- Lee Scratch Perry est un grand musicos, qui fait du reggae. Mais l'ironie du sort, c'est qu'il est à moitié Anglais. C'est vrai Lee, elle aurait pu trouver un prénom d'un vrai roots de là-bas. Elle avait que l'embarras du choix !

Il rigola. Deux des gonzes aussi. Les autres avaient toujours rien capté. Je continuai.

- Je dis ça, parce que mister Lee présent devant vous est lui aussi musicien. DJ reggae,

mesdames. S'il vous plaît.

La blonde continuait à faire à moitié la gueule. Pourtant, elle s'était un peu détendue. Je détestais son look BCBG, mais elle était mignonne.

Rasta s'était rapproché de la petite grosse. Il proposa d'offrir un deuxième verre. On entendit des « oh » et des « merci », puis la blonde dit.

- Non, c'est moi qui offre cette fois.

Puis elle sourit et sortit une Platinium. La grande classe.

La soirée continuait. Je restai au thé, déjà trop défoncée pour pouvoir encore boire de l'alcool.

David emballait tranquille, en racontant des bobards énormes. Il le faisait à la perfection. Je discutai un peu avec ma voisine de droite, qui ne faisait rien si ce n'est attendre son mari le soir. Du moins lorsqu'il n'était pas au Japon pour signer des contrats. Dans le nettoyage industriel. L'autre en face n'était pas vraiment plus intéressante, elle bossait à la Préfecture. Directrice de cabinet ou je ne sais pas quoi. Son boulot n'était pas passionnant, vu ce que je captais de la conversation.

Puis on me posa quelques questions, histoire de. J'avais un mensonge tout beau tout prêt,

celui que j'utilisais tout le temps. J'étais infographiste. C'était pas trop flambe, assez courant et généralement les gens n'y comprenaient rien en informatique. Parfait. Pas besoin de rentrer dans les détails d'un métier que je n'avais jamais exercé.

Puis la blonde, qui n'avait pas raconté grand-chose et ne s'était pas spécialement déridée, me demanda où j'habitais. J'hésitais à mentir et du coup je mis quelques instants à répondre.

- Vous ne savez plus où vous logez ?

Elle semblait amusée. C'est bien la première fois qu'elle avait le sourire. Ca devait être le genre de connasse bourgeoise qui voulait me foutre la tronche dans la merde. Je la sentais pas trop.

- Si. J'habite aux Mailles.

Mes deux voisines hochèrent la tête avec un drôle d'air. Forcément, c'était pas top. Loin, très loin des Collines et de leurs pavillons avec piscine.

- Et vous ?

Je prenais à nouveau mon air cruche, en masquant tant bien que mal l'énervement qui montait. J'aurai pu pipoter, mais à quoi bon ? Je m'enfoutais un peu de ce que ces bourges pouvaient penser de moi. Si j'étais là, c'était pour David.

Une nouvelle tournée.

Rasta et la petite flirtaient presque ouvertement. Ma voisine d'en face était ruinée, avec pas moins de 6 verres de pinard dans la tronche. L'autre à côté n'était pas mieux. La blonde avait arrêté de boire. De toutes façons, elle était au Coca Light depuis notre arrivée. Je me lançai à lui poser une question, puisque c'était la seule qui captait encore quelque chose.

- Et vous, vous faites quoi ?

Elle avait une boîte. Son père lui avait filé le travail de toute une vie. Elle faisait fabriquer des produits cosmétiques pour des grandes marques. 58 employés, une unité de fabrication à la ZI et un bel appart en ville. Elle avait 37 ans. On lui aurait facilement donné 10 de moins.

Elle se déridait enfin un peu. Et à mesure que la soirée avançait, je la trouvais de moins en moins moche. Puis Rasta commença à s'impatienter. Il voulait tirer son coup, obligé.

- On y va patronne ?

- Ok.

Je m'approchai, en lui parlant à l'oreille.

- M'appelle pas comme ça en public, s'il te plaît.

Il hocha la tête. J'avais une idée débile dans le crâne. J'allais exploser en plein vol. Pas grave.

- Rasta... Je vais essayer de m'embarquer la blonde. Toi, t'as qu'à déposer les autres nanas si elles sont à pied, ok ? Si je foire mon plan, je prendrai un tacos.

