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Publié le par Barbara Schuster

 

Les flics étaient plus cool durant les pauses, ils avaient décidé de nous ménager un peu. Du coup, à chaque suspension, on avait droit à de la visite. Au compte goutte, mais c'était déjà ça. Isabelle avait réussi à franchir le filtre.

On passait les dix minutes de break à se murmurer des trucs dans les oreilles. A chialer aussi parfois. A s'embrasser, même si on pouvait pas dire qu'il y avait de l'intimité. Alexia se tenait à l'écart, avec son frangin. Je n'aimais pas trop m'étaler devant elle.

Putain quelle vie de merde.

- Tu vois Isabelle. C'est ça que je veux pas te faire subir.

- Quoi ?

- Ben tout ça là...

J'écartais les bras, incluant les poulets, les potes, les avocats.

Alors elle souriait et me regardait et je me demandais si j'avais mérité une meuf aussi classe.

Certainement pas.



J'avais remarqué que vers 15h, l'attention de tout le monde baissait. La digestion j'imagine. Pour Alexia, c'était tranquille. De passer à ce moment là au Kärcher, comme dirait l'autre.

- Vous aviez une charge plus logistique ?

La présidente avait des expressions parfois, c'était n'importe quoi. Fallait pas s'étonner si tout le monde répondait à côté. C'était juste qu'on captait pas ses mots chelous.

- Non. En fait je faisais les voyages...

Les assesseurs tiquèrent. La journaliste aussi. Les baveux s'en branlaient. Continuaient, imperturbables, à fouiller dans leurs dossiers bordéliques et tout raturés.

- D'accord, c'est la même chose...

La présidente détailla pour l'exemple quelques-uns des voyages. Puis elle se concentra sur le parcours d'Alexia depuis son entrée dans le biz. Notre biz. Les premiers allers-retours. Sa montée en grade. Le pourquoi du comment elle était tombée là-dedans.

La routine.

Alexia tenait la route. Il n'y avait rien à dire. Elle avait toujours tenu la route, depuis le début.

- Et comment avez-vous rencontré mademoiselle Braun ?

- Au quartier.

Alexia commençait à être mal à l'aise. Elle n'aimait pas trop parler d'elle. Ni de nous.

- Au quartier ?

La voix de la présidente montait dans les aigus.

- Ben oui. On se connaissait de vue toutes les deux et un jour, je suis tombée au chômage. J'avais besoin d'argent et la patronne... euh... je veux dire, mademoiselle Braun m'a proposé de faire un voyage en Espagne. Pour que je puisse finir mon mois avant de toucher les Assedic...

- Donc elle vous a incité ?

- Pardon, je comprends pas bien... elle m'a quoi ?

- C'est Agnès Braun qui vous a demandé de travailler pour elle et pas l'inverse... est-ce

exact ?

- Oui, c'est vrai. Mais c'était pour me rendre service.

J'entendis un des assesseurs soupirer. Il en avait sa claque et il était pas le seul. On commençait tous à se faire chier grave. Et le seul truc qui nous intéressait, c'était les réquisitions. Le reste, bof.

Un expert psy se pointa ensuite. Une gonzesse, encore. Alexia était immature, tout autant qu'Hassan. A croire que ces blaireaux de médecins faisaient des copier-coller. Putain. Elle avait une dangerosité latente, des modèles familiaux déstructurés. Sans déconner, pas besoin d'avoir fait des études pour dire toutes ces conneries.

Ca me rendait dingue.

La nana, toute habillée de noire, remontait sans cesse ses lunettes tout en tournant les pages de son rapport. Elle avait un pull en laine quatre fois trop grand. Elle se croyait au concert des Cure ou quoi ?

- ... un autre point à noter chez le sujet, c'est son côté influençable et dépendant, affectivement parlant. Lors des entretiens, on se rend bien compte qu'Alexia Decoin a une espèce de fascination pour Agnès Braun. C'est la patronne, mais aussi la mère et l'amante fantasmée. C'est un peu pour cette raison, je pense, que le sujet a franchi aussi facilement l'interdit social. Sans sa rencontre avec mademoiselle Braun, elle aurait pu continuer à vivre comme elle le faisait avant.

- Cette rencontre aurait servi de déclencheur dans le passage à l'acte ?

Je comprenais plus tout, mais de toutes façons, c'était des conneries. La présidente semblait particulièrement intéressée. C'était bien la seule.

- C'est plus que probable. Alexia est capable de travailler, elle est insérée dans la société et point étonnant, elle n'est même pas consommatrice de résine de cannabis quand elle entre dans le réseau. Il faut bien chercher ailleurs les raisons de son entrée dans la délinquance.

- Je vois... donc c'est un peu du mimétisme ? Par rapport à la patronne ?

- Du mimétisme et surtout de l'admiration, de l'amour même.

Alexia était recourbée sur le banc et fixait ses pompes. Putain de déballage, c'était grave indécent. La présidente avait répété trois fois le premier jour que « pour vous juger il faut vous connaître ».

