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Rasta me réveilla.

Il était temps qu'on décampe, direction le garage. Mais pas question de prendre l'Alfa. On allait prendre ma 206, plus discret. En plus, ça faisait 10 jours qu'elle avait pas bougé du parking souterrain. Le genre d'endroit où j'allais rarement.

Rasta avait sorti son calibre. Je lui jetai un regard du style « t'es maboule ». C'était un putain de garage collectif, rien d'autre. Et on était pas un vieux film de dézingue made in Hong-Kong.

A part les odeurs nauséabondes de pourri et des relents d'égout, tout était ok. La voiture n'avait pas bougé d'un pouce. Pas une rayure. HDI, jantes alus. Elle démarra au quart de poil.

Je sentais l'adrénaline monter.

17h20.

Rasta était silencieux et avait posé le calibre entre ses jambes.

- Range ce machin man... il y a une chiée de CRS qui tourne en ce moment. Faudrait pas qu'on tombe pour un port d'arme à la con. On a du boulot.

- Je suis pas rassuré patronne. Je sens les bad vibes.

- Moi aussi Rasta je sens ces putains de mauvaises vibrations. Et ça fait même un moment que ça part en couilles. Mais faut juste revenir au basique. Et le basique, c'est de pas se balader comme un caïd avec un calibre à la ceinture.

Il jeta son automatique sous le siège avant.

Je me mis à rouler un pétard.

- Eh patronne ?

- Ouais ?

- Pas de tarpé maintenant non plus. Là-dessus aussi on manque de sérieux.

Je le regardai avec un regard furibard.

- ... enfin patronne, pardon, c'est toi qui décides, mais...

Il savait qu'il fallait pas qu'il déconne. Les ordres, c'est moi qui les donnais. Pas lui. Mais sur ce point précis il avait raison.

- C'est bon man. On est tous un peu tendus aujourd'hui, mais ça va rouler.

Je rangeai le matos. Putain de toxicos.

Arrivés au garage, on planqua la voiture derrière le dernier bloc. Ensuite, l'attente. Assis sur des caisses, à dresser l'oreille au moindre bruit de voiture. A fixer le portable, au cas où. A ne pas parler.

Tension.

Puis un bruit, presque inaudible au loin. Un pot qui chuinte. Des crissements de pneus sur les graviers. La porte entrouverte qui couine.

Et la voix de Hassan.

- Ouaich bien ?

Et Rasta qui répond.

- Jah est grand man. Il vous a ouvert la route jusqu'à nous. Haillé Sélassié, notre guide, rendez grâce !

- Putain Rasta, ça me fait plaisir d'entendre à nouveau tes conneries.

Hassan serra David dans ses bras, en rajoutant des louchées de « man, c'est trop bon » ou encore « allah est grand » et autres bondieuseries. Je fis plus sobrement la bise aux deux convoyeurs. Laurent était mort. Il avait les yeux explosés par les litres de Red Bull qu'il s'était envoyé à travers la tronche durant trois jours.

On rentra la voiture dans le garage. Avant de fêter leur retour, fallait tout décharger et faire la division.

- Hassan ? J'ai trouvé une seconde planque. Du genre qui assure. On fait deux parts ?

- Ca roule ma poule... ah putain, sur la Mecque je te jure ça me fait trop plaisir de vous revoir.

- Moi aussi Hassan. Moi aussi.

Il me fit un clin d'oeil et se posa sur une caisse pour rouler un spliff, pendant que Rasta et Laurent dévissait déjà le bas de caisse avant, un tournevis à la main.

- On va goûter patronne, obligé. C'est un truc de malade. Les gens vont péter une durite avec cette qualité. On va rendre fous tous ces putains de smokeurs.

- Cool. Vous avez fait du bon job les gars. Ici par contre c'est och. On est traqués de partout.

Hassan jeta un regard interrogatif.

- Je t'expliquerai en détails... en gros, les flics sont entrain de fouiner et de revenir sur de

vieilles embrouilles. Le passé.

Je me retournai et parlai plus fort, pour que Laurent entende aussi.

- On nous a canardé avec Rasta. En bas de chez moi. Alors garez vos fesses et faites pas trop les macs. Peut être bien qu'il y a du monde qui veut votre scalp...

