12

 

Après avoir mis des habits un peu plus classe et bu trois cafés, fallait bien que je me bouge. Rasta faisait à moitié la gueule. Je lui confiai le reste de ma savonnette, le gun. Au cas où.

Et on bougea, silencieux.

Pas de musique dans la 147. David était complètement absorbé par ses pensées. Moi aussi. La rocade défilait, avec son interminable file de camions. Un cinglé nous doubla par la droite avec sa Clio pourrie. Putain je pouvais plus voir de Clio sans penser à ces bâtards qui avaient osé s'en prendre à nous.

Puis, la maison poulet apparut, posée sur un terrain vague en bordure de l'autoroute. Staline aurait aimé. Rasta me lâcha au feu, sans dire un mot.

Dehors, il y avait toujours du soleil, pourtant tout me semblait lugubre. Un crissement de pneus, un gyro, le deux ton. Une patrouille à deux balles déboula devant moi en grillant le feu.

Que du bonheur.

A l'intérieur, c'était pas mieux. Trois manouches, habillés en costards noirs, attendaient à côté de la machine à café. Un vieux, assis sur une rangée de chaises, lisait un papier bleu. Visiblement, il avait du mal.

Derrière le comptoir, un mec et une nana en bleu essayaient de mettre de l'ordre dans tout ce bordel. C'était pas concluant, vu la longueur de la file d'attente. Je me collai derrière une blonde venue chercher sa bagnole en fourrière. Toute griffes dehors, elle se mit à insulter la fliquette.

- J'ai un boulot, vous croyez que j'ai du temps à perdre pour aller chercher ma voiture au fin fond de la ZAC ?

- Ecoutez madame, nous aussi on a du travail. Alors soit vous payez l'amende et la mise en fourrière, soit vous laissez votre voiture là-bas.

Cette voix. Je l'avais déjà entendue. Je matai la nana dans son uniforme ridicule. Tout me revient. La boîte, la bagarre. Et cette meuf, en face de moi, qui avait mis une beigne à l'autre punkette en rangers qui voulait me défoncer la tronche.

L'image de Julie s'imposa à moi.

Merde, c'était pas le moment. Du tout.

- Mademoiselle ? C'est pour quoi ?

Elle me fixait. L'autre hystérique avait fini son sketch.

La fliquette tiqua, me regarda avec un drôle d'air, puis fit un vague sourire. Elle avait reconnu en moi un membre à part entière de la «butch connection ». Mais fallait quand même pas trop en profiter.

- Euh... bonjour. Voilà.

Je lui tendis ma convocation.

Elle lut en diagonale. Dans le fond, une porte venait de claquer. Je vis passer le frangin de Francis, la tête haute. J'avais oublié son nom, mais de toutes façons il me connaissait pas. Francis était bien le seul manouche qui traînait avec nous, les gadjio. Les autres, restaient entre eux. Volaient entre eux.

Il repartit sans traîner avec ses trois potes, qui étaient restés plantés devant la machine.

- Il me faudrait votre carte d'identité...

- Oui, tout de suite.

Elle s'attarda plus longtemps sur ma photo, mon nom et mon adresse que sur cette putain de convocation. Elle me sourit encore. Manquerait plus qu'elle débarque chez moi ensuite pour me faire un plan drague. Pouah.

- Faut patienter un peu. On va venir vous chercher.

Et un café à la machine. Dégueulasse. Un mec passa en hurlant avec les menottes aux pieds et aux mains. Encore un qui finirait à l'hôpital, placé d'office. La clim ne fonctionnait qu'à moitié et ça puait sévère. Au bout du banc, une cloche s'était endormie et autour de lui s'était formé une sorte de périmètre de sécurité olfactif.

Putain.

Dix minutes passèrent. Et justement, ça passait pas.

La nana au comptoir enchaînait les coups de fil tout en me regardant. J'aimais pas ça. Ensuite elle pouffa avec son collègue et j'aimais encore moins. Mais fallait rester zen. Puis un gars en civil passa la tête dans la porte arrière, d'où était sorti le frangin de Francis et appela mon nom.

Go.

