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Vers 18h, je roulai un joint. La fumette, c'était un putain de vice. Je ne comptais jamais le nombre de cônes que je m'envoyais dans la journée. Y avait pas assez de doigts sur mes deux mains.

Je matais le journal régional de France 3. Rien de génial. Un journaliste dont le nom me disait vaguement quelque chose avait fait un « retour sur fait-divers », comme ils appelaient la rubrique. Je vis la tronche de Dédé le Portos. Disparu depuis trois ans, enquête au point mort, règlement de comptes de trafiquants... Et la gueule de l'avocat des De Sousa, en train de pipoter sur André, le bon père de famille sans histoire. Quelle merde.

Ensuite une espèce de fliquette à la manque, qui racontait des bobards du genre « on n'a pas lâché l'affaire, on a des pistes » mais vous savez, ô braves citoyens que « les investigations sont difficiles dans ce genre de quartier ».

Et bla, et bla.

Fallait admettre qu'elle était mignonne. Brune, mince. Je n'avais pas vu son nom, mais celle là je l'avais jamais vue. Brigade criminelle ? Du flan. Le commissaire avait dû déguiser sa plus belle secrétaire pour la télé et basta.

Putain, que des conneries. Ils avaient pas la moindre piste ces blaireaux, j'en étais sure. Personne ne savait rien, sauf David. Et moi.

Le Rasta téléphona à la fin du journal, pour dire que tout était réglé pour la sortie du soir.

Je m'affalai sur le canapé, défoncée.

Si tout allait bien, 80 kilos de résine allaient remonter du Maroc. Livraison prévue en milieu de semaine. Hassan m'avait promis de la qualité. Histoire de se faire encore plus de thunes à la coupe. Ne restait plus qu'à attendre et espérer que les douanes espagnoles n'aient pas un tuyau. Hassan était parti avec un convoyeur, Laurent. L'un de ses cousins marocains ferait le trajet avec eux jusqu'au Perthus. Et le plus dur serait fait.

En cinq ans, seule une voiture avait été interceptée. Et encore, on avait joué de malchance. La fausse plaque arrière de la voiture chargée s'était détachée. Un policier espagnol, un motard, avait commencé à fouiner alors que Moktar, le grand frère d'Hassan, faisait le plein et n'avait même pas vu que la plaque de son Audi était en train de se barrer.

Puis Moktar avait merdé. Il avait flippé, à cause des 45 kilos de résine qu'il avait dans le bas de caisse. Il était parti à donf de la station, sans payer. Il s'était fait gauler trente bornes plus loin, à un barrage routier au dessus de Barcelone.

Il avait pris trois ans. La justice française aurait bien voulu l'extrader pour l'entendre à la fin de sa peine. Pas de bol pour eux, Moktar était le seul de la famille El Klifi à ne pas avoir demandé la nationalité française. Dans moins d'un an, il serait remis en liberté et expulsé vers le Maroc. La justice l'avait dans le cul.


Je scotchais, envie de rien faire. Je pensais à ce con de Mouss, qui devait être en plein bad trip à l'hôpital. Tant pis pour lui, il avait mérité cette putain de bastos. Pouvait s'estimer heureux d'être en vie. Qu'il claque son RMI au tiercé, d'accord. Mais pas mes putains de bénéfices aux cartes.

Je m'endormis dans le canapé troué.

C'est le téléphone qui me réveilla, vers 23h.

- Salut petite soeur, tu vas bien ?

La frangine. Je me demandais quel service à la con j'allais encore devoir lui rendre. Elle avait une belle situation, comme elle disait. Il y a quatre ans, elle était serveuse dans un PMU. Pas génial, mais elle avait rencontré un client. Dentiste. Il avait une calvitie naissante, du bide et il devait encore être puceau, à 32 ans. Mais elle était tombée amoureuse. Faut dire qu'il possédait aussi une magnifique propriété sur les collines. A quelques kilomètres à peine à vol d'oiseau des Mailles. Les petits du quartier appelaient ce coin « Hollywood ».

Bonne pioche pour ma soeur. En même temps, on avait assez galéré, à cinq dans 30 m². Avec mon père, ce fils de pute, qui mettait des coups de ceinturon à mon frère dès qu'il avait abusé du rouge pif. Ma frangine avait mangé des gifles. J'avais eu de la chance, il s'était barré quand j'avais 6 ans et j'avais été plutôt épargnée.

Bref, cette conne s'était mise en tête de prendre de la coke, eu égard à son nouveau standing. Elle savait que j'avais horreur de cette merde qui speedait la tête des bourgeois, mais elle me demandait quand même de la dépanner. Je la soupçonnais d'en revendre un peu en douce. Mais là-dessus, je ne pouvais que fermer ma gueule.

- Excuse-moi de te déranger à cette heure tardive, mais je suis vraiment à sec ma belle. Et

demain, les Lamballe viennent dîner et j'ai promis à Chantal... enfin bon, tu comprends quoi.

- Putain je comprends surtout que tu fais chier. Je vais voir ce que je peux faire, mais je ne suis pas une station service ouverte 24/24. Et je t'ai déjà dit de ne pas parler de ça au téléphone. Merde.

