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Je passai la matinée à glander. Le journal parlait de nos exploits, si on pouvait dire. Une colonne entière pour Mouss, dont le journaliste disait qu'il était dans « un état grave ». Pour le reste, tout était faux, ou presque. Ils parlaient d'un type cagoulé. D'un fusil à pompe. Archi bidon. Et d'un coup de feu peut-être accidentel. Ils avaient pas vu Francis.

Enfin bon. Soit les policiers avaient pipoté le journaliste, soit Mouss avait raconté n'importe

quoi. Ou alors, ils avaient zéro piste, ce qui était probable.

Dans le fond, je m'en foutais un peu. Je fouillai dans la page locale pour essayer de trouver quelque chose sur Pti Ka, mais que dalle. Je finis par commander une pizza. Avant d'appeler Rasta. Il était sur messagerie. Devait dormir.

Hassan ne donna pas de nouvelle non plus. No news, good news. Je me roulai un spliff, puis je me replongeai quelques minutes dans mes comptes.

Il y avait un sacré paquet d'euros en transit. Un truc de fou. Mais bizarrement, ça ne me faisait pas délirer. Je voyais Hassan construire une villa au Maroc pour sa grand-mère. Et David acheter de la Hi-Fi d'enfer. Une deuxième BM, plusieurs tonnes de vinyles, tous importés direct de Jamaïque.

Et moi, à pas savoir quoi faire de tout mon fric. J'avais des idées mais bof.

Bof.

Je me faisais plaisir pour les fringues. Les jeux vidéos pour la Play. Un peu de musique. La bouffe, le chichon et les feuilles. C'était à peu près tout. Avec les vacances.

Je repliai le carnet, que je planquai comme d'habitude, sous un morceau de lino qui se décollait, sous la table. Fallait que je me bouge, pour trouver un nouveau garage. 150 kilos.

Une tuerie.

Je me décidai à sortir, pour aller chez Fred. Il saurait forcément s'il y avait un garage à louer. Si possible hors des Mailles, mais pas trop loin. Je pris le VTT pour aller à la station service où il bossait comme caissier. J'en profitai pour regonfler mes pneus de bike. Eh ouais, avec Total la route n'est plus la même, c'était écrit sur la borne.

Fred était derrière la vitrine. Il me fit un geste un peu las.

- Eh, patronne, en vélo... sportive et tout... comment tu vas ? Bien ou bien ?

- Salut Fred. Ca gaze. Et toi ?

- Oula. Je suis mort. Arraché. Je suis sorti hier soir, à l'ancien fort. Il y avait un sound system sauvage. Un truc de malade. D'ailleurs j'ai croisé Rasta man. Avec des meufs, obligé.

- Ouais, je comprends mieux pourquoi il est toujours au pieu... Ecoute, je vais pas te squatter trop longtemps. J'ai besoin d'un service.

- Je t'écoute.

- Je cherche un truc à louer. Genre une cave, mais bien fermée, ou un garage. Je pensais que tu aurais un tuyau.

- Tu cherches dans quel coin ?

- Je sais pas trop. Pas dans la cité, mais pas loin.

- Hors des Mailles ? Je vais voir ce que je peux faire. Il te faut le truc pour quand ?

- Le plus tôt possible.

- Je te rappelle.

On était sortis pour qu'il puisse fumer sa clope. Dehors, le soleil tapait comme un fou. Des femmes voilées, en noir de la tête au pied, traversaient la route en plein cagnard. Deux mecs passèrent à fond de train sur un scoot, en les évitant de justesse. Sans casque. Je vis du bleu juste derrière, un gyrophare qui tournait. C'était la Mégane sérigraphiée, les gars du BP, rien de méchant. Les jeunes narguaient les poulets en coupant à travers les pelouses. Le folklore habituel.

Je pédalais tranquillement, tout en réfléchissant aux fringues que j'allais mettre. Quelles pompes, quel futal. Je me réveillais en arrivant au bloc. Je vis deux motards de la police qui entraient dans la rue à blinde. Les deux petits caïds à scooter allaient moins rigoler. La chasse était ouverte.

