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Putain de téléphone. C'était le fixe. J'aurai dû le débrancher.

Je regardai mon réveil. Il était 7h. Quelle merde.

C'était Hassan.

- Patronne, faut qu'on cause. Branche ton cellulaire.

- Salut Hassan. Ouais, laisse-moi trois minutes ok ?

- A tout de suite.

Je passais ma tête sous l'eau. Mes cheveux noirs me tombaient devant le visage. Il fallait que je passe chez le coiffeur, j'avais une tronche à faire peur à la famille Adams.

Je mis la cafetière en route, avant d'allumer le portable espagnol. On payait très cher les conversations, mais les flics français ignoraient tout de ce téléphone. C'était plus sûr.

- Patronne. Je vais me dépêcher. J'ai besoin de 15000 euros de plus. Sans compter les 5000 déjà prévus pour arroser les passeurs.

- Ah bon ? Mais pourquoi ? Le prix a augmenté ?

- Non, le prix a même baissé, mais ils peuvent livrer le double de ce qui était prévu. J'ai goûté. C'est qualité. 150 kilos de bombe.

Je réfléchis rapidement.

150 kilos, c'était colossal. L'argent n'était pas un problème, grâce au mois de juin énorme qu'on avait fait. Mais doubler nos capacités d'écoulement de la marchandise, c'était une autre histoire. Pas si simple.

- Ecoute patronne, on a un peu de temps pour se décider. Mais j'ai vu des Hollandais tourner dans le coin. Je pense qu'ils cherchent aussi un bon plan et je ne veux pas qu'ils nous grillent. Sans compter que si on prend la totale, ils gardent une part de côté, au frais chez les Malik. Et on fera deux voyages, pour minimiser les risques. Alors ?

- Je te rappelle dans... disons une heure. Faut que je voie avec le banquier.

- Dans une heure. D'accord. J'attends prés du téléphone, je bouge pas.

J'attendis un quart d'heure pour contacter Jonathan. A le voir à l'époque, personne n'aurait parié qu'il finirait à un bon poste à la Société Générale. On faisait des milliers de conneries dans le quartier. Mais sa mère le tenait et lui avait fait aimer l'école. C'était loin d'être mon cas. Et ma mère. Ma mère. A part se faire tabasser par mon père et avaler des Tranxène, elle n'avait pas fait grand-chose.

Putain.

- Jonathan ? C'est moi. Tu vas bien ?

- Oh, salut. Ça va oui merci. Et toi ?

- Pas mal. Ecoute, je t'appelle pour affaire. Je voulais savoir, par rapport à la holding...

Combien je peux encore déposer dessus ?

- Attend, faut que j'allume l'ordinateur, j'ai encore ma veste sur le dos. Je viens juste d'arriver. Tu déposerais quoi ? Du liquide, des mandats ?

- Ben, a priori du liquide. Eventuellement des devises. Je sais pas trop.

- Euhm... du liquide, c'est compliqué tu sais ? Faudra déposer petit à petit et élargir le nombre de banques. Je vais essayer de trouver un arrangement. J'ai un compte ouvert, aux Barbades. On pourrait éventuellement y faire transiter les devises. Mais après, faudra attendre une vingtaine de jours, pour toucher l'argent. Voire trente jours si tu veux une autre étape intermédiaire, aux îles Caïman par exemple.

- Le temps, c'est pas un problème. Mais je veux un montage sûr. Je te fais confiance. Si ça marche, ton virement personnel est doublé pour les trois prochains mois.

Jonathan avait commencé par m'aider à placer de l'argent par amitié. J'avais hésité à lui demander, au début. Mais le liquide arrivait à flots. Il fallait trouver une solution. Bien vite, il s'était rendu compte que faire des magouilles à petite échelle, à son guichet, était risqué. Trop d'argent arrivait. Puis il avait eu sa mutation aux virements internationaux. Et on avait monté la holding. L'argent ressortait plus blanc que blanc. Et désormais, il était accro à cet argent facile. Lui et sa famille.

