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J'étais en train de vider mon armoire, un pétard en mains. Je bloquai devant ce tas de fringues.

Des cendres tombèrent sur le lino.

- Merde.

Je me demandai bien ce que j'allais pouvoir mettre. David était en train de foutre trois secondes à tout le monde avec sa Subaru Impreza sur la Play. Il avait mis la radio et la basse chaloupée du reggae se mêlait aux vrombissements de son bolide.

- Ah le fils de pute avec sa Corvette. Putain.

David ne jurait pas souvent. Sauf sur la console.

Je finis par mettre un 501 tout neuf, que j'avais acheté deux mois auparavant. Et jamais mis. Il était déjà 21h, fallait tout doucement qu'on trace.

- Dans le muret bâtard, comme ça tu fera moins le malin.

J'entendis encore un « Connard, avance ! ». Trop tard, Rasta avait perdu sa dernière course.

J'avais mis un tee-shirt vaguement serré.

- On y va David ?

- Ouais... oh patronne, t'es sexy ce soir... C'est la belle Alexia qui te met dans cet état ?

- Tu vas pas commencer Rasta. Et d'ailleurs tu seras bien sympa de ne pas en rajouter trois couches devant elle. On boit juste un verre, c'est tout. Capito ?

- Ouais, ouais, on boit juste un verre...

Il souriait en coin.

Putain je détestais ça. Quand il faisait sa commère ou son latin lover.


Quinze minutes plus tard, je roulais un joint en face du parc des collines. Quelques joggeurs sapés en New Balance suaient encore, autour des remparts. Rasta était sorti de la caisse et attendait qu'Alexia émerge par la porte arrière du Mutant juste en face.

Elle ne tarda pas à arriver. Jeans larges, pompes de skate et maillot siglé Ronaldo. Toujours mieux que sa chemise rayée rouge et blanche du supermarché avec laquelle je l'avais croisée ce matin.

Elle monta à l'arrière.

- 'Lu

- Re salut Alexia. Pas trop dure la journée ?

- Nan, au poil. Le chef s'est barré trois jours en congrès, du coup on rallonge les pauses, ça le fait.

Je lui tendis mon tarpé bien chargé, qu'elle refusa d'un signe de tête.

- T'as arrêté ?

- Ouais, enfin non. J'essaie. Je me motive. Toute la thune que j'économise, je l'envoie en mandat à mon frère.

- Il est retombé le nigaud ?

- Tu sais bien, c'est un sale toxico. Il crame son RMI en achetant de l'héro et quand il n'a plus de sous, il se fait des autoradios. Enfin d'habitude. Mais là il a chourré un MP3 à un gamin dans le bus, quel con. Il a pris 10 mois, faut qu'il cantine un peu. Au moins les clopes.

Elle soupira. David tira sur le joint, où j'avais pourtant mis du tabac. Il détestait ces histoires de junkie, forcément.

- Bon les girls, on va où ?

- Rue de l'Arsenal man, au Paladium.

Rasta haussa les épaules, puis démarra après m'avoir redonné le cône.

- Au fait Alexia, t'as mangé ?

- Nan. Mais pas de soucis, j'ai pas la dalle.

Elle avait plusieurs anneaux à l'oreille droite et un espèce de percing au sourcil. Typiquement un truc de gouine.

Sur le trajet, elle discuta avec David d'amis en commun que je connaissais à peine. De machin qu'avait eu son CAP, en passant par truc, désormais installé en région parisienne. Je me laissais porter par l'effet de la drogue, qui montait peu à peu à mon cerveau. Je me sentais un peu cotonneuse. Bien.

On passa devant le Paladium, sorte d'ancien hangar aménagé. Il n'y avait pas foule devant la porte, faut dire qu'on était encore tôt dans la soirée.

- Tu verras patronne, à l'intérieur ça cartonne. Ils ont gardé l'ambiance vieille usine.

Alexia avait retrouvé le sourire en oubliant son frère. J'avais roulé un deuxième spliff. Juste au cas où j'aurais une envie subite, une fois dans cette turne.

Deux videurs, blacks, nous matèrent de haut en bas. Surtout David.

- Et frère, tu sais que c'est une soirée 100% filles ?

Rasta ne répondit rien. Alexia s'approcha

- Bien sûr il est courant, il est avec nous, pas d'embrouilles. C'est notre homme lesbien...

Le videur le plus mastoc la regarda de haut.

- De toutes façons, au moindre souci, on ira s'expliquer dehors. Pas vrai smokeur ?

David ne disait toujours rien. Heureusement le videur en resta là avec sa provoc à deux balles.

L'entrée était gratos, mais on raqua pour le vestiaire, 2 euros chacun. Rasta garda son sweat. Pas le choix, il avait son calibre planqué dans son futal.