David se tenait debout le long de sa voiture, juste à l'entrée. Il avait une petite mine et transpirait à grosses gouttes. Je me demandais depuis combien de temps il faisait la ventouse ici.

- Salut Rasta. Tu vas ?

- Parfait. Merci patronne.

- T'as l'air mort. Me raconte pas de cracks, je sais que t'es allé au fort hier soir.

- Ouais, c'est vrai, j'y étais. Il y avait du bon son. Je me suis traîné là-bas avec ma cheville toute nase, man. Ca fait trop mal. Pour conduire, c'est la misère.

Il monta les escaliers en grimaçant derrière moi. Au détour du 2e étage, il y avait toujours cet ancien tag. Il devait remonter à cinq ans au moins. « Malik brothers dans la place». Un souvenir de cette époque où les Malik régnaient sans partage aux Mailles. En quelque sorte, ils étaient toujours là, via le shit qu'ils nous dealaient depuis le Maroc. Mais tout avait changé.

La première fois que j'avais vu Hocine Malik, le benjamin des trois frangins, je n'aurai jamais dit qu'il brassait tant de fric. Un matin, il avait sonné à ma porte. A cette époque là, je ne bougeais pas trop de chez moi. J'étais dans une période de chômage merdique, après avoir joué à la livreuse. On m'avait chourré le scooter de Pizza Hut. Je m'étais fait illico virer.

Et Hocine avait sonné, un matin pluvieux. En peignoir. Je l'avais déjà croisé dans les couloirs de l'immeuble. Il y avait de drôles de rumeur qui couraient sur son compte. Moi j'achetais mon shit au bas de la rue, chez Luis. Et Hocine, c'était juste un voisin marocain qui parlait pas bien le gaulois. J'écoutais jamais les histoires de quartier. Pour moi, c'était un truc de mytho les gangs et tout le délire South Central L.A.

On avait un peu discuté du temps, des voisins, de moi, puis il m'avait exposé la raison de sa venue. Il voulait entreposer chez moi de la marchandise importante. En échange, il me donnerait de l'argent. Puis il avait sorti une grosse barrette de résine de sa poche en éponge.

- Tiens, c'est un cadeau. Pour toi. Si tu acceptes ma proposition, tiens-moi au courant. Sinon, tant pis.

Et il était reparti, en traînant ses pantoufles sur le lino pourri du couloir.

Deux heures après, j'étais entrée dans la Malik Brothers SA. Je venais de fumer le meilleur shit de ma vie. Et à la base, c'était surtout ça qui m'intéressait. Hocine avait vu ma tête de défoncée, il n'avait pas sonné au hasard. Il savait que je serai sensible à ses arguments, que je vivotais avec les assedics. Et que je n'étais pas connue de la police.

Il entreposa deux kilos, puis dix, puis vingt. Pas plus. Il multipliait les planques et n'achetait jamais plus de 80 kilos à la fois. Peu à peu, il me confia les comptes de tout ce qui sortait et entrait de mon appartement. Les grossistes passaient directement chez moi. Rien de compliqué.

Six mois plus tard, je faisais pratiquement toute leur compta.

Les frères m'aimaient bien. J'apprenais vite et je gagnais du fric facile. Pour la première fois de ma vie. Je claquais tout dans les magasins, dans les cafés, en boîte. La flambe. Leur arrière cousin Hassan devint ma doublure. Et un pote. On collectait l'argent, de temps en temps. Mais uniquement chez les grossistes, pas dans la rue.

Et un beau jour de mars, tout s'écroula. Une voiture interceptée par la BAC, deux dealers de rue trop bavards. Une enquête qui débute. Personne n'avait senti le coup venir. Trop d'euphorie, trop d'argent, trop de relâchement.

Tout le monde se fit ramasser le même matin. Le GIPN péta la porte d'Hocine. La brigade des stups avait niqué tout le monde, grâce aux écoutes téléphoniques. Sauf moi. J'avais pas de portable. Lors des filatures, les flics pensaient que j'étais la meuf d'Hassan. Et lui n'était de toutes façons qu'un petit poisson dans l'organisation.

