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Publié le par Barbara Schuster

 

Durant 9 mois passés à entendre des portes s'ouvrir et se refermer, j'avais commencé à comprendre pourquoi des gens ne faisaient que faire l'aller-retour en cabane. Le frangin d'Alexia, celui de Rasta et tous ces petits cons qui tombaient pour 10g de shit. L'habitude.

La prison et les Mailles, c'était pareil.

Dans la cité, on parlait de machin et truc qui purgeaient leur peine. On faisait une heure de bus sans payer de ticket pour aller voir un cousin, une soeur, un père. A la maison d'arrêt, on parlait des Mailles, de dehors, des coups fumants qui rapporteraient le jackpot. Et on prenait le bus, une heure dans l'autre sens, quand on avait une permission. Pour aller voir la soeur, la mère ou les potes.

C'était rien de plus que deux putains de mondes parallèles. Même têtes, même violence, même misère. Et même système de valeurs.

J'avais eu la chance, en détention, de tomber sur des matons corrects. J'avais une réputation d'excitée et de toxico en arrivant. Mais les gardiens ne m'avaient jamais fait chier. Me prenaient pour le big boss. Conneries.

Je sais pas pourquoi je pensais à tout ça.

Putain.

La sonnerie annonçant le début de l'audience me fit sortir de mes pensées.

On était à la moitié de ce procès à deux euros et je me demandais bien pourquoi on n'en finissait pas tout de suite. On avait vendu du shit, basta. C'était simple. Mais non, fallait que la douane fasse de savants calculs pour savoir combien de milliers d'euros ont allait devoir casquer. Je disais milliers, mais je crois que mon avocat pensait millions. Fallait que la société pose ses questions. Pour savoir qui avait passé ces 80 kilos depuis l'Espagne, qui avait revendu X savonnettes, comment un mec au RMI pouvait se payer une BM et tout un tas d'autres détails débiles.

Merde.

J'avais bien fait de claquer un max de thunes quelques mois avant de me faire coffrer. On était parties en vacances avec Isabelle. Dans une île paradisiaque de ouf. Le genre de coin où tu croises des Américains obèses qui font claquer la Platinium. Où personne ne te demande jamais ce que tu fais dans la vie.

On avait loué une baraque immense. C'était presque zarbi. Rien faire que de glander et de se balader en jet ski. Bouffer du poisson grillé préparé par une daronne louée avec la maison. Un putain de bon moment. A ce moment là, je crois bien que j'étais prête à décrocher. Plus de fumette, plus de revente. Je crois bien que j'aurais pu y arriver.

Pour le sevrage, c'était chaud. Le premier jour, décalage horaire, jet laguée. Défoncée par le paysage, défoncée d'être dans un endroit pareil. Ensuite j'avais passé trois jours sans dormir, à suer, en manque de cette résine de merde. A boire des Cuba Libre pour tenir la désintox.

Isabelle avait passé des journées merdiques.

Mais ensuite. Ensuite j'avais entrevu ce qu'aurait pu être ma vie si j'avais pas dit oui à Hassan, le jour où il était venu me chercher pour relancer le bizness.

- Tu vois, t'es pas si accro que ça. Ca fait trois heures que tu n'as pas parlé de shit...

Isabelle m'avait un peu charrié. Au début.

- Ouais, je pourrais m'en passer tu sais, je m'en rends bien compte. Tu sais ce que je pourrai faire ? Mettre des sous de côté et ouvrir un garage automobile. Arrêter toute cette merde. Tout arrêter ouais, ce serait la classe.

Quand je disais ça elle souriait sans trop y croire. Elle savait bien que la puissance d'attraction des Mailles serait bien plus forte que toutes mes bonnes résolutions. Et elle avait raison.



La présidente venait de faire lever Hassan. Il était sobre, clair et reconnaissait à peu près tout. La sorcière s'énervait parce qu'il lui demandait sans cesse de répéter les questions. Voulait passer pour plus débile qu'il était. Il avait un polo Ralph Lauren très chouette. A mon avis c'était un faux ramené du Maroc par sa mère.