Au bout de trois minutes de marche dans des couloirs glauques, je me retrouvai face à un bureau miteux. Des dossiers s'empilaient du sol au plafond. La lumière était nase. Putain j'étais dans un film des années 70. Manquait plus que Navarro.

Le gars me dit de m'asseoir et je me retrouvai comme une conne plantée sur une chaise, en face d'un bureau vide. Je bougeai pas d'un pouce. Les murs du local étaient défraîchis et le tout puait la clope froide.

Puis une flic arriva et je l'ai reconnu vaguement. Brune et mince. La télé. L'enquête sur les Portos. Ces bâtards qui enquêtaient sur le Portos étaient remontés jusqu'à moi. Putain. La connasse dont parlait les fliquettes en boîte. Celle qui, selon Saveljic, était accro du boulot et voulait prendre une putain de revanche sur le sort. Tout me revenait d'un coup.

Elle s'installa, me regarda, puis sourit.

- Merci d'être venue. Je voudrais vous poser des questions concernant une histoire un peu ancienne.

- Je vous écoute.

- Vous voyez certainement à laquelle je fais allusion non ?

- Pas du tout.

J'avais décidé de réduire mon débit au strict minimum.

Elle n'était pas en bleu, mais portait un jeans simple et un pull à franges tout moche qui devait sortir de chez Etam. Pour le reste, elle était plutôt pas mal, presque mieux qu'à la téloche. Je me demandais bien quelle connerie elle avait fait pour se retrouver dans ce placard bidon.

- Le 27 mai 2001 ça vous dit quelque chose...

- Pas vraiment. C'est loin.

- André de Sousa, vous connaissez ?

- De nom.

La lieutenant à deux balles laissa un blanc.

- Vous savez qu'il a disparu ?

- Oui. Bien sûr, je sais lire. Les journaux en ont parlé pendant des semaines.

- Qu'est ce qui lui est arrivé ?

- Pourquoi vous me demandez ça à moi ? J'en sais rien.

- Vous mentez.

- Non. Je ne sais pas pourquoi il a disparu, je n'étais pas proche de ce gars là. Je connais le nom de réputation. C'est tout. Je suis même pas de son quartier... je vois pas...

- Vous ne voyez pas ? Alors vous pourriez m'expliquer pour quelles raisons vous avez personnellement eu des menaces venant des fils de Sousa, après la disparition du père ?

- Aucune idée.

Elle était pas contente de mes réponses et soupirait bruyamment.

- Hassan El Klifi, vous le connaissez ?

- Oui. C'est un ami du quartier.

- Un ami ? Je vous écoute...

J'étais sûre qu'elle enregistrait la conversation, cette conne.

- Qu'est ce que vous voulez que je vous dise...

- Tout.

- C'est un ami d'enfance, des Mailles. Il travaille dur avec son frère dans l'entreprise

familiale. C'est un gars honnête et droit, comme il en reste plus beaucoup. Il m'a aidé à faire la tapisserie chez moi, des trucs comme ça, vous voyez... Toujours prêt à rendre un service. Je connais sa mère aussi, c'est une femme bien, très généreuse.

La keuf ne dit rien, mais me fixa longuement. Dubitative ou pas, elle ne laissait rien paraître de ses émotions.

- Et vous ?

- Moi quoi ?

- Vous travaillez ?

- Bien sûr. Comme tout le monde. Je suis infographiste. Je conçois des sites internet.

- Dans quelle entreprise ?

Elle était armée de son stylo, histoire de dire « me raconte pas de bobards, je vérifie ».

- En indépendant.

- Ah ouais ?

- Ben... oui. Je vends des sites professionnels clés en mains. En général, à des entreprises. Et ensuite j'aide le webmaster de l'entreprise pour les mises à jours, le suivi général...

- Et le dernier site que vos avez conçu ?

Mon cerveau tournait à plein régime. Me fallait un nom de boîte.

- Actuellement j'ai un projet de site pour Cosm'éthic. C'est en cours.

Elle me fixait toujours avec son air lugubre.

- ... c'est une boîte de la ZAC est, qui sous traite des produits de beauté. Il y a une cinquantaine de salariés.