- Oh, ça va chérie. On n'est pas des big boss, on n'est pas sur écoute.

Là elle se trompait. Grave. Mais je ne lui avais jamais rien dit de mes activités et c'était bien ainsi. Elle continuait à pérorer.

- Et arrête de parler aussi vulgaire... si ça t'arrange pas, je viens au quartier. Mais Jean-Paul n'aime pas trop que je sorte si tard avec son nouveau 4X4. Il a peur du car jacking.

Elle minodait comme la bourgeoise qu'elle s'efforçait de devenir. J'étais directement passée du stade endormie au stade énervée.

- C'est bon, je vais voir ce que je peux faire. Si ton portable bippe trois fois, va voir à ta putain de grille. Lâche pas le Rotweiler. Je t'envoie quelqu'un.

Je passai deux coups de fil. Un à Félix, qui débarqua avec quelques grammes de poudre. Un autre à Mamadou, pour une livraison express. Tous les deux me devaient des services, ça tombait bien.

- Patronne... c'est l'adresse habituelle ?

- Tout à fait Mam. Mais traîne pas trop là-haut, c'est mal famé. Les poulets tournent toute la nuit à cause des Roumains. Et touche pas à la CC.

- Je prends pas de ça patronne. Peuh. Je joue au football moi.

Il sourit, termina le joint que j'avais laissé se consumer dans le cendrier avant ma sieste. Puis il se barra direction Hollywood, son casque de scooter sous le bras. Il était presque minuit et je n'avais plus du tout envie de dormir.

Je roulai un joint. Avec de l'herbe pour me requinquer.

Ma turne était dans un bordel indescriptible. Je rangeai pendant une demi-heure, comme une frénétique du ménage. En empilant des fringues propres dans une armoire, je tombai sur mon vieux casque de moto.

Je laissais un message vocal à David, pour lui dire que je faisais un tour au garage. C'était une de nos planques à shit, mais on y rangeait aussi les bécanes de Hassan. En ce moment, il avait un GSX-R tout neuf, et une 250 cross recouverte de boue.

J'allai jusqu'au garage à pied. Dehors, l'air s'était enfin rafraîchi. Quelques jeunes traînaient encore, au pied des barres. Les deux jumeaux, toujours dehors, me firent un signe de la main.

Beckham s'approcha de moi.

- Sont au carrefour de la Daille. Passe par la rocade si tu vas en ville.

Puis il repartit en trottinant.

C'est sûr, ce n'était pas le moment de se faire arrêter pour une connerie, genre un pot d'échappement pas conforme ou des pneus lisses. Le permis, encore, je l'avais.


Arrivée au garage, j'optai pour la Husquvarna. Hassan l'avait préparée supermotard, avec des pneus lisses. Idéal pour faire le cake en ville.

J'actionnais le kick et la bécane finit par démarrer à mon troisième essai. Le moteur

ronronnait bizarrement. Je mis le casque et piquais un blouson de cuir qui traînait au fond du garage. J'en profitai pour ouvrir la planque et me servir une savonnette de conso perso. Je mis le matos dans mon slip. Direction la ville. By night.

J'avais passé un tee-shirt propre et des baskets neuves, que David m'avait procurées pour la moitié du prix. « Jah pourvoit », m'avait-il dit mystérieusement. Je soupçonnais plutôt la famille de Francis, mais bon. C'étaient des Air max classique bleu nuit. Parfaites.

Je fis trois fois le tour de la place du Roi de Serbie. Les terrasses étaient déjà à moitié désertées. On était mardi et les étudiants ne sortaient qu'en fin de semaine. Sans compter qu'il devait être près d'une heure du matin.

Je pensai au Rasta. J'avais envie de faire un tour du côté de la Plaine, mais c'était pas prudent. Valait mieux attendre le coup de phone de David. Je poussai les gaz et remontai le boulevard Zola en zigzaguant entre les bagnoles. Je fis deux fois la rocade, sud et nord.

Je rentrai au garage vers 2h20.

Je parquai la moto, laissant le casque sur place. Alors que je fermais l'armoire après avoir rangé le blouson, j'entendis un bruit. De la musique. Je reconnus Burning Spear.

Le Rasta était de retour. Halleluhiah.

Il entra, seul. Je vis qu'il boitait.

- Merde David, ça va ?

- Ouais patronne. C'est rien, juste la cheville. Je me suis rétamé en escaladant le grillage.

Il avait un grand sac de sport dans le dos.

- J'ai récupéré la Marijuana. Mike a bien assuré. Ils ont gardé les quatre jantes alu et on a piqué des postes sur trois autres caisses, pour noyer l'embrouille. Mais Hicham était défoncé au crack.

David baissait les yeux dès qu'il parlait de cette drogue qui lui avait rongé trois ans de sa vie.

- Il tremblait de partout, man, je sais même pas comment il fait pour roulotter une caisse dans cet état-là. Enfin bon, pas de casse. Les chiens ont bouffé les boulettes, comme t'avais prévu. T'es la meilleure patronne.

Puis il me regarda.

- Mais qu'est ce que tu fais là ? Tu m'attendais ?

- Non, j'ai fait un tour en ville. Avec la Husqui d'Hassan. Tu me ramènes ? 

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