- Pas de soucis. Mais si tu veux que je revienne te chercher...

- Non, t'as autre chose à faire je crois.

Il lança sa proposition de faire le taxi pour ces dames. La blonde me jeta un regard. C'était à mon tour de jouer.

- Lee ?

- Ouais ?

- Je vais faire un bout de chemin à pied, j'ai envie de prendre l'air...

Bidon, archi bidon.

Trois gonzesses partirent avec lui. La blonde, qui s'appelait Isabelle, déclina sa proposition, parce qu'elle habitait juste à côté. Je soufflais. J'avais bien entendu l'adresse tout à l'heure.

Nickel.

- Je marche vers la gare, tranquille. C'est par chez vous ? Si oui, on peut faire un bout de chemin ensemble...

J'avais décidé de la jouer fine.

- Eh bien ça tombe plutôt bien. Allons-y.

Elle avait l'air un peu gênée. Ou préoccupée. Elle pensait peut être que j'allais la dépouiller au coin de la rue. Enfin bon, moi je faisais ma blasée, mais j'en menais pas large.

Je ne sais pas pourquoi, mais j'avais pas eu envie de la laisser filer. Peut être que j'avais envie de me rassurer, je sais pas trop. On marcha un peu, il ne faisait toujours pas froid. Il devait être une heure passée.

On arriva chez elle en moins de cinq minutes, en échangeant des banalités. J'essayais de trouver n'importe quoi pour la retenir. Au pied de son immeuble, je me lançais pitoyablement dans un plan drague à deux euros.

- Euh... je voulais vous demander quelque chose... est-ce qu'il serait possible que vous m'offriez un café ? Pour la route ? Je me sens un peu molle...

Elle me regarda bizarrement, en hésitant. J'avais siroté du thé toute la soirée. Si ce détail lui revenait, j'étais faite comme un raton.

- Eh bien, oui... bien sûr. Montez, pas de problème...

- Merci beaucoup, je ne traînerai pas, promis. On pourrait peut être se tutoyer non ?

- Oui, je crois aussi.

Elle me sourit, puis on entra dans un immeuble grand luxe. Digicode, escaliers en marbre et ascenseur luisant. Elle devait avoir sacrément de blé pour se payer un appartement là-dedans.

Voilà ce que je devrais faire avec mes thunes. M'acheter un palace à la con en centre ville. En même temps, j'étais très bien aux Mailles. C'était mon putain de territoire.

Une fois arrivée au troisième, elle ouvrit trois verrous. Le vestibule était aussi grand que mon salon.

Un truc de ouf. Devait y avoir plus de 100 mètres carrés, c'était l'hallu intégrale. Elle me montra le canapé du doigt, tout en allumant sa chaîne Hi-Fi. Elle avait l'intégrale Deutsch Grammophon. Comme ma grand-mère.

- Vas-y installe toi, je t'en prie.

Elle semblait plus détendue d'un coup. J'avais une furieuse envie de pétard, mais ça devait pas trop être le style à fumer. Plus de son âge ce genre de trucs. Et surtout, pas de son standing.

Elle disparut à la cuisine. Je regardai mes baskets crasseuses, mon jeans un peu passé. Je faisais un peu tâche dans le décor. Des tableaux envahissaient presque tous les murs, avec des signatures bizarroïdes. Des trucs d'intellos, style moderne. Et moche.

Quand elle revint, avec deux tasses fumantes, j'étais en train de mater une espèce de croûte. Le mec qu'avait dessiné ce bordel s'était forcément suicidé après avoir peint cette horreur. Pas possible qu'il ait survécu.

- Tu aimes l'art contemporain ?

- Euh... oui, non... en fait, je sais pas trop... Tu sais l'art, les musés et tout ça...

- Pas de soucis, on peut pas s'intéresser à tout...

Je fis une grimace

- ... ni tout aimer. Je pensais juste qu'en tant d'infographiste, tu t'intéressais peut être aux

formes, aux couleurs, aux figures. C'est surtout ça l'art.

- Ben oui... mais mon taff, pas vraiment en fait. C'est surtout très technique. Et pas si créatif que ça.