Quelle daube ouais. On prendrait quand même une bonne charrette dans la gueule à l'arrivée.



On s'arrêta tôt ce soir là. Le mec des douanes était venu faire son speech sur l'économie parallèle et toutes ces conneries. Ensuite il avait réclamé tellement d'euros que plein de gars dans la salle avaient pas pu s'empêcher de se bidonner. Il y en avait au moins pour 1000 ans de RMI.

Putain. Valait mieux en rire c'est clair.

A la sortie, je croisais à nouveau la journaliste. Je l'avais vue partir tôt dans l'après-midi, mais elle était revenue. En fait elle était passée pour me donner les articles. Trop sympa. Le flic était pas trop stress, vu qu'on avait de toutes façons une heure à tuer avant le transfert.

- Ecoutez Madame...

- Oh ! Arrête avec ça.

Elle me faisait marrer.

- Moi c'est Agnès, je t'ai déjà dit de m'appeler Agnès.

- Oui... mais après ce que j'ai écrit dans le journal...

- Bah... je suis sûre que c'est pas si méchant.

Elle souriait, un peu mal à l'aise.

- En fait je voulais vous... euh... te demander quelque chose.

- Vas-y, je t'écoute.

- Ben voilà... je me disais que j'essaierai bien d'écrire quelque chose sur cette histoire.

J'étais un peu à l'ouest. Je voyais pas trop où elle voulait en venir.

- T'écris tous les jours non ? T'en as pas encore trop marre de nous ?

Elle avait l'air un peu tendue.

- Non. Je veux dire, j'en ai pas marre du procès, mais quand je dis écrire, je pensais plus à... un bouquin. En fait.

- Un bouquin ?

- Ouais un livre qui raconterait toute l'histoire. Vos parcours à tous, vos vies. Pour aller un peu au-delà du fait-divers.

Je voyais pas trop en quoi ça pouvait être intéressant, mais bon.

- Et ?

- Ben... si je me lance dans ce projet, il me faut votre accord bien entendu... je veux dire, toi et les autres.

Un livre ? Avec Hassan, les frangins El Wifi, les deux gamins et les citations de Rasta le philosophe ? Elle était bien mal barrée cette journaliste.

- Ben écoute, je sais pas trop si c'est une bonne idée. Je parle pas pour moi, à la limite ça me dérange pas plus que ça, vu où je serai. Mais pour les familles des gars. Pour ceux de dehors.

Elle semblait un peu gênée du coup. Ca me faisait de la peine.

- Ecoute, si tu veux j'en discute un peu avec les gars. Je tâte le terrain comme on dit. S'ils veulent pas, ils le diront cash.

Elle retrouva le sourire.

- C'est très sympa. Merci, vraiment. Je me doute bien que c'est pas du tout votre priorité, à un jour de la fin du procès...

- T'inquiète. On sait tous ce qui nous attend. Enfin moi je sais et je me fais aucune illusion. Le verdict, ça me traumatise pas plus que ça.

Elle hocha la tête.

- Tu es vraiment... très impressionnante tu sais.

Elle allait quand même pas me faire rougir non ?

Non.

- Je te remercie, mais il y a pas de quoi être impressionnée. Si on était si malins, on serait pas là comme des nazes.

- Ouais. Peut être.

Elle ne semblait pas convaincue.

- En tous cas, voilà, dis-moi ce que tu penses de mon idée... Ah ouais, j'ai un autre truc à te dire.

- Je t'écoute madame la journaliste...

Cette fois, c'était son tour de prendre de la couleur aux joues.

- Un magazine homo de Paris est très preneur d'un article anglé sur... bon, t'imagines bien... tous ces mecs et vous, deux nanas euh...

- Lesbiennes ?

- Ouais. Voilà. Ils voudraient un papelard plus axé là-dessus. Du genre deux homos à la tête d'un réseau de vente de shit. Dans ce style.

Décidemment, on allait devenir des célébrités avec Alexia. Enfin, il n'y avait pas de quoi être fière non plus.

- Moi perso, je m'en fous. De toutes façons, nous deux, dans le même biz... c'est le hasard surtout. Faut pas seulement écouter ce que raconte la psy sur Alexia ou je sais pas quoi...

Elle secoua vigoureusement la tête.

- Non, je veux rien de psy. Je prendrai simplement vos témoignages. Le reste, non, j'en veux pas.

- Si tu veux qu'Alexia te parle, faudra que tu lui demandes personnellement, c'est mieux. Et moi faut que j'en parle avec... euh... ma copine. Je crois c'est mieux. Tu sais, elle est dehors et... je voudrai pas qu'elle ait des ennuis.

- Ouais bien sûr, je comprends. Impeccable. Je te remercie.

J'agitais les feuilles dans mon dos. On entendait surtout le cliquetis des menottes.

- Et je vais lire tes papiers ce soir.

- Ne sois pas trop dure avec moi.

