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Une espèce de sonnerie horrible était en train de retentir dans mon rêve. Une putain de sirène d'alarme. Je me retournai en grognant et en cachant mes oreilles sous la couette. D'ailleurs la couette était bizarre, ça sentait pas le produit Auchan.

La sonnerie finit par s'arrêter et je me sentis dériver vers un autre rêve. Je courais aussi vite que je pouvais, j'avais peur. Je me retournais et les deux mecs qui me coursaient se rapprochaient de plus en plus. J'étais complètement dans le gaz, scotchée. Mes jambes n'avançaient plus. Ils avaient des masques de carnaval horribles.

Puis une main m'agrippa l'épaule. Je me retournai dans un geste de défense automatique. En repoussant mon agresseur.

- Tu fais toujours du kung-fu au réveil ?

La voix me fit sortir de mon rêve. J'ouvris péniblement les yeux. J'étais en sueur. La lumière me vrillait le crâne. En face de moi, je vis Isabelle, maquillée, en tailleur. Prête à partir ou presque. Elle était super féminine. Presque trop.

Je commençais à reprendre peu à peu mes esprits.

- Salut...

C'est tout ce que j'arrivais à sortir, j'avais la bouche pâteuse. C'était assez atroce.

- Ecoute, je ne veux pas te brusquer, mais je dois partir au boulot dans un quart d'heure. J'ai énormément de choses à faire.

J'étais à poil dans la couette. Je collais de partout et je puais. Je me sentais ridicule d'un coup, en repensant à notre nuit.

- Pas de soucis Isabelle. Je pars. D'ailleurs je suis déjà partie. Pas de stress.

- Désolée, je n'ai pas pour habitude de mettre les gens dehors comme ça...

- Non c'est rien, laisse. J'ai aussi un paquet de trucs à régler de mon côté.

Je sautai du lit, puis m'habillai à l'arrach.

Je passais aux toilettes, pour pisser un bol et me mettre la tronche sous la flotte. En trois

minutes chrono, j'étais prête à bouger. Entre temps, elle avait reçu un coup de fil et parlait de profits, de fusion et d'économies d'échelle. Je captais que dalle. Il me fallait un café. Mais pas ici.

Je me plantais devant la porte.

Elle était toujours en grande discussion. J'avais pas trop envie de faire des adieux déchirants. Et elle non plus je crois. Visiblement, elle était déjà passée à autre chose.

Elle me fit un clin d'oeil, tout en écoutant à moitié son interlocuteur, puis s'approcha d'une commode. De sa main libre, elle prit un morceau de papier et griffonna quelques mots. Puis elle me tendit le papier.

Je le mis dans la poche, en faisant un baiser dans l'air. Avant de me barrer.

 

A peine sortie de l'immeuble, je dépliais le papelard. Il y avait son numéro de portable, son prénom. Et à côté, un petit mot. « Appelle quand tu veux ».

Cool.

J'allumais immédiatement mon portable, pour laisser un message à Rasta. Fallait se tenir au jus, surtout si la cargaison arrivait ce soir. Et oublier nos hormones. Je tombai sur le

répondeur. En face, la colonne publicitaire indiquait l'heure.

8h32.

Pas une heure à sortir un Rasta du lit.

Presque automatiquement, je me dirigeais chez Albrecht, voir la belle Nadia. Après tout, j'étais à quelques minutes à peine, à pied. J'en profiterai pour passer à la Poste. Fallait envoyer un mandat à Pti Ka. Après tout, on avait récupéré ses kilos. On lui filerait pas tout le fric qu'il touchait habituellement. Forcément, il n'avait rien vendu lui-même et on n'était pas l'Armée du salut. Mais quelques biftons seraient quand même pour sa poche. Il avait eu le mérite de fermer sa gueule chez les flics et de ne pas paniquer à cause de la caisse. Méritait une petite prime.

Fallait que j'appelle le frangin, pour avoir le numéro d'écrou. Je me posais en terrasse, attendant sagement mon caffe con latte.

- Hamidou ?