Fallait surtout pas qu'elle me demande ce que j'avais fait comme études pour en arriver là. Je m'étais arrêtée en terminale bac pro. En mécanique. Rien à voir.

Elle venait de poser les mugs sur une magnifique table basse, immense, qui devait faire plus de deux mètres de long.

Je me trouvais con, tout à coup, au milieu de ce monde que je ne connaissais pas et que je ne voulais pas connaître, avec une espèce de bourge qui me parlait d'art à deux heures du matin. Je savais pas vraiment ce que je foutais là, mais c'était une escroquerie. Forcément.

- Merci pour le café, il est très bon. C'est Nespresso, avec les sachets ronds ?

- Un truc dans le genre.

Elle sourit, puis regarda mon jeans. Ses yeux avaient un drôle d'air.

Je parlai avant qu'elle ait pu dire quelque chose.

- Isabelle, je... je me demande bien ce que tu peux penser de mon intrusion. Je suis pas trop assortie au décor...

J'avais dit ça sur un ton qui se voulait détaché. Je devais surtout être ridicule. Une vraie bouffonne. Elle répondit cash par une autre question, comme font les flics.

- Parce que tu te soucies de ce que pensent les gens ? Vu ton look, je pensais que c'était le cadet de tes soucis, de savoir ce que les gens peuvent bien penser de toi... Et puis toi, que penses-tu de moi ? C'est pareil. Tu dois me trouver bourge, coincée, mal habillée et

prétentieuse, à parler d'art comme une intello parisienne

Elle me fixa, sourit, puis haussa les épaules. Elle avait trop raison. C'est vrai, qu'est ce que je foutais ici d'abord ? Qu'est ce qu'on foutait tout court. Toutes les deux. Je pensais à Rasta, qui devait déjà être chez lui après avoir ramoné la petite vite fait. Putain, qu'est ce que je pouvais être coincée.

- Qu'est ce que je pense de toi ? Tu voudrais savoir ? Sans blaguer ?

Isabelle me regarda, surprise par mon air un peu trop sérieux. J'étais enfin lancée.

- Eh bien je vais te dire.... Je te trouve charmante, voilà tout. Tu me plais, même si j'aime pas trop tes tableaux. Sinon, je serai pas montée chez toi.

Je m'attendais à ce qu'elle soit surprise. Ou choquée. Voir même vexée. Mais elle ne dit rien.

Au bout de trente secondes qui avaient duré une éternité pour moi, elle releva la tête. Je tremblais comme une feuille jaunie. Bien pire que la veille, quand les deux blaireaux avaient essayé de nous trouer.

- Viens.

Elle se leva. Puis m'emmena vers sa chambre. Tout simplement.

Et sa piaule ressemblait à une putain de chambre d'hôtel 12 étoiles. Un truc de malade. Un lit monstrueusement grand. De l'espace. Pas beaucoup de meubles. Et rien aux murs. Elle enleva son pull, puis son chemisier. Au cas où j'avais encore un doute sur ses intentions. J'allais enlever mon sweat quand je sentis le gun contre ma hanche. Merde, je l'avais oublié celui-là.

Fallait que je planque ce calibre.

Elle avait vu mon embarras.

- Tu veux que j'éteigne la lumière ?

Elle devait penser que j'étais pudique.

- Euh... ouais je veux bien...

Dans la pénombre, j'enlevai lentement mon jeans, en essayant maladroitement de cacher le 357 dans le tas de frusques. Elle me matait en souriant. C'est au moment précis où je me retrouvai torse poil, juste habillée de mon caleçon Calvin Klein, que mon foutu portable se mit à couiner.

Putain. On devait être dans un sketch de Benny Hill.

C'était la sonnerie espagnole. Fallait que je décroche. Pas le choix.

- Excuse-moi Isabelle, c'est grave malpoli, mais faut que je réponde.

Elle ne dit rien mais fronça les sourcils, en s'enfonçant dans la couette.

Hassan.

- Salut man... ça va ?

- Parfait, tout roule. Et toi patronne ?

- Euh... pareil...

- T'as la voix bizarre, tu peux pas parler ?

- Ben, pas trop. Mais rassure toi, c'est pas Babylone. Rien de grave.