On se colla directement au bar, avec vue panoramique sur le hangar. Dans le fond, il y avait même un étage, style mezzanine. Et comme musique, de la house tranquille. Alexia s'envoya direct un gin-to. Je pris un demi et Rasta un jus de fruits.

Le cul posé sur un tabouret, je fis un tour rapide du regard. L'endroit était pas mal, mais presque trop grand. J'imaginais que le samedi ça devait être blindé, mais là c'était limite désert. Pas moyen de fumer mon pétard en me perdant dans la foule.

On reprit trois verres, mais je passai au Coca. Pas envie d'être pintée ce soir. Alexia paya ensuite sa tournée, malgré les protestations de David, attaqué dans sa virilité. Il avait troqué le jus de fruits contre du Red Bull. Alexia avait visiblement tapé dans l'oeil de la serveuse, qui n'arrêtait pas de préparer des cocktails en lui racontant des anecdotes à deux euros.

Puis trois nanas pas mal s'assirent juste derrière moi. Elles parlaient fort et je ne pouvais pas faire grand-chose d'autre que d'entendre leur conversation. Elles caquetaient sur la soirée de la semaine passée, un anniversaire à la noix chez des collègues de boulot.

Rasta ne bougeait pas. Seuls ses yeux travaillaient. Pas mal de nénettes s'étaient pointées, à partir de 23h30. C'était un défilé de cheveux courts, de tee-shirt serrés et de gonzesses qui se sentaient obligées de faire la gueule pour avoir du style.

Les trois bavardes assises derrière parlaient de plus en plus fort. Faut dire que le DJ avait

monté grave le son et qu'il fallait hurler pour se faire entendre.

- Alors là, le gars, cet enfoiré, il m'a traité de sale pute. Thomas lui a sauté dessus et je peux dire qu'après avoir été menotté et avoir pris un coup de tonfa dans le buffet, il faisait moins le malin.

La deuxième y alla aussi de son interpellation du jour. Des fliquettes, j'aurai dû m'en douter.

- Du coup il avait la gueule en sang, j'ai dû faire un rapport. Bon c'était la nouvelle qu'était de perm, ça va passer...

La troisième mit son grain de sel.

- La nouvelle lieutenant ? Celle des affaires en rade ?

Toutes les trois pouffèrent. J'écoutai, avec plus d'attention.

- Ouais, celle qu'est passée à la télé, la brune, pas trop grande, tu vois ?

- Ouais je l'ai croisé une fois, au courrier. Mais je serais toi je me réjouirais pas trop vite. On m'a dit que c'était une chieuse de première, super minutieuse sur la procédure. Et puis elle se la raconte. Non mais tu l'as vu hier soir dans le poste ?

Elle fut interrompue par la première, qui bavassait avec une bière en main.

- Ah ouais elle se la pète. Et pas qu'un peu. Genre à elle toute seule elle va résoudre le mystère sur la disparition du Portos, il y a trois ans. Comme si les collègues qui avaient bossé là-dessus étaient des débiles qui savent pas faire une enquête...

- Conneries.

La tournure que prenait leur conversation de pochtronnes commençait à m'intéresser. Je me rappelai bien la brune de la télé. Mignonne. Rasta était parti aux toilettes. Je tendis l'oreille, mais il y avait vraiment trop de bruit. Je perdais la moitié de leurs phrases.

- De toutes façons, tout le monde sait que le gars il a été descendu par les Colombiens, c'est sûr.

- Ou les manouches du périph'. A ce qui parait, il les aurait carotté de plusieurs kilos de cocaïne.

- Ou alors, encore plus con, il s'est barré avec une femme sans laisser de traces. Merde c'est vrai, il avait une vieille rombière à la maison et quatre gosses. Peut être qu'il en a juste eu marre.

Nouvelle rigolade.

- N'empêche tu parles de la lieutenant là... mais je me demandai, elle est pas un peu de la

famille ?

Je lâchai là la conversation et me retournai pour voir si Rasta était de retour.

Je me retrouvai nez à nez avec Alexia, qui avait un magnifique cocktail posé devant elle. Elle me mit la main sur la cuisse et s'approcha de mon visage.

- T'as vu qui traîne par là-bas ?

Merde.

Un putain de fantôme, voilà ce qu'elle venait de me montrer.

Je pouvais pas sortir boire un verre sans la croiser. Brune, belle, féminine. Julie. C'était bien elle. Rasta était en train de traverser la piste, vers nous. Il avait l'air contrarié. Pas autant que moi.

Pourquoi fallait-il toujours que je tombe dans les vieilles gamelles ? Pourquoi est ce que Julie squattait encore mon esprit après toutes ces années, avec tout le bordel qu'elle avait semé dans ma vie ? Pourquoi est ce que j'avais toujours l'impression d'être une merde sans fierté dès qu'elle était dans le secteur ?