- Oh patronne, comment va ? Bien ou bien ?

- Bien. Et toi ?

- Ben, pas réveillé, mais ça va...

- T'as pas eu de soucis en rentrant l'autre soir ?

- Non nickel... par contre j'ai appris que pas longtemps avant il y avait du bazar en bas de chez toi. Je suis pas devin, mais je pense que ça à voir avec notre petite flambée non ?

- Si tu penses ça, alors, arrête de penser Hamidou. Moins t'en sais et mieux c'est pour toi.

Il y eut un blanc. J'avais peur d'avoir été trop dure. Mais fallait juste qu'il ferme sa gueule, surtout au téléphone.

- Ok patronne j'ai compris. Motus et tout ça.

- Exact. Ecoute, à la base, je t'appelle pour avoir le numéro de Karim, pour lui envoyer de

l'argent. Tu l'as sous la main ?

- Non, faut que je demande à ma mère. Elle arrête pas de pleurer en plus et elle dit que c'est de ma faute... je t'envois son chiffre par texto.

- Ok. Sinon, t'as des nouvelles, il va bien ?

- Je crois que oui. Mais tu sais, je suis interdit de parloir à cause de l'autre affaire de vol où je suis mis en examen. Du coup...

- Ouais je comprends.

- D'ailleurs patronne, il me faudra bientôt de quoi faire tourner la boutique. Disons d'ici une

semaine...

- Pas de problème, on aura sûrement quelque chose à te lâcher. Mais avant ça, n'oublie pas la caillasse. La maison ne fait pas crédit.

- Oh je sais patronne. Du bizness, pas de sentiments ni d'amis. Mais t'inquiète, tout va rentrer dans l'ordre. J'ai juste eu un petit souci avec un gars qui habite cité Gagarine. C'est presque réglé.

- Je te le souhaite.

- Je vais pas vraiment lui laisser le choix.

Il raccrocha. Hamidou avait déconné au mois de mai. Il avait vendu de la came à un baragouineur de première. C'était un Algérien qui avait pris le maquis rapidement sans payer les 500g livrés. La quantité, c'était pas grand-chose, mais Hamidou avait déjà tendance à taper dans les réserves pour sa conso perso. Il nous devait 2000 euros. S'il remboursait pas, il aurait plus de stuff. C'était la règle.

Nadia m'apporta mon café avec son habituel sourire. Toujours sans rien dire. Elle était plus bavarde quand David était avec moi.

Le soleil me réchauffait la nuque. Super agréable.

Putain quelle nuit.

Elle m'avait pas laissé dormir. Sacrée Isabelle. J'avais eu tout faux en la croyant coincée. Elle cachait bien son jeu, comme beaucoup de gonzesses. C'était une sacrée affaire au pieu. Et elle m'avait laissé son numéro perso. Mais bon, pas moyen que je la rappelle. Elle croyait que j'étais keuf. Et en plus, on était pas dans Pretty Woman. Dans la vraie vie, ce genre de nanas n'étaient pas des bienfaitrices de l'humanité.

Non. Ce genre de gonzes te suce jusqu'à la moelle et quand elle en a marre de ton cul, elle te jette pour une autre poulette. J'avais pas du tout envie de me trouver dans de telles embrouilles, ça me foutrait trop les nerfs si jamais je m'attachais. Et faudrait raconter des cracks tout le temps, pas fumer devant elle. Trop chiant. Et trop dangereux pour le bizness.

Bien trop dangereux.

A force de rêvasser, j'avais pas vu le temps passer. J'étais en train de prendre racine. Fallait que je me bouge, direction maison. Et ensuite, choper le banquier, pour déposer le liquide de Saveljic. Je pouvais pas me trimballer toute la journée avec des liasses de 50. Trop chelou.

J'essayais d'appeler Rasta. Toujours sans succès.

Je montais dans un bus à moitié vide. Arrivé aux Mailles, il ne restait que moi et le chauffeur, moustache et air maussade. Et une cloche, qui dormait au fond et qui avait certainement déjà fait deux fois l'aller retour. Durant le trajet, j'avais eu un texto d'Alexia, qui demandait quand elle devait se tenir prête pour le voyage.

