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Publié le par Barbara Schuster

 

On reprit le procès à 14h15. Il y avait encore plus de monde dans la salle que le matin. Les Mailles. Putain de quartier.

La présidente avait décidé de continuer l'audience avec des témoins. Les premiers à passer étaient les enquêteurs. Trois d'entre eux devaient défiler à la suite, pour raconter les écoutes, les gardes à vue et tout le barza. J'en profitais pour recommencer à révasser. Saveljic gardait les yeux baissés. Rasta semblait se parler à lui-même. De temps en temps, il m'adressait un regard apaisant, tout en tripotant son collier « irie » à perles vertes, rouges et jaunes.

Après deux heures d'ennui profond, Anne de la Gorce se pointa à la barre. Ca faisait plus de 8 mois que je ne l'avais pas vu. Depuis mon incarcération quoi. Elle était mal habillée, comme d'habitude. Avec un sac à mains trop laid. Quelle misère.

Elle leva la main, jura de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. Puis elle déballa son sac, au grand plaisir du procureur.

- ... en fait, on avait des soupçons assez anciens concernant Agnès Braun. Mais impossible de la coincer. Elle avait été entendue sur plusieurs affaires de violences concernant de près ou de loin les Mailles. Sans jamais être formellement mise en cause. Je pense notamment à la disparition inexpliquée d'André De Sousa, un dealer notoire. Comme par hasard, les fils De Sousa avaient menacé madame Braun et monsieur El Klifi après la disparition de leur père. Pareil pour la fusillade dont je parlais tout à l'heure. Comme par hasard là aussi, l'échange de coups de feu s'était déroulé au pied du bloc de Braun, rue de Vancouver. Cette histoire remonte à juin 2003. On a eu des soupçons, on l'a entendue. Mais rien de plus. D'ailleurs cette histoire n'a pas été résolue à ce jour. Mais je reste persuadée que certaines des personnes présentes ici en savent plus qu'elles ne le disent.

- Et quand avez-vous fait le rapprochement avec un éventuel trafic de résine de cannabis ?

- Beaucoup de gens dans l'entourage d'Agnès Braun avaient déjà été interpellés pour ce genre de faits. Hamidou El Wifi entre autres. Et surtout Hassan El Klifi, qui avait été condamné en 1997 en compagnie des frères Malik. C'est ce qui explique qu'on ait rapidement décidé de resserrer l'enquête sur El Klifi et Braun.

- Donc vous aviez des soupçons dès l'été 2003 ?

- Oui, des soupçons, mais pas de preuves. Dur de convaincre un juge d'instruction de mettre en place des écoutes dans ces conditions. Mais la chance a tourné en notre faveur lorsqu'on a interpellé, un peu par hasard, Sinisa Saveljic, l'année suivante. Lui, on le soupçonnait plutôt d'avoir un rôle dans un trafic d'armes. Selon l'un de nos informateurs, il revendait des fusils mitrailleurs achetés à des Serbes de Bosnie. On a eu vent d'une commande importante, je crois me souvenir qu'il s'agissait d'AKA 47. Mais on n'a trouvé aucune arme. Par contre, on est tombés sur 35 kilos de résine d'une excellente qualité.

Mon avocat se leva. Il voulait poser une question.

- Me Fischer, vous aurez la parole tout à l'heure pour vos questions.

- C'est une question concernant monsieur Saveljic.

L'enquêtrice tourna la tête vers mon avocat. Nos regards se croisèrent une demi seconde. Elle avait un air indéchiffrable.

- Tout à l'heure.

Fisch se rassit en soupirant. Quelle merde.

Anne de la Gorce termina sa déposition sans plus jeter un seul regard vers le box.

Le premier à poser des questions était l'autre con de proc. Il avait une sale tronche, engoncé dans sa putain de robe de pédale.

- D'après ce que j'ai compris, vous avez donc déjà rencontré madame Braun plus d'un an avant son interpellation dans le cadre de l'affaire qui nous occupe?