- Qui a fait ça patronne ?

- Putain je sais pas Laurent. Si je savais on leur aurait déjà réglé leur compte. Rasta s'est fait trouer sa BM à coups de 7.45. On a du la cramer au terrain vague. Tu le crois ça ?

- Ah les enculés... T'inquiète patronne, on leur mettra la main dessus. Tôt ou tard. Tu sais comment c'est aux Mailles. La tchatche et rien que la tchatche. Les gars qu'ont tiré, ils finiront par ouvrir un peu trop leur gueule. Suffit d'être patient.

Laurent qui disait ça. « Suffit d'être patient ». Lui, le chien fou. C'était le vrai blanc de la cité.Méchant comme une teigne, le cerveau ravagé par les coups de trique donnés par son père et les kilos de shit qu'il s'envoyait dans les narines. Avec lui, c'était jogging et Air Max tous les matins. A la roots. Il claquait toutes ses thunes en pompes. Il devait avoir quinze paires de requins. Certaines, il les exposait le long du mur, dans sa piaule. Sans jamais les mettre. Il avait pas d'autre kiff que les baskets et la musique pourrie d'NRJ.

Mais c'était un vrai dur. Presque autant que Rasta.

Hassan alluma le joint, pendant que Laurent sortait les paquets marrons de 10 kilos de sous la Mercedes. Avant de planquer le matos, on repesait tout. Très soigneusement.

Je tirai sur le joint. L'odeur était âcre. Hassan avait chargé comme un demeuré. La deuxième latte m'envoya dans l'hyperespace et je tendis le bébé à David. Il tira une taffe, avec un air sérieux que je ne lui connaissais pas. Puis il hocha la tête et tapa sur l'épaule d'Hassan.

- Du bon boulot les gars. Jah pourvoit.

On continua ensuite à déballer en silence. La lumière du jour déclinait peu à peu. Laurent et Rasta prirent ma caisse, pour aller à la deuxième planque. Avec 30 kilos de shit dans un sac de sport.

Avec Hassan, on coupa un kilo en quatre, chacun sa savonnette.

Direction chez moi, chargés comme des mulets.

On tapa la discut avec Hassan. Prix de vente, conditions, revendeurs, bénéfices, partage des thunes. Tout était quasiment au point. On était devenus des vrais enfoirés de professionnels.

- Et ce soir ? On va où ?

- C'est à toi de voir Hassan. On peut se faire un resto. Peut être chez Pepita...

- Laurent va faire la gueule. Lui il pourrait se faire un Mac Do trois fois par jour...

- De toutes façons, je pense qu'il va rester un peu avec sa mère ce soir non ? Il peut bouffer avec elle, puis nous rejoindre.

- Où ? Au Baron ?

- Hassan.... Tu vas pas encore me traîner dans ce vieux bar à putes ?

- Oh, merde patronne, pourquoi pas ? On fête mon retour non ?

- T'as raison, si tu veux lâcher toutes tes thunes à des mafioso bulgares, après tout...

- On passera dans ton bar bidon avant si tu veux ?

- Non, je préfère pas.

J'avais dit ça d'un ton agressif. Hassan ne répondit rien. Je me radoucis.

- ... le bar à putes, ça me va en fait.

Putain, je ne voulais plus foutre les pieds chez Scoobs. Jamais. Le fantôme de Julie hantait cet endroit. Et souvent, elle se pointait même en vrai. J'allais pas me laisser gâcher la soirée par cette conne. Hors de question. Elle avait déjà gâché ma vie.

Hassan planait toujours, fier de son coup.

- On est les boss patronne. Sans déconner, 150 kilos. On écrase la concurrence. Yesssssssssss.

- Ouais.

J'étais pas aussi enthousiaste que lui. D'abord, il manquait 70 kilos, qu'il fallait encore remonter. Ensuite, ça puait trop la merde autour de nous pour que je sois sereine. Fallait pas s'emballer et rester zen, c'était la seule chose qui pouvait nous sauver. Si jamais on arrivait à enfumer assez les poulets pour qu'ils nous oublient.