- Ok. Ecoute, je fais vite. C'était juste pour dire qu'on dort ce soir tout prêt de la frontière. On arrive soit demain soir, soit le lendemain tôt. Tout est prêt de votre côté ?

- Ouais, pas de soucis. On est ready. Soyez prudents, c'est tout. Aux Mailles c'est un peu le barouf. Je t'expliquerai ça à ton retour. Ca bouge pas mal dans le coin, mais pour l'instant, zéro casse dans notre équipe.

- Ok, c'est cool. A demain, inch allah. Embrasse Rasta man.

Il raccrocha rapidement.

J'étais sortie de la pièce pour répondre discrètement à Hassan. Quand je retournais dans la piaule, je vis Isabelle, debout, toute nue. Avec mon 357 en mains. Je matais la gueule du canon, en même temps que son corps.

J'étais en train de partir en panique.

- Oula Isabelle, pose ce truc s'il te plaît. C'est dangereux. Il est chargé. C'est pas un jouet.

- Je me doute.

Elle le posa délicatement par terre, à côté de mon tas de fringues qui puait le cendrier. Puis elle se lança.

- Ecoute, je me doutais bien que tu n'étais pas infographiste. Excuse moi de te dire ça, mais ton personnage n'est pas vraiment crédible. Infographiste en Nike, aux Mailles ? Non... je sais pas, ça collait pas pour moi.

Je ne savais absolument pas comment j'allais me sortir de ce foutu merdier. J'avais l'impression d'être dans un film de vampires style série Z. Dans deux minutes, elle allait me sauter à la gorge et sucer mon sang. Fallait que je trouve un putain de mensonge de ouf avant.

Et pour tirer mon coup, c'était sûrement raté.

Mais au lieu de s'énerver, elle sourit. Putain j'avais envie de la coller au mur. Elle devait croire que je voulais la braquer. Et je me demandais bien pourquoi cette situation à la con la faisait rire.

- Des coups de fils tardifs et importants, un revolver... je crois avoir deviné ce que tu trafiques...

Elle souriait toujours. J'étais dans une souricière et j'avais un gros chat méchant en face de moi. Et la petite souris devait se speeder pour trouver un flan si elle voulait pas se faire

croquer par le matou.

- Mais il y a une chose que je ne comprends pas...

Elle avait toujours son rictus à la con.

- Quoi ? Qu'est ce que tu comprends pas ?

J'avais dû répondre agressivement. Elle recula instinctivement d'un pas, surprise par le ton de ma voix.

- Ne t'énerve pas... ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi tu ne dis pas la vérité aux gens. Il n'y a pas de honte à être flic.

J'étais scotchée. Putain. Et j'avais envie de piquer un méga fou rire. Elle croyait que je bouffais au ratelier de la maison poulaga. C'était la meilleure. Rasta allait adorer cette histoire.

Isabelle semblait gênée, parce que je ne disais rien. Comme je me retenais de me marrer, je devais vraiment avoir une tronche qui voulait rien dire.

- J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? Tu sais, je n'ai rien contre la police. Vraiment. La vérité, c'est que je m'en fous.

En fait, c'était pas un sketch de Benny Hill, c'était un coup de la caméra cachée.

- Ecoute Isabelle, je suis désolée d'avoir menti.

Je déglutis et baissais la tête. Si j'éclatais de rire, ça allait pas le faire.

- Tu as raison, je suis à la police. Mais je ne parle jamais de mon boulot. Et ce n'est pas une question de honte. C'est juste que la hiérarchie nous demande un peu de discrétion. Et puis tu sais, les flics sont tellement mal vus, alors je n'aime pas trop m'étaler là-dessus. Surtout aux Mailles. Le boulot, c'est le boulot, voilà tout...

Je ne finis pas mon bobard. Elle venait de me mettre la main dans le calbute. Cash. Je l'avais même pas vu s'approcher. Puis elle me tira vers le lit.

- Dommage que tu n'aies pas tes menottes sur toi, on aurait pu rigoler un peu.

Putain, en plus j'étais tombée sur une perverse sado maso. N'importe quoi. C'était pas le genre de trucs qui m'éclatait.

-Eh ! Ne te vexe pas. C'était pour rire. Allez viens.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :