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Publié le par Barbara Schuster

 

FEVRIER 2006





- Veuillez vous lever et décliner vos identité, date et lieu de naissance, s'il vous plaît.

- Agnès Braun, née le 14 mai 1974, à Strasbourg.

La présidente était telle qu'on me l'avait décrite en prison. Sèche, toute maigre, les cheveux raides. Pas drôle. La sorcière, c'était son surnom selon les flics du tribunal.

Elle me demanda de me rasseoir et fit décliner leur blase à tous ceux qui étaient assis à côté de moi dans le box. Que des mecs. Et Alexia. Ca faisait exactement 9 mois et 3 jours que j'attendais ce jour. 9 mois à pourrir dans cette putain de cellule lugubre.

Je matai David, très digne, qui portait un costume bleu. Hassan, en jeans et baskets, un bouc léger au menton. Pti Ka, l'air fermé à côté de son frère Hamidou. Laurent, les yeux cernés, cherchait sa mère du regard, dans la salle. Il avait pris un sacré coup de vieux. Az et Rooks étaient juste derrière moi, sur le deuxième banc. Jonathan pleurait, les mains sur le visage. Et Saveljic au bout, l'air impénétrable.

Lui qui nous avait tous balancé. Il avait été gaulé avec 35 kilos de stuff, juste avant les fêtes de Nouvel An, fin 2004. Sous la pression, il avait avoué et donné l'organigramme.

Il aurait pu la fermer. Même si notre bizness était déjà foutu à ce moment-là. Trop de trucs étaient déjà partis en vrille.

Francis d'abord. Les keufs avaient fini par lui mettre la main dessus, après 10 mois de cavale. Entre temps, Mouss était décédé à l'hôpital, d'une infection post opératoire. Le manouche avait été jugé pour meurtre, dans une ambiance de lynchage. La cour d'assises avait requalifié en assassinat. Préméditation. Il avait pris 18 ans.

Putain de western.

Rasta et moi, on avait été entendus. Forcément. Et on avait eu chaud aux fesses. Les enquêteurs nous soupçonnaient -à raison d'ailleurs- d'avoir été là. Ou d'être les commanditaires. Mais ils avaient rien pu prouver. Francis était une tombe. Les poulets avaient été niqués.

Mais du coup, j'avais revu l'enquêtrice à deux euros, avec son nom à particule. Anne de la Gorce. Celle par qui le malheur était arrivé.



Les bancs réservés au public étaient blindés. Putain de cirque. Une bonne moitié des gens étaient d'anciens voisins. Des clients. Des amis. La famille. Les Mailles en force. Le genre de tronches qui donnaient illico une mauvaise opinion de nous aux trois magistrats assis en face. J'essayais de me concentrer sur ce que racontait la présidente.

- ... et pour l'ensemble des ces infractions, suivants les articles précédemment cités, vous encourez une peine de 10 ans d'emprisonnement.

Hassan et moi, on attendait rien de ce procès. On prendrait nos 10 ans et au revoir. Pas la peine de faire appel, sauf si on voulait repointer notre nez hors de la maison d'arrêt. C'était cuit.

Et recuit.

Me Fischer remuait frénétiquement des papiers dans son dossier. Il donna un coup de coude à sa collaboratrice, qui défendait Hamidou et Karim.

- Je trouve plus la nullité de procédure...

- Laisse tomber, on fera ça plus tard.

La présidente jeta un regard sévère vers eux. Puis elle commença à résumer l'histoire.

Notre putain d'histoire.

L'arrestation de Saveljic. Mois de décembre pourri. Le début de la fin. La mise sur écoutes de Karim et Hamidou dans une affaire de voitures brûlées. Le lien entre eux et Saveljic. Et nous. Rasta d'abord. De filatures en recherches, les flics nous avaient tous identifiés, un par un. Az et Rooks, qui bossaient comme des malades. Eté comme hiver, jour et nuit. Les copines d'Alexia qui arrosaient la fac. Et Laurent. Le GIPN avait failli assommer sa mère qui hurlait comme une démente quand ils défoncèrent sa porte, un matin de mai.

Moi, ils me chopèrent que le lendemain de la date prévue pour le grand ramassage. J'avais prévu de dormir chez Isabelle. Ils pétèrent bien sa porte, à 6 heure pile. Mais on était parties passer la soirée chez des amis à elle, à 30 bornes. On avait dormi là-bas. Les keufs en civils m'avait cueillie au pied de mon bloc, le lendemain midi.