L'expert psy passa ensuite, pour dire qu'il était immature et rigide et je ne sais pas quoi d'autre. J'écoutais que d'une oreille. Hassan se faisait déchirer le portrait. C'est le jeu. J'avais vu Isabelle dans la salle, au fond. Elle faisait face et réussissait même à me sourire de temps en temps.

Puis vint le tour de Rasta.

Putain.

Ce mec était un vrai malade.

- David Arron, vous indiquez dans votre première déposition que vous n'avez jamais pris de drogue autre que la « ganja » comme vous dites. Or votre dossier pénal indique quatre condamnations pour usage de stupéfiants en Guadeloupe et les gendarmes parlent à chaque fois de crack. On a du mal à comprendre...

Rasta était débout. Il inspirait calmement, toujours vêtu très classe, veste de costards, locks attachées par un ruban aux couleurs de la Jamaïque.

Il mit quelques secondes à répondre et il y avait un drôle de silence dans le public. Putain de mec. Il inspirait le respect, c'est tout.

- C'est exact madame la présidente. La fiche de Guadeloupe est juste. Mais c'est un autre « je » qui a fait ces peines. Je ne suis plus l'homme que j'ai été. Grâce à Jah. Mon « Je » a changé.

La présidente le regarda de travers. Elle commençait à fatiguer.

- Ecoutez monsieur Arron, je vous saurai gré de ne pas vous lancer dans une déclaration philosophique, mais juste de répondre aux questions. Compris ?

- Oui madame.

- Bien.

Elle tapotait nerveusement une pile de feuilles avec sa main gauche.

- Quelle est la nature de vos relations avec Agnès Braun ?

- C'est une amie. Ma meilleure amie.

- Et vous travaillez pour elle ?

- ...

- Alors ? Vous travailliez pour elle ? Les écoutes parlent de vous comme son bras droit, ne faites pas semblant d'être surpris !

- Je sais ce que disent les écoutes.

Je regardai Rasta. Je lui fis un signe de tête, pour lui dire « vas-y man balance, tu t'en branles ». La présidente intercepta mon regard.

- Mademoiselle Braun. Monsieur Arron est assez grand, pas la peine de lui souffler les réponses.

Dans ta face.

Pas grave.

- Je n'aurai pas la prétention de dire que j'étais son bras droit. Non.

- C'est en tous cas avec vous et monsieur El Klifi qu'elle passait le plus clair de ses journées... à faire son commerce.

La présidente se racla la gorge.

- C'est vrai madame la juge.

- Alors dites au tribunal quel était votre rôle dans le réseau.

Elle commençait à s'impatienter. Faut dire qu'entre les mensonges inutiles des frangins El Wifi, puis le silence obstiné de Az et Rooks, qui se la jouaient mafieux italiens, elle avait eu du taff ces derniers jours. En même temps, c'était de bonne guerre. On allait pas tout leur filer tout cuit non plus.

Fischer, qui défendait aussi Rasta, faisait mine de fouiller dans son dossier. Toujours armé d'un fluo, il lisait et relisait la volumineuse procédure.

- En fait, j'étais le garde du corps de Mademoiselle Braun. Et son chauffeur.

- Bien, au moins on avance un peu. Et en quoi consistait exactement votre job ?

- Conduire une voiture. Rester auprès d'elle. Voilà.

Il me jeta un regard. Il était apaisé, je savais même pas comment il arrivait à être aussi zen. Il m'avait dit qu'il était prêt à rentrer en Gwada. A sa sortie de prison.

- Tu sais, j'en ai fini avec la métropole. Je suis prêt au retour patronne. Faut que je rejoigne mes racines. J'ai plus peur du crack, des anciens potes. C'est du passé. Quand je sors de la cage, je rentre au bled.

Quand il m'avait dit ça dans le couloir glauque où on se tenait tous, menottes aux bras, je savais que c'était tout sauf des conneries. Rasta était passé dans une autre dimension.

Définitivement.

Et je comprenais qu'il s'en battait complètement les couilles de ce procès. Et de la décision qui serait prise. Parce qu'il avait déjà pris SA décision à lui. Pour le reste, Jah pourvoirait.

Publié dans procès 2

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