Rasta se pointa rapidement à l'appart. Seul. Laurent était rentré chez sa mère. Elle croyait qu'il était parti dans les Alpes pour une mission d'intérim. A 21 ans, il vivait toujours avec elle. Faut dire qu'elle était à moitié cinglée, on pouvait pas vraiment la laisser toute seule. Et personne d'autre n'en voulait. Pas assez folle pour les psy et pas assez malade pour l'hôpital.

Il était près de 21h. Je commençais à avoir la dalle. La dalle de chez dalle.

Sur le trajet, Rasta raconta en gros les nouvelles. Hassan, défoncé comme il était, ne semblait pas vraiment prendre la mesure du problème. Pour lui, tant qu'on avait pas les stups au cul, tout allait bien.

Il tiqua quand même sur Mouss

- Pourquoi vous avez tiré ? Quand même...

- Il a sorti un calibre cet enfoiré. Je te jure.

- Qui a shooté ?

- Francis.

Il y eut un blanc. Hassan ne raffolait pas trop des méthodes manouches, même s'il respectait Francis. Je continuai.

- Et Francis a les keufs qui lui filent le train. Mouss a du parler, sinon je vois pas. Et je te promets, cette fois, ils vont pas lâcher le morceau. Je le sens mal. Trop d'indices.

Hassan me regarda.

- Ben alors patronne ? No stress... T'as un coup de blues ou quoi ? On va s'en sortir, on va s'en tirer. Ils ont rien sur nous. On a tout blindé. Pas comme la dernière fois.

- Ouais.

Rasta n'ajouta rien. La vérité, c'est qu'on était une belle bande de baltringues.

On arriva rapidement devant chez Pepita. En vérité, le resto s'appelait « Au canon ». Mais tout le monde disait chez Pepita. C'était la patronne. Elle devait peser 120 kilos et avait des tatouages partout sur les bras. La cinquantaine, bien marquée par la vie. Elle s'emmerdait pas avec un menu. Tous les midis, il y avait un plat du jour. Et tous les soirs, un plat du soir.

Pour nous, elle trouva une place au fond. Au calme. La table de devant était perpétuellement squattée par quatre anciens qui jouaient aux dés, aux cartes... n'importe quel jeu à la con, tant qu'ils pouvaient miser leur retraite. Comme ils avaient les sonotones, ils arrêtaient pas de hurler.

On s'installa, elle fit la bise à Hassan.

- Salut mon beau légionnaire...

- 'lut Pépite.

- Dis mon beau, j'ai du jambon en croûte, tu veux autre chose ? Sans hallouf ?

- Non, c'est bon. Je vais goûter ton plat. Allah me pardonnera.

Il n'y avait que chez Pepita que Hassan avalait du porc. Si son père avait vu ça, il serait devenu fou. Rasta prit une limonade. Moi un demi. Hassan se contenta de dire « comme d'hab » et elle ramena un Ricard. Hassan ne buvait presque jamais d'alcool. Comme le cochon, c'était uniquement un privilège qu'il réservait à Pépita.

A gamelle.

En dix minutes, on avait rincé nos assiettes. La patronne ramena trois énormes parts de gâteau. Pommes et cannelle. Du délire.

Puis on tapa la tchatche, comme des petits enfants en visite chez grand-mère. Elle nous raconta pour la quinzième édition la fois où elle avait fini à poil à la maison d'arrêt parce qu'elle avait planqué du chocolat entre ses seins. A l'époque, son mec purgeait 14 ans pour des braquages. Elle aurait tout fait pour lui. Sa vie était rythmée par des allers-retours en zonz. Trois fois par semaine, elle allait voir son jules. Pas de chance, il avait décanillé en prison. Il lui restait deux ans à tirer. Cancer du poumon.

Putain.

Un café et c'était reparti. Rasta reprit le volant et Hassan la place du rouleur de tarpé. J'essayai d'appeler Alexia pour qu'elle vienne boire un verre avec nous, histoire de prendre contact avec ses coéquipiers.

Répondeur.