Gueule de bois.

J'avais à peine eu le temps de comprendre ce qui m'arrivait, que je me retrouvais plaquée au sol, un gun dans le cou. En tournant instinctivement la tête, j'avais vu qu'ils étaient en train d'arrêter Isabelle. Putain de pétage de plomb.

Je m'étais relevée, mise à hurler moi aussi. Je savais plus du tout ce que j'avais dit, mais j'étais enragée. Une vraie cinglée. Ils s'étaient mis à trois sur mon dos pour que j'arrête de bouger. Ensuite, j'avais eu droit à des menottes aux poignets et aux chevilles. Un putain de truc de bagnard ricain. Et un coup de tonfa dans les dents. Je pissais le sang.

Je me souviens juste que je gueulais « laissez là, elle y est pour rien ». Et des coups dans les côtes, la tronche collée au bitume, le genou tordu. Et Isabelle, assise dans la deuxième voiture avec un keuf et des menottes, en train de chialer.

Et moi qui chialais aussi. Qui hurlais.

Ensuite, je ne l'avais plus vue du tout pendant de longs mois. J'étais partie en préventive. Elle était placée sous contrôle judicaire. Interdiction de visites.

J'avais serré les dents et tenu le coup. Codétenues débiles. Le plus dur. Parquet, juge d'instruction, avocat. Je me souvenais bien du tout premier magistrat qui m'avait entendue. Un mec assez grand, pas mal. Mais très hautain.

- Je ne vous imaginais pas comme ça, mademoiselle Braun.

Puis il avait souri, l'air pincé, avant de demander le mandat de dépôt. Mon avocat se battait comme il pouvait, arguant de mon casier vierge. En même temps, on me reprochait un délit d'importation illicite de plus de 800 kilos de résine de cannabis. En bande organisée. Je voyais pas trop comment je pouvais échapper à la détention.

Ensuite la juge d'instruction me convoqua pour mon pedigree. Ca devait déjà faire deux ou trois mois que j'étais en détention.

- Vous avez dit à l'enquêtrice que vous viviez en concubinage. C'est-à-dire ?

Je soupirai. J'étais fatiguée, j'avais faim, j'avais pas pris de douche depuis deux jours. Et il faisait chaud, dans ce bureau enfumé.

La juge reposa sa clope, remonta ses lunettes, puis me regarda.

- Alors ? J'attends.

Un flic se dandinait derrière moi, sur le parquet. Il devait se faire sacrément chier. Putain de chaleur de merde.

- Ben en concubinage, ça veut dire en concubinage. C'est tout.

- Avec qui ?

Pourquoi elle posait des putain de questions dont elle connaissait déjà les réponses ? Sa mère.

Sans déconner.

Je soupirai une nouvelle fois.

- Isabelle Arnaud.

- Vous êtes lesbienne ?

- On peut dire ça...

Elle fronça le bout de son nez.

- Répondez juste aux questions. Pas la peine de faire de l'ironie ou de soupirer.

- Ok, c'est bon. Oui, je suis lesbienne madame la juge.

Putain, quelle chieuse.

- Combien de temps avez vous vécu ensemble ?

- Ben, disons qu'on a toujours eu deux appartements mais durant la dernière année et demie... on peut dire que je vivais chez elle.

- Depuis 2004 alors ? Vous avez un mois précis ?

- Non.

Elle continua à poser des questions sur mon couple et ça me foutait mal à l'aise. Perverse.

- Vous aviez l'habitude de payer des factures pour elle ? Des restaurants, des habits, des voyages ou autres ?

Que des putains de conneries. Je voulais pas d'Isabelle dans cette histoire. Elle avait trop rien à voir.

Merde.

Au bout du troisième entretien, on aborda enfin les faits. Je commençais à en avoir marre de raconter mon enfance. Pouvaient pas comprendre que j'avais pas envie d'en parler, de cette enfance pourrie ?

Bâtards.

Mon avocat était souvent en train de me dire de me calmer. Je faisais mon possible. Mais c'était dur de garder de la sérénité. Surtout que je refusais de toucher à un seul médicament en prison. Je voulais pas devenir accro aux calmants. Hors de question. Et les cinglées que les matons avaient foutues avec moi en cellule. Pour me faire craquer. Ces enculés m'avaient mis avec une putain de salope qui avait tué son gamin de 8 mois en le jetant par terre.

Merde.