Je pensais à Isabelle. Encore une fois, je mélangeais tout. Bizness et sentiments. Pourvu qu'elle vérifie pas, pour ce soit disant projet.

- D'accord. Mais ça ne me dit toujours pas pour quelle raison les frères De Sousa sont venus directement chez vous lorsque leur père est décédé.

- Décédé ?

- Disparu. Et certainement mort. Ou disons plutôt, tué.

- Tué ? J'en sais rien. Mais c'est vrai que les frères De Sousa sont venus me voir. Disons, pour être exacte, ils cherchaient Monsieur El Klifi. Les frères savaient que nous étions amis et qu'il avait habité durant un temps chez moi. Et comme il avait été impliqué de loin dans les affaires des Malik... je sais pas ce qu'ils ont cru, mais...

- ... mais quoi ?

- Ils sont venus menacer Hassan, chez moi, avec des couteaux.

- Et ils avaient de bonne raison ?

Cette conversation commençait à sentir le pourri.

- Aucune idée. Des ragots je pense. Comme Hassan connaissait les frères Malik...

- C'était un de leurs revendeurs vous voulez dire.

Je ne voulais pas me laisser démonter et j'avais l'impression qu'avec ses insinuations à la con, elle allait m'étouffer comme un putain de serpent.

- Il connaissait les frères Malik, ça suffit. Je sais rien du reste, je suis pas dans la confidence. Je vous dis ce que tout le monde sait : depuis toujours les frères Malik et les De Sousa, c'est comme chien et chat.

- C'est-à-dire ?

- Ben, ils sont rivaux, de deux cultures différentes, avec des histoires de gonzesses au milieu et deux quartiers qui se détestent...

- Et ils font le même bizness.

- Si vous le dîtes. Moi je ne connais pas les De Sousa. Des rumeurs de quartiers parlaient de trafic de coke, mais bon les rumeurs...

La flic ne dit rien et semblait tout à coup songeuse. Elle avait une drôle de manie, à toujours remettre une mèche de cheveux derrière son oreille. Ce tic commençait à me gonfler prodigieusement.

- Et les Malik ?

Là, c'est moi qui soupirais. J'avais envie de lui coller un coup de boule. Elle me gonflait grave.

- Vous déjà savez tout. Ils ont été jugés, ils ont purgé leur peine. J'ai rien d'autre à dire.

- Donc pour vous, toute cette histoire n'a rien à voir avec la fusillade de la nuit dernière ?

Mon visage se ferma comme une huître. Putain. A cet instant précis, je repensais aux frères Malik. Trop d'euphorie, trop d'argent, trop de relâchement. On allait tous tomber, un à un.

- Ecoutez, j'ai déjà répondu à vos collègues sur ce sujet. J'habite aux Mailles, des fusillades, il y en a tout le temps. Et les menaces De Sousa, ça date d'il y a trois ans, je vois pas le rapport avec un canardage à deux balles au pied de mon immeuble... Je n'ai rien à voir avec cette histoire. J'étais même pas là

- Oui je sais. Votre alibi a été vérifié.

Elle me sourit avec un air arrogant. Du genre « je sais des choses sur toi ». Putain de perverse, elle savait rien du tout cette conne.

- Je peux rien dire de plus sur cette affaire.

Je haussai les épaules.

- Vous connaissez un type dénommé Francis Reinhardt ? Un gitan qui boit, surnommé Francis le fou ?

- Si vous avez une photo sous la main, peut être, mais là... vous savez les manouches, ils se mélangent pas trop. Et ils se ressemblent tous.

Elle me fixa, le visage dur.

- Donc vous ne le connaissez pas ?

Je la regardai, le visage totalement fermé. Sans rien dire.

- Bon et bien, dans ce cas, je pense que vous pouvez y aller.

Je ne dis pas merci. Et puis quoi encore. Alors que je passais la porte, elle me lança.

- Ah au fait... quand vous verrez Francis le fou, dites lui qu'on aimerait bien lui poser quelques questions. Il y a un type à l'hôpital avec un genou en plastique... si ça peut lui rafraîchir la mémoire.

Je ne répondis rien.

Putain. La guerre est déclarée.

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