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Publié le par Barbara Schuster

 

A midi, c'était casse-croûte dégueu pour tout le monde. Ce genre de sandwichs pourris, ça me rappelait à chaque fois la garde à vue. Pas moyen de faire autrement.

A mon arrivée aux geôles du commissariat, j'étais au taquet. Malgré les coups de trique, sans discontinuer, des Mailles jusqu'au central. Ils m'avaient chopée à trois, pour me jeter hors de leur break de merde. Ensuite ils m'avaient traînée dans la cour. J'avais mal partout, la tronche déchirée. Mais je fermais ma gueule. J'avais eu ma dose de ratonnade pour la journée.

Puis ils me laissèrent sécher trois heures. Pas la peine de vouloir pisser ou appeler mon avocat. Que dalle. Assise comme un clocharde sur une espèce de lit strapontin merdique

Les fils de pute. Sans déconner.

Ensuite, un adjoint de sécurité qui devait faire 100 kilos était venu me chercher. A faire peur.

- Salut poulette. Ecoute, on m'a dit que t'étais une vraie chieuse. Moi, je t'ai rien fait, si tu la coules douce, t'auras pas de soucis, je lèverai pas la main.

Putain d'enculé. Il sourit. Il lui manquait déjà trois dents. Il devait pas lui rester autant de neurones en état de fonctionner.

Je baissai les yeux, sans rien dire. C'était le jeu. On avait perdu. Face à des nases pareil, fallait le faire. Vraiment. Game Over.

Puis, une bleusaille prit ma première déposition. Un gars en civil avec une tronche de tueur albanais était débout derrière lui et me fixait. L'air faussement nonchalant. Les choses sérieuses n'avaient pas encore commencé. Putain de trouille. Ils allaient me buter dans ce bureau comme on abat un clebs.

Finalement, après avoir pris mon nom et un tas d'autres conneries, ils me redescendirent. Retour à la case départ, après un détour par les chiottes. Je regardais à travers le plexi dès que j'entendais des pas. Je vis Hamidou et Karim. Et Hassan, cassé en deux, avec un cocard. J'avis pas encore croisé Rasta. J'espérais qu'il avait réussi à fuir cette merde.

Que dalle.

En fait, le premier jour, il s'était retrouvé à l'hôpital. La bastos d'un flic lui avait bien amoché la cuisse, lors de l'interpellation. Les bouchers étaient en train de le recoudre.

Rasta n'avait pas trop aimé le coup de sonnette matinal. Il était défoncé, au pieu, après une nuit blanche. Avec une charmante donzelle. Du coup il avait pris un de ses 7.45 et avait ouvert la porte. En calbute, le calibre en mains.

C'était un putain de miracle que personne ne soit mort ce jour-là. Un flic des stups avait été décoré par le ministre. Il avait pris une balle dans l'épaule. Quel taré ce David. Il avait dû être ceinturé par le GIPN tellement il avait disjoncté.

Après être retourné dans ma cellule, j'avais vu le médecin. J'étais nerveuse. A tout casser. J'aurais vendu ma mère pour fumer un joint.

- Vous voulez des calmants ? Du Subutex ? Vous êtes en manque ?

- Non, putain non. Je suis pas en manque. Enfin si, merde. Je veux un putain de joint. Je veux sortir d'ici. Merde.

Il avait fini par se barrer. Sans demander son reste. J'avais vite regretté d'avoir fait la conne. Avec deux Valium, j'aurai pu dormir.

Tension.

Puis mon pote la bleusaille m'avait remontée au deuxième, sans trop serrer les bracelets.

Cool.

Je m'étais retrouvée face à la connasse. La totale.

- Bonjour mademoiselle Braun, ou peut être vaudrait-il mieux dire, madame la patronne... heureuse de vous croiser à nouveau.

Elle s'était levée, et m'avait tendu la main. Plutôt crever que de tendre ma paluche. Je m'étais assise sur une chaise en bois qui grinçait. Elle voulait me faire enrager. Cette pute d'Anne de la Gorce savait bien que j'étais toxico. Et que j'avais pas fumé depuis bien trop longtemps. Que tout s'accumulait. Elle voulait me faire craquer. En bonne et due forme.

Merde.

- Pas la peine de trop vous décarcasser, ni d'inventer trop de bobards... Sinisa Saveljic a déjà tout dit. Les douanes font une estimation provisoire à 500 kilos de résine revendus... et, vous avez de la chance, on remonte que deux ans en arrière. J'imagine que les quantités vont monter, n'est-ce pas ?

- Je ne sais pas de quoi vous parlez. Et je veux un avocat.

- Eh... on n'est pas dans une série américaine là. Ton avocat arrive, il vient juste d'être prévenu. Faut dire qu'il a pas mal de boulot depuis deux jours. Bizarrement, il est très demandé depuis que toi et tes potes squattez le commissariat.

Elle me fixa, puis enchaîna. Je rêvais où elle s'était mise à me tutoyer ? La garce.

- Je pensais juste qu'on pourrait discuter tranquille avant qu'il arrive.

Je serrai les dents. J'avais une tronche de déterrée, avec ma tenue de soirée ruinée. J'avais encore un pantalon assez classe, mais crade. La chemise Hugo Boss était déchirée. Mes Nike tenaient la route, mais limite.

Putain.

J'avais plus ouvert la bouche. Qu'elle aille se faire foutre. Puis Fisch était arrivé. Des cernes, l'air complètement à l'ouest.