- David ? On se casse.

Alexia avait l'air embarrassé, son cocktail à peine entamé sous le nez.

- Tu veux rester Alexia ?

- Ben...

David lui fila deux biftons et lui dit d'appeler un taxi.

Une petite nana me bouscula au même moment, pour atteindre le bar. De la bière coula sur mon jeans et elle m'écrasa le pied.

- Et toi ? Tu vas te détendre !

Elle se retourna. Petite, le crâne rasé et les rangers. Comme je les aime.

- Tu m'as parlé ?

- Ouais je t'ai parlé GI Jane. Evite de poser encore une fois tes écrase merde dans le secteur. Ou évite mes pieds.

Elle s'approcha. Son haleine sentait le whisky-coca. Beurk.

- Non mais je rêve, comment elle me parle la pouff ? J'hallucine !

Les trois fliquettes biturées suivaient de près l'altercation. Déformation professionnelle.

- Du calme les filles. C'est la fête, vous allez pas vous prendre la tête ?

Je ne sais pas laquelle des trois avait parlé. Sans avoir le temps de finir d'ailleurs. Je venais de mettre une patate dans la tronche de la naine. J'entendis un léger bruit de craquement. Rasta m'attrapa immédiatement le bras. La petite énervée fulminait, en se tenant son nez ensanglanté.

- Et dégage toi négro. Vas-y bouge ! Je vais me la faire cette salope !

Une fliquette retint le poing de miss whisky-coca au moment où il partait vers David.

- Et toi vas-y sale pute, lâche mon bras.

Bourrée comme elle était, elle fila un coup de pompe à la deuxième fliquette arrivée en renfort. Du coup, elle se retrouva rapidement ceinturée, avec les trois meufs sur le dos.

Rasta planta net Alexia, puis m'attrapa le bras.

- Lâche moi Rasta ! Je vais l'achever.

- Hors de question patronne. On trace. Tu me suis.

Pas moyen de faire autrement, il avait une poigne de fer. Arrivé à la sortie, on vit l'un des videurs s'engouffrer en courant vers le bar, où la petite de débattait toujours en insultant les keufs. L'autre, resté à la porte, ne put s'empêcher de faire une remarque à David.

- Tu pars déjà ? Pas assez de chattes pour toi ?

Rasta passa devant lui en silence, sans relever. Putain je l'enviais. Il gardait toujours le contrôle cet enfoiré.


David roulait le plus lentement possible, sans un mot. Il avait laissé tomber Lord Kossity pour du dub. Histoire de me calmer.

- Ecoute patronne, faut que tu oublies.

- Oublier quoi rasta ? Putain sois plus clair !

J'avais les nerfs et c'était lui qui en prenait plein la gueule. Injuste, mais fallait bien que

quelqu'un paye.

- Tu sais très bien. Faut que t'oublies cette femme. Tu peux t'énerver contre moi autant que tu veux, j'ai raison. Dès que tu vois cette meuf, tout se déglingue. Et tu fais n'importe quoi.

- Oh ferme ta gueule, toi et tes dreadlocks pleines de sagesse. J'en ai marre de ta philosophie à deux euros.

Je fermais moi aussi ma gueule, fâchée.

Il avait trop raison.

J'avais fait une erreur de casting avec Julie. Moi qui m'engageais jamais dans rien, qui multipliait les coucheries et les fuites, je m'étais mise dans l'idée d'aimer la meuf qu'il ne fallait pas. A cette époque là, j'avais tout. Du fric, grâce aux Malik, un appart, une belle caisse. Avec Hassan on flambait tout ce qu'on pouvait. Ne manquait que la femme à ce beau tableau.

Quelle connerie, je m'étais bien ramassée.

Au bout de trois minutes de silence, je commençais à rouler mon jokos. J'avais un

comportement à chier.

- Ecoute Rasta, je suis désolée. Vrai de vrai. Je suis une conne, t'as raison.

Il ne répondit rien.

- Sans déconner, j'ai foiré ce soir. On a un gros boulot dans quelques jours et je suis là, à vouloir péter la tronche d'une pouff en boîte. Débile.

- C'est symbolique patronne, faut pas être trop dure avec toi-même non plus. Tu voulais envoyer un poing à Julie. C'est l'autre en treillis qu'a pris.

Je sais pas pourquoi, mais sa remarque pleine de bon sens me fit marrer. David se bidonna avec moi.

- Et Alexia ? On a un peu charrié de la laisser là-bas non ?

Je culpabilisai.

- Non, pas de soucis patronne. Je lui ai filé 40 euros pour le tacot. Et même... ça se trouve, elle va pas rentrer chez elle.

Forcément, ça avait l'air bien engagé avec la serveuse. 

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