Les trois premières semaines, en détention, j'avais cru devenir tarée. Limite suicidaire. Je ne pensais qu'à une chose : Isabelle. Je voulais être sûre qu'il ne lui arriverait rien. Je culpabilisais comme une folle. Je m'inquiétais beaucoup aussi pour Jonathan. J'avais peur qu'il ne tienne pas en zonzon. Et sa femme et ses gosses, qui n'étaient au courant de rien jusqu'à son arrestation. Quelle misère.

Je regardai à nouveau la salle. Je vis ma frangine, dans un coin, presque au fond. Elle était un peu à l'écart et ne levait presque jamais les yeux. Elle avait refusé de venir témoigner pour moi. La police avait dû la chercher pour qu'elle dépose. Et devant la barre, c'était pas la peine d'y penser. Elle avait peur des journalistes. Que cette affaire ne touche sa réputation et celle de son dentiste de mari.

Mon père était mort pendant ma détention provisoire. C'est les enquêteurs qui m'annoncèrent cette nouvelle. Apparemment, il avait fini dans la rue, à Grenoble. Pourquoi là-bas ? Personne n'en savait rien. Ma mère avait accepté de venir à la police, et au tribunal. D'après ce que j'en savais, de loin, elle se bourrait d'anxiolytiques. Du genre à ne pas se réveiller le matin de l'audience. Et mon frère... zéro nouvelles. Ca faisait déjà bien longtemps qu'il avait disparu dans l'hyperespace.

Ce procès devait durer 4 jours. On était une quinzaine. Nos petits revendeurs étaient libres. Ils étaient assis sur un banc presque en face de nous, à côté de la journaliste. Ironie du sort, c'était la baba cool bretonne. A qui j'avais parfois donné des tuyaux. Elle avait dû halluciner quand elle avait compris qui j'étais. Ou pas. Je sais pas. En tous cas elle me fit un sourire quand je croisais son regard. Je lui dis bonjour en baissant légèrement les paupières.

Isabelle n'était pas là. Comme elle était convoquée en tant que témoin, le lendemain, elle pouvait pas assister au procès avant. J'avais hâte que ce moment soit passé. Je craignais le pire.

J'avais tellement honte de moi.

Je lui avais envoyé des dizaines de lettres. Moi qui détestais écrire et n'avais jamais posté une seule carte de ma vie. Aucune réponse. Mon avocat m'avait dit qu'il soupçonnait une manip de la juge. Une saisie du courrier. Le mien comme le sien. Moi, je pensais surtout qu'elle ne voulait plus me revoir, ni entendre parler de moi.

Dur. Mais juste. J'avais foutu sa vie en l'air.

Et la mienne.

Merde.

Il y avait aussi un cameraman de télé locale avec les cheveux longs et deux photographes. Ils étaient sagement assis sur le banc, en attendant la prochaine suspension de séance pour agir.

« ... cette mise sur écoutes permit l'identification d'Agnès Braun. Cette jeune femme a déjà été impliquée, en 1997, dans un autre trafic d'envergure. Néanmoins, son casier est vierge. Pour les enquêteurs, il s'avèrera au fil des écoutes qu'elle est à la tête de ce réseau de revendeurs... Son surnom, « la patronne » ne laisse planer aucun doute. En plus de la revente de résine, Agnès Braun est aussi soupçonnée d'avoir blanchi l'argent du trafic, avec l'aide de Jonathan Miguel, un de ses amis d'enfance issu lui aussi des Mailles... »

Elle continuait. J'écoutais qu'à moitié, j'attendais les questions.

Rasta s'approcha de mon oreille.

- Va falloir être forte patronne.

Je chuchotai en retour.

- T'inquiète man. T'es à côté de moi, peut rien m'arriver.

- Yes I.

En détention, Rasta était devenu plus religieux. Avant, c'était surtout la fumette qui l'intéressait dans tout ce délire jamaïcain. Mais en prison, il s'était raccroché à Jah et lisait tout un tas de conneries, Marcus Garvey et autres. Ses dreadlocks lui tombaient aux genoux, assis comme il était. Le fait qu'il soit en costume lui donnait un air complètement décalé. Un air de sage africain.

Puis la présidente demanda à Saveljic de se lever et tout le monde se tut.

Il raconta son interpellation, les pressions policières. Il nia avec l'énergie du désespoir tout ce qu'il avait affirmé avec moult détails à la police. Il nia jusqu'à connaître Rasta, alors que le dossier comportait une magnifique photo d'eux deux entrain de se serrer la paluche, au parc.