- C'est exact. Je l'avais convoquée après cette fusillade en bas de chez elle, parce qu'un voisin disait l'avoir aperçue ce soir-là sur le parking. Elle est venue. Voilà.

- Et vous n'avez pas pu la mettre en cause ?

- Non. Le témoin s'est avéré peu fiable. Et elle avait un alibi qui semblait solide, selon lequel elle n'était pas aux Mailles lors de la fusillade.

- Qui « semblait » solide ?

Quel bâtard ce procureur. On n'allait pas passer la nuit là-dessus non ?

- Oui. Elle avait donné le nom d'une fille avec qui elle avait soi-disant passé la soirée. Alexia Decoin, ici présente.

La fliquette souriait. J'avais envie de lui filer une gifle. Putain.

Alexia ne disait rien, à l'autre bout du banc. Elle fit juste craquer ses doigts.

- Et ça ne semblait pas crédible ?

- Sur le moment, si. On a vérifié, tout collait. C'est seulement plus tard qu'on a su, grâce aux écoutes, qu'Alexia faisait partie de la bande et qu'elle n'avait jamais eu de relations intimes avec madame Braun comme toutes deux le prétendaient. Je pense que l'alibi de ce soir là, c'était un arrangement entre elles. Mais on n'a jamais réussi à aller plus loin, à le prouver. Et autre coïncidence troublante, la voiture de David Arron, ici présent, avait brûlé le même soir que la fusillade. Si je me souviens bien.

- Bien... j'ai une dernière question... concernant plus précisément la personnalité d'Agnès Braun... vous l'avez vue lors de ses premières heures de garde à vue. Quelle a été son

attitude ?

- Au début, elle était très énervée, excitée. Son interpellation avait été très difficile. Mais ensuite, elle a été... très professionnelle si je puis dire. Elle a refusé de parler, de donner des noms. Elle n'a reconnu que très peu de choses, et encore, uniquement ce qui la concernait directement.

- Est-ce l'attitude d'une personne qui n'a rien à se reprocher ?

- Pas vraiment.

- Et est-ce qu'elle a protégé ses complices ?

- On peut dire ça. Elle a essayé de les couvrir en tous cas. Surtout Isabelle Arnaud, sa... euhm... compagne. Elle n'a eu de cesse de la mettre hors de cause.

J'ouvris mes oreilles.

- Sa compagne n'est pas là aujourd'hui. Elle a été mise en examen, avant d'obtenir un non lieu. Exact ?

- Oui. Au début, on soupçonnait Madame Arnaud d'aider au blanchiment de l'argent via son entreprise de cosmétiques. Cette piste s'est avérée froide.

- Faute de preuves là aussi ?

Anne de la Gorce hésita quelques secondes.

- Non. Pas là. Je suis presque certaine que les relations entre Agnès Braun et Isabelle Arnaud étaient de l'ordre de l'intime. Uniquement. Madame Arnaud savait que sa compagne trafiquait, mais n'en a pas profité réellement. Et Agnès Braun a toujours pris soin de séparer sa vie privée et ses affaires. A mon avis, seuls ses collaborateurs les plus proches, Hassan El Klifi et David Arron, connaissaient Isabelle Arnaud. Et Alexia Decoin aussi, bien sûr.

Putain, c'était le grand déballage. Bientôt, la salle entière saurait que je porte des caleçons Calvin Klein. Quelle misère. Mais c'était prévisible.

Le procureur se rassit et la présidente jeta un regard vers le box. Mon avocat avait pas mal de questions embarrassantes dans son panier. Il était déjà debout.

- Un instant Me Fischer. Madame Braun, levez-vous !

Je vis les regards de la salle me fixer avec intensité. Quelques clins d'oeil. Et des hochements de tête qui voulaient dire « nique lui la gueule ».

- Vous venez d'entendre ce qui a été dit ?

- Oui.

- Vous êtes d'accord ?

- En partie.

- Je vous écoute.