- Agnès ! Ca va ? Je me suis inquiété pour toi. Oh mon Dieu...

Il venait de voir les tâches de sang coagulé sur mes pompes. Mes cheveux hirsutes. Faut dire, les keufs m'avaient pas ratée. Il fixa l'enquêtrice avec un air mauvais que je n'avais jamais vu.

- Non mais vous avez vu l'allure de ma cliente ? Je vais faire un rapport.

Anne de la Gorce le regardait avec un sourire de merde.

- Faites votre rapport. Mais en attendant, je voudrais interroger la patronne... Si vous n'y voyez pas d'inconvénient maître ?

Il serra les dents, me fit un léger signe de la main.

- Vous voulez parler de mademoiselle Braun ici présente je suppose ? Allez-y. Mais vous allez aux devants de graves ennuis. Ma cliente a été tabassée comme une vulgaire racaille de cité. Vous faites erreur. Elle a un casier vierge...

- Pour l'instant, elle a un casier vierge. Pour l'instant...

Elle appuya bien sur le mot. Putain de vicieuse.

- ... Mais ça ne va pas durer. Alors écoutez maître, arrêtez votre laïus. J'ai pas de temps à perdre avec des conneries. On n'est pas là pour un vol à l'étalage.

La salope

Je crois bien que c'était le plus beau jour de sa vie. Et je suis sûre qu'elle avait mouillé grave sa culotte en m'interrogeant. Trois ans à essayer de me coincer. Et aujourd'hui, la consécration. Son chef d'oeuvre. On allait tous morfler. C'était écrit.

Ils avaient 96 heures pour nous faire plier en garde à vue. Largement assez. Hamidou et Pti Ka ne craquèrent pas. Quitte à mentir, autant mentir sur tout. Et n'importe quoi. Idem du côté de Rooks et Az.

Hassan reconnut l'essentiel, tout en essayant envers et contre tout de me sortir de la merde.

Rasta, shooté aux antibios et aux calmants à l'hôpital, se contenta de tenir des propos incohérents sur Jah tout puissant, la justice, Babylone et l'Apocalypse. De quoi énerver pas mal les blaireaux qui l'interrogeaient. Il faillit bien partir en psy.

Jonathan lâcha tout, dès la première minute d'interrogatoire. En chialant. Prévisible. C'est lui qui avait le plus à perdre dans cette histoire et c'est lui qui avait le plus perdu. Laurent était complètement allumé. Il pensait à sa mère et rien qu'à elle. Supportait pas d'être enfermé. Il tenta même de se carapater lors de sa première audition. Il renversa le bureau et sauta par la fenêtre. Il se ramassa du deuxième, dans la cour intérieure, et se péta la cheville.

Moi j'avais décidé de fermer ma gueule. Tout simplement. De refuser de m'expliquer. J'avais ma putain de fierté. Si je parlais, même si c'était que de moi, je finirai par balancer un truc qui niquerait les potes. Je le savais. Du coup, je préférai la fermer. Je tins bon plus de 48 heures.

Jusqu'à ce que Anne de la Gorce m'agite mes feuilles de compte sous le nez. Mon cahier. Putain. La loose. C'était la fin. Ils étaient allés jusqu'à arracher le lino de ma cuisine ces enfoirés.

- Vous ne voulez toujours pas parler patronne ? Des analyses graphologiques sont en cours, mais je dois dire que je n'ai pas trop de doutes. C'est votre écriture là-dessus non ?

Elle s'attendait à ce que je ne réponde pas. Mais à quoi bon ? On était cuits.

- Oui.

Elle sursauta presque en entendant ma voix. Ca faisait deux jours qu'elle essayait de m'arracher un mot. Je savais que Pti Ka et Hamidou étaient déjà passés chez le juge. Comme Rooks et Az. Mandat de dépôt général. Tous en cabane.

- Oui quoi ?

- C'est bien mon écriture qui se trouve sur ces feuilles.

- Et ces feuilles, c'est la comptabilité d'un trafic de cannabis n'est-ce pas ?

- Ouais.

- C'est-à-dire ?

- A qui on vend, combien de kilos, quel prix. C'est simple.

- Pourquoi ces feuilles se trouvaient à votre domicile ?

Bizarrement, Anne de la Gorce était devenue moins agressive. Je crois qu'elle en avait autant marre que moi d'être là. Elle avait des cernes à faire peur.

- Parce que c'est moi qui faisais la comptabilité...

- Vous êtes la patronne et la trésorière alors ?

- Si vous le dites.

J'étais lasse. J'avais envie que d'une chose. Voir Isabelle. Lui dire que je l'aimais, que j'étais trop désolée. Que tout ce truc n'était qu'un putain de cauchemar.

Trop tard. Je lui avais promis quinze fois d'arrêter le biz. De recommencer ma vie à zéro. Elle voulait m'aider à trouver du travail, à faire autre chose de ma vie. Mais elle ne m'avait jamais jugée, ni obligée à quoi que ce soit. Et je n'avais pas saisi cette opportunité de faire autre chose que de me suicider. Lentement mais sûrement.

Elle s'était même brouillée avec certains de ses amis à cause de moi. Des amis qui me trouvaient trop vulgaire, trop mal habillée, trop jeune pour elle. Trop banlieue. Isabelle n'avait jamais tenu compte de leurs critiques. Elle m'avait même présentée à son père et imposée lors d'une fête de Noël.

Putain. J'avais tout gâché.

Publié dans procès 1

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