- Donc toutes vos déclarations en garde à vue sont bonnes à jeter, si j'ai bien compris ?

- Oui madame la présidente. Les enquêteurs m'ont dit que si je balançais quelqu'un, n'importe qui, ils me laisseraient partir. J'ai eu peur pour ma femme et mon fils, je voulais absolument sortir du commissariat. Vous savez madame, j'ai fait plus de 70 heures de garde à vue...

- Oui monsieur Saveljic, je sais. Mais c'est pas non plus la première fois que vous vous faites interpeller non ? Vous savez comment ça marche. Alors, vous soutenez toujours que vous ne connaissez ni Agnès Braun, ni Hassan El Klifi ici présents ?

- Je les connais de vue, du quartier. Bonjour, bonsoir, c'est tout.

- Vous saviez qu'on surnommait mademoiselle Braun « la patronne » ?

- Non madame.

La présidente leva les yeux au ciel et soupira.

Elle relut une écoute téléphonique entre lui et l'un de ses revendeurs. Il répétait quatre fois qu'il fallait attendre l'ordre de la patronne. Niqué.

Quel con. Il avait balancé, il avait balancé. C'était trop tard. Revenir sur ses aveux, c'était pire que pire. On entendait quelques sifflements et murmures dans le public.

- Monsieur Saveljic... avez-vous eu des menaces de la part de gens ? Y compris ceux présents à vos côtés, bien entendu.

- Non madame.

Il suait. Mentait. Fait comme un rat. Et en plus, avec ces conneries, on passait pour de foutus terroristes, moi et Hassan. La juge poursuivit son interrogatoire, sans grande conviction. De toutes façons, il n'y avait rien à tirer de Saveljic. Le Serbe était plus buté que jamais. Ensuite, elle interrogea la fratrie Hamidou/Karim.

- Karim El Wifi, veuillez vous lever.

Elle le bombarda de questions sur cette histoire de voitures brûlées. Mais elle se gourait de frangin. C'était plus Hamidou qui s'occupait de se débarrasser des voitures «chaudes». Il était réputé pour ça aux Mailles. Mais la présidente n'y comprenait rien. Comme tout le monde, elle confondait les deux frangins.

Son avocate couina et protesta.

- Mon client purge une peine pour ces faits. Il a déjà été jugé. Je ne vois pas l'intérêt de...

La présidente la coupa sèchement.

- Me Delarosa, vous aurez tout le temps de plaider pour votre client. En attendant, c'est moi qui mène les débats.

Paf, dans la tronche. J'avais presque envie de me marrer. Pendant une heure, Hamidou et Pti Ka passèrent au décapant. J'avais l'impression que la présidente connaissait toutes nos déclarations par coeur. Putain de sorcière. Une carte mémoire sur pattes.

Merde.

Pti Ka s'en sortit plutôt pas mal. Hamidou beaucoup moins. Il mentait et s'embrouillait. Pour finir par se contredire. Pas grave. Les quantités, les additions, c'était pas son truc. Alors savoir combien de barrettes il avait vendu, c'était du sport.

La présidente ne se faisait certainement pas beaucoup d'illusions. Mais elle était coriace.

- L'audience est suspendue 15 minutes.

Les trois magistrats se levèrent et le vieux flic assis à côté de moi ouvrit un oeil. Il somnolait depuis le matin. Les keufs nous parquèrent dans le couloir fermé au public. Rasta resta près de moi. Je lui proposais une clope, mais il avait arrêté de fumer. La journaliste fit la bise à deux des policiers, puis s'approcha de nous, direction les toilettes.

- Bonjour madame la journaliste.

Le flic qui me tenait tira sur la corde des menottes.

- Hé, qu'est ce que tu fais ?

La journaliste sourit.

- C'est bon Bernard, on se connaît.

- Ben dis donc, t'en connais du beau monde...

Le flic moustachu la jaugea. Elle ne dit rien et vint me serrer la main. Le bracelet en métal me faisait mal au poignet. Quelle merde. On était attachés comme des vrais clebs.

Nolwenn Le Diwan tendit la main à David.

- Bonjour.

Il grimaça, puis tourna la tête vers Hassan.

- Vous m'avez reconnu ?

Je souris.

- Ben oui, quand même.

- Vous savez madame Braun...

- Appelez moi Agnès, c'est bon... tout sauf la patronne.

Je fis une vieille grimace. Elle sourit, timidement.