- Ben... c'est exact que j'étais dans la ligne de mire de la police. Et c'est exact aussi que Madame Arnaud n'a jamais rien eu à voir dans le trafic. Et je regrette vraiment qu'elle se soit retrouvée dans cette affaire à cause de moi. Après, les histoires de De Sousa, de fusillade... j'ai rien à voir là-dedans. Mon alibi a été vérifié. Alors je vois pas pourquoi le procureur il remet ça sur le tapis.

La présidente hocha la tête.

- C'est tout ?

- Oui. Je dis la vérité. J'ai toujours pris mes responsabilités dans cette affaire. Depuis le début. Mais je vais pas reconnaître des choses que j'ai pas faites.

De la Gorce prit un air dubitatif. Puis quelques-uns des avocats prirent la parole, pour lui faire préciser des détails sur l'enquête. Elle regardait les baveux avec mépris et répondait de façon tout aussi méprisante. Fisch écoutait attentivement tout en repassant au fluo des citations trouvées dans la procédure.

- Encore des questions ?

Me Fischer se leva, lentement.

- Oui, j'en ai quelques-unes si vous voulez bien madame la présidente.

- Allez-y.

- Voilà... tout d'abord, j'aurais voulu savoir s'il est exact que Sinisa Saveljic était en relation étroite avec la police ?

- Euh... qu'est ce que vous entendez par là ?

La keuf se figea.

- Qu'il vous donnait des informations par exemple. Et qu'en échange, vous le laissiez plus ou moins tranquille pour faire ses petites affaires. Trafic d'armes et autres...

- Faux. A ma connaissance il n'a jamais donné aucune information aux services de police...

Elle semblait perplexe. Saveljic restait de marbre, le regard dans les chaussures.

- A votre connaissance...

Fischer fouilla sans ses papiers et sortit une procédure.

Une audition. Datée de mars 2002. Tampon de la police faisant foi. Où Sinisa Saveljic balançait les noms des trois voleurs de voitures de luxe des Mailles à un gars de la PJ. Pas de chance.

Mon avocat avait retrouvé le sourire. Tout comme certaines des racailles présentes dans la salle.

- Je n'étais pas au courant.

Elle déglutit difficilement.

- Ah bon... j'aurais pensé qu'il y avait une meilleure circulation de l'info entre les différents services de police.

La présidente fronça les sourcils.

- Pas de commentaire maître. Posez juste vos questions.

Il pointa quelques contradictions présentes dans le dossier. Des écoutes pas datées. Des papiers pas réellement vérifiés. Je voyais Anne de la Gorce un peu en galère. Sans plus. Le temps passait. Elle retrouva un peu de couleurs, même si elle se balançait nerveusement d'un pied sur l'autre.

- Juste une dernière question madame de la Gorce. En lisant cette procédure, on a un peu l'impression que pour vous c'était presque une croisade personnelle cette enquête...

La présidente semblait de plus en plus exaspérée et regardait continuellement sa montre.

Anne de la Gorce commençait à fatiguer.

- Une croisade personnelle ? Non, pas du tout. Je ne comprends pas bien le sens de votre question...

- Je reformule... Ma cliente était soupçonnée d'avoir commis des délits lors de diverses affaires. Affaires pour lesquelles elle a toujours été mise hors de cause, à votre grand regret d'ailleurs... alors je voulais savoir si pour vous, il fallait absolument faire tomber mademoiselle Braun.

- Euh... je... elle était soupçonnée de faits très graves. C'est la seule raison pour laquelle on s'intéressait à son cas

- Mais vous vouliez la faire tomber. Quoi qu'il arrive. Et quel qu'en soit le prix. Est-ce exact ?

- Non. On voulait la coincer oui, mais pas plus qu'un autre trafiquant. Ou n'importe quel autre délinquant.

- Ah bon... vous en êtes sûre ?

- Oui.

Elle semblait de plus en plus crispée. Je ne voyais pas trop où mon avocat voulait en venir.

- Ce n'est pas ce que pensaient certains de vos collègues à l'époque en tous cas.

Elle ne répondit rien, mais semblait troublée.

Fisch sortit une feuille verte. Un formulaire de l'inspection générale des services de police.

- Je peux madame la présidente ?