Elle était au taquet. Putain, je savais pas si j'avais fait le bon choix.

En traversant la rue, je scrutai machinalement le parking de mon bloc. Personne. Sauf l'inévitable Paulette et son caniche. Star du jour, après son passage à la radio.

Pas d'Alfa 147 à l'horizon. Je me demandais bien ce que foutait David. Rester au pieu avec ses conquêtes d'un soir, c'était pas son style.

Dans ma boîte aux lettres, il y avait que des pubs de Lidl pour changer. Et un papier officiel à la con. Je jetais un oeil, rapidement.

Putain. Convocation de police. Brigade criminelle. Les enfoirés. J'avais un alibi, quelle bande d'enculés. Fallait que je me présente cet après-midi ou demain matin. Au central. Je sentais que ça bouillonnait. Les fils de pute qui nous avaient canardé allaient payer cher toutes ces emmerdes collatérales. Très cher. La facture grimpait de jour en jour.

J'essayai de passer un coup de fil au Rasta. Je lui laissai un message. Fallait qu'il récupère absolument le portable espagnol. Pas le choix. Si les flics me foutaient en garde à vue, faudrait qu'il assure la livraison d'Hassan.

Putain c'était pas le moment.

Et fallait que je trouve des fringues un peu tranquilles. Jogging et baskets, c'était moyen bof. Et que je planque le flingue et les 200 g de shit qui restaient de ma savonnette perso. J'étais sûre qu'ils allaient me faire le coup de la perquisition, pour couronner le tout.

Quelle merde.

Je roulais un joint. Pour me calmer. La situation était hyper tendue. Je me souvenais d'Hassan, lorsqu'on avait repris le biz des Malik, tout au début.

- T'es trop prudente. Avec toi, impossible qu'on se fasse choper. Je te fais confiance. A 25.000%

Et moi.

- T'es fada Hassan. Complètement. On finira en zonzon. Comme tous les autres blaireaux des quartiers qui se prennent pour les fils de Pablo Escobar.

Et lui qui se marrait. Il s'était toujours marré. Sauf qu'on était dedans jusqu'au cou.

J'étais en train de scotcher, perdue dans le vague. Je laissais tomber de la cendre sur le canapé lorsque mon portable sonna.

Rasta, enfin.

- Salut c'est Jonathan.

Raté. Merde, j'avais oublié la banque.

- Salut Jon. J'espère que tu vas bien. Tu tombes à pic, je voulais passer te voir. J'ai des liquidités à déposer.

- Combien ?

- Euh... dans les 1500 euros.

Je sentais de l'hésitation à l'autre bout de la ligne.

- Jonathan, t'es là ?

- Ouais, pas de stress. Je réfléchis, c'est tout.

- C'est chaud ?

- Non, t'inquiètes patronne. Faut juste que je fasse une manip.

- Ok. Cool. Le virement demandé s'est bien déroulé ?

- Au poil. L'argent a été crédité au Maroc comme tu avais demandé. Via une banque de réasssurance du Luxembourg.

- Super. Et dis, Jonathan...

- Je t'écoute.

- Je voudrais faire un point, sur mon fric. Combien j'en ai, en tout, t'as un ordre d'idée ?

- C'est éparpillé un peu partout. Tout ce je peux te dire, c'est que tu es une femme riche. Sur les comptes, il y plus de 200.000 euros de cash, euros et devises. Ensuite, avec les actions et le reste de l'argent placé, ça doit faire le double. Un peu plus peut être.

- Merci.

- Tu veux acheter quelque chose ? Investir ? Parce que t'as jamais vraiment claqué beaucoup depuis qu'on bosse ensemble.

- Je sais pas trop. Je vais y réfléchir, je te tiens au courant.

- Ok.

Il raccrocha. La bourse de Tokyo venait de fermer et il devait faire son bilan du jour.

J'avais dans les 400 à 500.000 euros. Amassés en quelques années. Je pouvais racheter l'apart d'Isabelle si ça me chantait.