Au fond de ma poche, il y avait le numéro d'Isabelle. J'avais envie de l'appeler, mais j'osais pas. Je décidai de lui envoyer un texto. C'était nase. Mais qu'est ce que je pouvais bien dire à son répondeur ? Et si je la réveillais ? Je finis par écrire un truc un peu bidon, qui se voulait drôle. J'hésitai un peu à l'envoyer, il était plus de 23h. Trop tard.

Parti.

- Et Rasta ?

- Quoi patronne ?

- T'as l'intention de revoir la petite de hier soir ?

- Bien sûr que non patronne. Je veux pas d'ennuis avec des gens pareils...

Il rigolait à moitié. Je devais avoir l'air songeur.

- Ben quoi patronne ?

Il me fixa plus franchement.

- Euhm... tu penses à la tienne peut être ?

Hassan sortit de sa léthargie.

- La tienne ? C'est quoi ça ? Patronne, tu me caches des choses ? Les affaires reprennent ?

- Non, Rasta dit n'importe quoi. Je me suis juste tapée une gonzesse hier soir. Rien de plus.

- Attends Hassan...

Rasta était lancé, impossible de l'arrêter.

-... on a fait une putain de razzia sur la blonde. Un truc dément. Et la patronne... elle assure trop. Hein patronne ? Tu as dit à Hassan ce qu'elle faisait ta nana ?

- Ca va David, c'est bon... elle a une entreprise, c'est tout. Et un bel appart, j'avoue. Enfin

elle a du fric quoi, mais...

- Mais quoi patronne ?

Hassan adorait les ragots. David aurait mieux fait de fermer sa gueule.

- On a passé un bon moment ensemble, c'est tout. Ca s'arrête là, on a rien à voir. Elle a des tableaux chelou, des disques de classique et elle s'habille comme ma mère tu vois ? C'est pas ma meuf.

Rasta me fixait toujours avec un sourire à la noix.

- Rien à voir... T'es sûre ? Alors pourquoi tu lui envoies des messages ?

- Ta gueule Rasta. Et merde les mecs vous faites chier à me surveiller.

Je m'adossais sur la banquette arrière. J'étais vénère.

« Les affaires reprennent ». Des queues. Rien de chez rien.

Mon portable sonna au moment où on se garait dans la rue du Baron. Alexia.

- T'as essayé de m'appeler ?

Elle semblait essoufflée.

- Ouais. On boit un verre avec l'équipe. Alors je me suis dit...

- Merde.

- Qu'est ce qu'il y a...

- Je suis coincée, désolée. Je ne peux pas venir.

- Pas de soucis. On se captera demain après-midi, un truc dans le style. Ou même vendredi, on est pas à la minute.

- Ouais, ok. Ah je voulais aussi te dire. Une nana m'a appelée, soit disant elle travaille au commissariat. J'ai noté son nom, avec un De machin chose... je la sens pas trop. Bref, elle m'a reposé les mêmes questions que l'autre débile. J'ai répété ce que j'avais dit. Enfin, qu'on avait passé la nuit ensemble quoi.

- Merci. Je suis désolée de t'obliger à mentir tu sais. Mais j'avais pas le choix.

- Je sais... bon je t'appelle demain alors ?

- Ok, on fait comme ça. On fixera rencard à ce moment là.

Le Baron était presque vide. Trois grosses, pas belles, se dandinaient en essayant d'attirer

notre attention. C'était uniquement des nanas des pays de l'Est, toutes formatées au même moule. Un peu nase.

Je me surprenais par moments à mater mon téléphone. Dans le fond, j'aurais bien aimé qu'Isabelle donne signe de vie. Putain, fallait pas rêver non plus.

Hassan était bien entouré. Au bout d'une heure et demie, il avait acheté sa troisième bouteille de champagne. Quel con. Il allait raquer 300 euros la bouteille. Je roulais un pétard, sans me faire chier à me cacher. J'en avais un peu marre. Mais on voulait pas laisser Hassan en plan, il était trop mort. Le patron finit par nous mettre dehors, vers 4h. L'odeur d'herbe, c'était pas vraiment son délire. Même si nos cartes bleues clinquantes, il les prenait. Pourtant, elles puaient aussi. D'une sale odeur. Celle de tous ces putains de kilos vendus.

Au pieu.

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