- Vous savez, je n'avais pas du tout compris que c'était vous... même à la lecture de l'arrêt de renvoi. J'avais pas du tout fait le rapprochement. C'est quand l'un des flics des stups m'a montré un cliché de filature que j'ai fait le lien. J'étais scotchée. Dire que pendant tout ce temps, vous m'avez donné des tuyaux... gratis en plus.

- Ouais. C'était rien. J'espère juste que vous ne serez pas trop dure avec nous dans le canard.

- Je vais essayer... mais bon, vous savez comment c'est.

- Ouais, pas de soucis. De toutes façons, vous êtes libre d'écrire ce que vous voulez non ? Bien ou mal... Pour les gens, on est des méchants de toutes façons. Des putains de drogués.

Le flic tira une moue.

Elle savait pas trop quoi dire de plus. Moi non plus d'ailleurs.

- Vous savez, j'ai lu vos articles en maison d'arrêt après mon arrestation... sur notre trafic. Il y avait plein de trucs erronés. Mais bon, avec le recul, c'est pas si grave.

- Désolée.

- C'est la vie. Les Mailles finissent toujours perdantes.

Je haussai les épaules. Je vis un peu de tristesse dans ses yeux, puis elle s'excusa et alla pisser.

Cette nana était sympa et faisait un boulot à la con. Je discutai encore un peu avec Rasta et Hassan. Saveljic était dans son coin. Personne ne lui adressait la parole, mais personne ne l'emmerdait non plus. J'avais prévenu tout le monde. Pas de conneries avec Saveljic. On était déjà assez dans la merde comme ça.

Me Fischer discutait en riant avec ses confrères. Il y avait la crème du barreau. Attirée par les euros clinquants des trafiquants de stups. Toujours plus rentable que de défendre un manouche qui volait des poules.

Hamidou s'approcha de moi.

- Ouaich patronne bien ? Ça allait non ? J'ai pas dit trop de bêtises ?

- T'étais parfait man.

En vérité, il avait été à chier. Suffisait de voir la tronche ravie du proc durant sa déposition pour s'en rendre compte. Mais ça servait à rien de l'enfoncer.

- Nickel.

- Vrai ?

- Ouais. Mais juste un truc... arrête de m'appeler patronne... ici ça fait mauvais genre et puis c'est fini tout ça.

- Euhm... si ça se trouve, vont être indulgents... peut-être on prend 3 ou 4 ans.

- Toi oui. Mais moi, je pars pour 10 ans. Avec le blanchiment d'argent, l'association de malfaiteurs et tout, je suis foutue. Obligé.

- Ah patronne... sois optimiste. 10 ans, ça veut dire 7 max en vrai. T'as déjà fait quasiment un an... Au pire, il te reste 5 ans à tirer.

- Ouais.

Il avait raison. Mais je ne voulais pas penser à l'après. Trop dur.

Jonathan était assis dans un coin. Seul. Il avait maigri.

- Oh Jon...

- Salut patronne.

- Putain, arrêtez de m'appeler comme ça, sans déconner... ça craint.

- Excuse Agnès.

- Laisse pisser... ça change pas grand-chose. Ca va toi ?

- Ouais. Enfin non. Je deviens fou en prison, tu sais. Je prends des cachetons, je dors pas de la nuit et le matin je suis en vrac. J'ai peur de tout. Le moindre bruit me détraque complet. Tu sais que le psy de la prison a failli me faire transférer chez les neuneus ? Mais je crois que je préfère encore rester en prison...

- T'es à quel étage en ce moment ?

- Au deuxième.

- Avec qui ?

- Quatre gars. Corrects, ça va encore. Des escrocs qui ont émis des chèques volés.

- Tiens le coup man. Dans quatre jours, t'es dehors.

Je vis ses mains qui tremblaient.

- J'y crois pas.

- Moi si. T'aura un peu ferme, pour couvrir ce que t'as déjà mangé et du sursis. C'est obligé. Tu vas sortir.

- Ouais, ouais.

Ses ongles étaient rongés jusqu'au sang. Il semblait famélique dans son pull trop grand.

- Ecoute Jonathan... tu sais que je suis désolée. Vraiment.

Sa femme s'était barrée, sans laisser d'adresse, avec les gosses.

- Il n'y a pas de quoi. Je suis grand. J'ai joué, j'ai perdu. Tu ne m'as pas forcé la main.

La sonnerie retentit. Signe que la cour était de retour. Les bleus rattrapèrent chacun leur mouton et on remonta tous dans le box.

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