Hassan encaissa sans broncher cinq mois de préventive, puis se coltina encore plusieurs mois de contrôle judiciaire. Il devait pointer et faire pipi dans le bocal. Il avait tout arrêté et bossait au kebab de son grand frère, à 50 bornes des Mailles. Je m'étais terrée chez moi. Puis je m'étais mise au vert quelques semaines, chez une cousine. Je m'attendais à tout moment à être interpellée. Au moins convoquée. Rien.

Treize personnes furent finalement condamnées, plus d'un an plus tard. Je n'en connaissais pas la moitié. Les trois frangins mangèrent 5, 6 et 8 ans ferme. Ils s'en tiraient bien. Et la prison ne leur faisait pas peur. Ils avaient tous connu les geôles d'Hassan II. Mais ils écopèrent tous les trois d'une interdiction définitive du territoire français. Un aller simple pour le Maroc dès qu'ils foutraient les pieds hors de la centrale. Hassan prit finalement 8 mois ferme, couverts par la préventive.

A la demande des frères, il se décida à reprendre le bizness. Puis il débarqua à l'appart un soir.

- Les chiffres, j'y comprends rien. Les Malik sont traqués par les douanes, tous les comptes bancaires ont été saisis. C'est la merde. Faut pas qu'on refasse les mêmes conneries. Et pour ça, je veux que tu m'aides.

- Moi ?

- Tu t'occupes du fric, comme t'as toujours fait. Moi de la marchandise. On se refait, jusqu'à la sortie des frangins.

- T'es taré. Complet. Le réseau, le deal, c'est mort. Sont tous en prison.

- Ecoute, si tu préfères vendre des pizzas le reste de ta vie...

Il ne me lâcha pas durant deux semaines. M'exposa son plan. Son organigramme. Et je finis par dire oui. Qu'est ce que je pouvais faire d'autre ?


Pti Ka avait pris finalement deux mois ferme. Il serait sorti à la fin juillet, tranquille. Les jumeaux étaient allés au tribunal et me faisaient leur compte rendu.

- Le proc, ce fils de pute, il a demandé 6 mois. Je te jure patronne. C'est abusé.

J'étais assise chez le Turc, à siroter un thé à la menthe pour digérer mon döner. David ne disait rien, comme d'habitude.

- Mais Karim il a trop assuré tu vois. Profil bas et tout, pas de stress. Et son avocate, elle a

plaidé bizarre, j'ai pas tout compris mais ça a marché.

Je payais un Coca aux deux gamins. Ils filèrent, en quête de conneries à faire. Je me demandai si ça leur arrivait d'aller à l'école.

- Bon Rasta, ça le fait non ?

David était perdu dans ses pensées, comme souvent. Méditation typiquement rasta.

- Pti Ka a déconné.

David secouait ses tresses de dépit.

- Toujours à flamber avec sa caisse de mac. Putain j'espère qu'il mettra sa ceinture ce bouffon. On avait besoin de lui, il devait rouler dans la voiture de tête, pour le deuxième voyage.

- Je sais Rasta. T'énerve pas. Jah n'aimerait pas te voir en colère. Maintenant c'est fait. Mais t'as raison, faut trouver quelqu'un pour faire le chauffeur et j'ai pas d'idée.

- Mike ?

- Non. Laisse le roulotter, ça lui va bien. J'ai encore quelques jours pour trouver une solution, je préfère assurer le coup.

Facile à dire. Des candidats, il y en avait plein le square, juste à côté. Des jeunes fous, âgés de 18 à 22 ans, prêts à tout pour se faire de la thune ou toucher un kilo. Pas assez sérieux. Je voulais quelqu'un qui tienne la route.

- On se casse ?

- C'est parti patronne.

On laissa un gros pourboire au Turc, qui nous serra trois fois la main. Faut dire, on était de  bons clients. 

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