Putain.

Et me payer un avocat de la mort.

J'appelais rapidement Me Fischer, pour le prévenir de ma convocation. Juste au cas où. Je voulais pas qu'il se pointe direct avec moi. Je devais avoir la tronche confiante de celle qui a rien à se reprocher. Il y avait que les mafioso des séries télé qui débarquaient direct avec leur avocat ripou.

Et toujours pas de nouvelles de Rasta. Sa mère, j'allais finir par m'inquiéter.

Je roulais un nouveau spliff, tout en branchant la console. Puis je me mis enfin dans la douche. Je puais la femme en rut, comme disait parfois David, en grand romantique qu'il était. J'avais mis Saul Williams à fond et je rappais sous la douche.

J'étais défoncée, j'avais pas assez dormi. Il était midi. Ma vie, une ruine, faite de mensonges permanents.

Fallait que je m'active un peu, pour être au commissariat dès 14h. J'étais sure qu'ils allaient me faire poireauter au moins une demi-heure à l'accueil, histoire que je sois bien mûre. Fallait juste rester calme. Etre plus maligne. Refaire le coup de la cruche. Encore et encore.

Au moment où je me séchais, trois coups de sonnettes.

Rasta. Enfin.

J'enfilais un caleçon et un tee-shirt. Il monta les marches en courant, puis entra rapidement.

Non sans avoir scruté la cage d'escalier.

- Yes Rasta man...

- Salut patronne. Que Jah veille sur nous.

- T'as jeté ton portable à la mer ou quoi ?

- Non. Enfin si, dans le canal.

- Tu déconnes ?

- Non patronne... je le sentais plus ce numéro. Depuis qu'on a cramé la BM, je vois du bleu partout, des embrouilles à perte de vue. Fallait prendre le large.

Il sortit de sa veste en toile un nouveau mini phone tout bleu.

- Et puis, l'ancien collait pas avec ma voiture. Pas assorti...

Putain quel flambeur.

Je pris son nouveau numéro et lui demandais enfin des nouvelles de sa nuit.

- Cool patronne, cool... Même si j'ai mis un peu de temps à me débarrasser des deux pochtronnes. Et toi ?

- J'ai suivi tes traces... et j'ai bien fait. Une de ces bombes.

Rasta me fit un clin d'oeil, admiratif.

- T'assures trop patronne. Je préfère ça à ta tronche à la fin de notre soirée en boîte.

- Je sais man.

Je serrai les dents. Avec la convocation en poche et les emmerdes qui se multipliaient dans tous les sens, j'avais surtout pas envie de penser à Julie.

- Rasta, j'ai un souci.

- Quoi ? Ta bourgeoise est déjà amoureuse ?

- Non. Un truc sérieux man. Je dois passer à la maison poulet.

Je lui tendis la feuille. Il lut lentement. La lecture, l'écriture, c'était pas son truc.

- Oh merde, c'est pour la fusillade ?

- J'imagine. Quoi d'autre sinon ?

- Ouais, sûr. Mais ils sont déjà passés te voir pour ça non ?

- Juste. Mais ils ont pas du gober mes bobards comme je pensais. Ou alors la serveuse de la boîte a été interrogée et a parlé de toi ou de la bagarre ou... putain j'en sais rien quoi.

Rasta avait le visage fermé. Des rides apparaissaient sur son front mat, entre deux dreads.

- Enfin bon Rasta, on s'en fout. J'y vais, je pipote comme d'hab. Mais faut que tu gardes le portable espagnol. Hassan est en route, il peut arriver dès ce soir. Si je suis pas sortie d'ici là, faut que vous vous débrouilliez tout seul. Toi, Hassan et Laurent. Je veux personne d'autre dans le coup.

- Ok patronne. Mais tu seras sortie. J'en suis sûr putain, j'en suis sûr. Ca peut pas être autrement. Ils ont rien de rien ces bâtards. Jamais ils peuvent te garder. Impossible.

Putain.

J'aurai tellement voulu avoir la même assurance.

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