- Non. Pas de problème. Je sais que c'est ton job, de dire qu'on est des monstres et qu'on n'a ce qu'on mérite.

Puis on redescendit dans les cellules en plexi, au sous-sol du tribunal. Je pensais à Isabelle. A cette idée de livre. Je voulais pas faire ma rabaj, mais il y avait très peu de chances que les mecs soient ok. Hassan, à mon avis, c'était mort de chez mort. Mais bon, j'avais promis alors je poserai la question.

Alexia fumait une clope, à moitié allongée sur le dos. J'entendais Az et Rooks qui se marraient de l'autre côté du couloir. Parlaient des seins d'une gonzesse assise au premier rang.

Toujours mieux que de gamberger.

- J'ai discuté avec la journaliste là-haut. Tu sais la nana du canard...

- La babos ? Ouais j'ai vu, qu'est-ce qu'elle te veut encore ?

- Qu'est ce qu'elle nous veut plutôt...

Alexia se redressa à moitié, appuyée sur un coude.

- Nous ?

- Ouais, si ça continue, on va finir dans un téléfilm.

Je lui répétais ma conversation avec Nolwenn le Diwan.

- Putain. Nous ? Dans un livre ? Sans déconner !

- Ouais. Enfin bon, c'est pas fait non plus.

- Moi ça me dérange pas. Peut être que j'aurai du courrier après. Des gonzesses prêtes à m'accueillir chez elles à ma sortie. Des bonnes de chez bonnes. Waouh, ce serait trop cool.

Je lui passai le premier article pour qu'elle puisse voir ce qu'écrivait la journaliste. Elle lisait lentement, en se concentrant sur chaque mot. Pas trop son kiffe la lecture.


« 17 trafiquants face à leurs juges

Par Nolwenn le Diwan

Le tribunal correctionnel juge durant quatre jours 17 personnes soupçonnées d'avoir revendu plusieurs centaines de kilos de cannabis entre 2003 et 2005.

Neuf détenus dans le box, huit comparaissant libres, des milliers de pages et d'écoutes dans le dossier...Le procès du réseau dit des Mailles, soupçonné d'avoir écoulé plus de 800 kilos de résine de cannabis entre l'été 2003 et avril 2005, s'annonce bel et bien comme un évènement.

Les prévenus, dont la majorité possède déjà un casier judicaire, sont âgés de 20 à 39 ans. A leur tête, Agnès Braun, 32 ans, surnommée « la patronne » et son lieutenant Hassan El Klifi, 35 ans. Hassan El Klifi, très connu de la brigade des stupéfiants, avait déjà été condamné en 1998 à plusieurs mois de prison pour des faits similaires, dans le réseau des frères Malik.

Selon les enquêteurs, ce serait d'ailleurs les deux frères marocains, expulsé vers leur pays d'origine après leur dernière condamnation, qui seraient les fournisseurs principaux du réseau des Mailles. Les commissions rogatoires envoyées à la justice marocaine n'ayant jamais abouti, le tribunal, présidée par madame Lafayette, s'arrêtera au volet français de ce trafic.

La journée d'hier a d'ores et déjà permis de mieux cerner la personnalité des prévenus, quasiment tous issus du quartier difficile des Mailles. Du revendeur de rue au comptable, tous les maillons de la chaîne sont représentés. Et tous répètent la même litanie : « pas de travail », « je suis parti de l'école sans diplôme » ou encore « je voulais reprendre une formation à ma dernière sortie de prison mais... ».

Tous arguent du « hasard » pour expliquer leur présence dans le box, plutôt que de la « mise en place minutieuse d'un réseau organisé et professionnel » comme le soutient le procureur.

Tous encourent jusqu'à 10 ans de prison... »


Je préférai lire la deuxième journée, pour voir si elle avait parlé de l'intervention de mon

avocat face à la fliquette.

Rien. Forcément, fallait pas rêver.

Dans l'ensemble, ça allait plutôt, on se faisait pas trop allumer. Je lus les quelques lignes qui parlaient de moi.

« ... des responsabilités assumées par la jeune femme tout au long de cette journée. 'Je tenais les comptes, c'est exact. Donc forcément, c'est aussi moi qui disais à Hassan combien de kilos on pouvait acheter et à quel prix. Si pour vous ça signifie que j'étais à la tête du réseau, dans ce cas je reconnais. Ouais, j'étais à la tête du réseau', a indiqué Agnès Braun pressée par les questions de la présidente Lafayette. Les témoins se sont ensuite succédé à la barre pour parler de la jeune femme. Qualifiée de « lesbienne notoire » « tout le temps défoncée », la prévenue est aussi présentée par ses proches comme « calme et intelligente ». L'expert psychiatre relève pour sa part une nature « d'écorchée vive », à mettre en relation avec une enfance difficile.... »

Et ça continuait comme ça.

Rien de neuf.

En même temps, j'allais pas non plus apprendre des trucs sur ma propre life dans un article de canard. Fallait pas non plus déconner.

Publié dans procès 2

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