Elle semblait toujours aussi speed.

- Oui maître, mais j'aimerais bien que vous me transmettiez les pièces que vous sortez de votre chapeau, ainsi qu'à monsieur le procureur.

Il la regarda, souriant et mielleux.

- Bien sûr, c'était dans mon intention, mais je ne les ai reçues que tardivement et je n'ai pas eu le temps de faire les photocopies. Je vous présente mes excuses. Vous savez que ce n'est pas dans mes habitudes de ne pas respecter scrupuleusement la procédure.

- C'est bon, allez-y. Faîtes votre lecture.

Fallait pas lui dire deux fois.

Je vis la fliquette devenir de plus en plus blanche. Si ça continuait, elle allait devenir transparente.

En gros, le rapport disait que Anne de la Gorce avait été placée sous surveillance juste après le début de l'enquête. Pas parce qu'elle avait déconné avant (le rapport ne disait rien à ce sujet), mais parce qu'elle avait grave merdé au niveau de notre enquête. Procédures pas respectées, vendetta personnelle, dealers de rue payés en shit pour donner des infos et j'en passe. Le rapport finissait ainsi :

«... il est certain que ce n'est pas l'efficacité des méthodes, quoique pour certaines fort discutables, qui est à revoir, mais bien le but recherché. La lieutenant de La Gorce semble avoir pris cette affaire beaucoup trop à coeur, d'avoir agi comme s'il s'agissait pour elle d'une vengeance personnelle, pour des raisons qui restent aujourd'hui inexpliquées. Elle a contredit des ordres en plaçant certains des protagonistes de cette affaire, dont la principale suspecte Agnès Braun, sous surveillance spéciale et incontrôlée. Je pense qu'un suivi psychologique s'impose, car le profil obsessionnel de notre collègue, même s'il a porté ses fruits, met en péril le travail quotidien au sein de cette unité. L'attitude de la lieutenant de la Gorce, qui a par exemple refusé toute aide lors de l'audition d'Agnès Braun après son interpellation, aurait pu avoir des conséquences fâcheuses et ruiner des mois d'enquête de toute une équipe. En plus d'une expertise psychologique qui me parait indispensable, je pense qu'il est souhaitable que vous donniez un sévère avertissement à notre collègue, pour éviter que ceci ne se reproduise à l'avenir.

Je vous prie d'agréer, monsieur le directeur.... »

Et paf dans ta face.

Je comprenais pas la moitié de ce qu'on lui reprochait, mais apparemment, cette lecture avait provoqué des remous. On entendait des murmures qui se transformèrent vite en vrais bavardages. J'entendis distinctement un lascar du premier rang dire à son voisin « ça veut dire qu'elle est ouf cette meuf ».

La présidente reprit la parole.

- Taisez vous dans la salle, ou je fais expulser tout le monde !

Plus elle reprit son calme.

- Maître Fischer, je vous remercie. Monsieur l'huissier, vous pourriez photocopier ce document et le joindre au dossier ? Merci.

Puis elle se tourna vers la policière. Putain, elle en menait pas large.

- Vous voulez réagir à cette lecture ?

- Non. Ceci est un document interne et je ne vois pas l'intérêt d'en faire part à cette audience. Et je préfère ne pas savoir comment l'avocat l'a obtenu.

La présidente ne répondit rien, mais elle avait cessé de sourire. Je savais qu'elle était réglo cette juge. Elle avait relaxé un gars des Mailles, le dernier des pourris même, pour une connerie dans la procédure. Les flics du BP chez nous avaient tiré la tronche pendant une semaine après cette histoire.

Je souriais. Je serai pas relaxée pour ça, mais au moins, ça foutait un peu le bordel. A la guerre comme à la guerre. Et l'autre connasse avait enfin perdu son sourire. Forcément, toutes les racailles de la cité et la douzaine de collègues à elle présents dans la salle savaient qu'elle avait des problèmes psy. Ca la foutait un peu mal, déjà que tout le monde la détestait avant.

Victoire.

C'était bien la première depuis 9 mois.

Publié dans procès 1

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