- Et tes dernières vacances ? Tes filles se sont plu dans les Antilles ?

- Oui patronne.

Lui aussi, insensiblement, s'était mis à me surnommer comme ça.

- Merci encore. Je veux dire, pour le voilier. C'était une belle surprise.

- Je savais que ça te plairait.

Il y eut un blanc. Je savais qu'il pensait à ses filles, aux risques qu'il prenait. Mais le fric était plus fort que tous les raisonnements logiques.

- Et cet apport de capital... c'est prévu pour quand ?

- Disons que je vais rincer mon compte espagnol d'abord. L'argent frais n'arrivera qu'au fur et à mesure. On commence les virements d'ici la fin de semaine prochaine si ça va de ton côté.

- Parfait. Je te rappelle.

Je rappelai Hassan, pour lui donner le feu vert. Putain, on allait ramener 150 kilos de résine depuis le Maroc. 2000 bornes à avaler. C'était de la folie pure.

Il était 8h15, j'écoutais le flash de France Bleue local.

Je tendis l'oreille au mot « fusillade » et « blessé grave ». C'étaient les titres, il n'y avait pas plus de détails. J'enfilai un jogging et un tee-shirt propre. Fallait que je chope le canard.

Dans le couloir, je vis la vieille aux chats qui sortait ses poubelles. Elle puait déjà la vinasse. J'attrapai le journal, tout en achetant deux paquets de feuilles à rouler au tabac du coin. Les vieux Algériens, dans le fond, claquaient déjà leur pension au Rapido.

J'allais ouvrir la page des faits-divers lorsque je vis Alexia, assise à l'arrêt de bus. Une des copines lesbiennes de David.

Elle me jeta un regard très direct.

- Salut

Je répondis par un sourire

- Salut Alexia, tu vas ?

- Bien. Ca me fait plaisir de te croiser. Rasta me dit tout le temps qu'on devrait boire un verre tous ensemble. J'attends.

- Ouais, c'est vrai Rasta a promis. Il m'en a parlé. Mais on avait beaucoup de choses à faire ces derniers temps, tu vois et... voilà. Le boulot quoi.

Elle n'était pas moche, la petite Alexia. Avec de beaux yeux bleus et quelques années de moins que moi. Mais elle ne m'attirait pas plus que ça, au grand malheur de David qui disait toujours que « jah était sûr » qu'on irait bien ensemble.

Puis je me dis que j'étais un peu conne. Elle n'était pas superbe, d'accord, et j'avais envie de rien, d'accord aussi. Mais pourquoi ne pas sortir boire un verre avec elle ? Il y avait trois jours à attendre que ça bouge. Au moins. Sortir me changerait les idées.

- Ecoute Alexia, on peut sortir ce soir, si t'as rien de prévu. On embarque Rasta.

- Ouais ok, bonne idée.

Elle semblait surprise que j'accepte, après mes excuses en bois.

- Je pensais aller un de ces jours dans ce nouveau rade. Le Paladium ça s'appelle je crois. Rue de l'Arsenal, au coin... tu vois ?

- Non, pas du tout. Faut s'habiller comment ?

- N'importe. En baskets, t'as la porte. Sans soucis.

- Ok, va pour le Palatruc. On passe te prendre ?

- Chopez moi au supermarché. Je finis la caisse vers 21h30. Comme ça on bouge cash.

- T'es toujours au Mutant, place François 1er ?

- Non, m'ont muté à la colline, chez les bourges. Comme s'il y avait besoin d'un discounter là-haut. Bref, c'est chiant, j'ai une demi-heure de bus le matin. D'ailleurs faut que j'y aille, je suis à la bourre.

Elle me claqua une bise, puis sauta dans son bus.

Au moins, Rasta serait content. Il verrait que je respecte la volonté de jah tout puissant.

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