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Publié le par Barbara Schuster

 

Personne ne dit rien dans la bagnole, au retour. Je me sentais vidée, et en même temps assez fière de notre coup. J'avais vidé ma haine. Putain. Mes instincts de violence étaient tombés nets en voyant ces deux bébés dealman.

- Et Rasta, tu crois qu'on a bien fait ?

Il roulait en fixant la bande de bitume. On s'était fait un tarpé dans une impasse de la ZUP avant de repartir. Décompression. On avait vu les gamins repartir sans un mot, tête basse, au bout du quart d'heure demandé. C'était un premier test pour voir si on pouvait compter sur eux. Ensuite, on allait leur filer des petites quantités, histoire de voir comment ils s'en sortaient. S'ils étaient réglos, qu'ils marchaient droit, on verrait bien.

- Je sais pas patronne. Seul l'avenir nous le dira. J'espère juste qu'on finira pas comme Al Pacino dans l'Impasse. Niqués par un petit con qui rêve de vengeance.

Il avait raison. Bizarrement j'avais aussi pensé à ce film. Au putain de paysage de vacances qui s'offrait au gars, à la gare. Juste avant qu'il ne se fasse buter.

Arrivée chez moi, j'avais qu'une envie : m'asseoir et me défoncer la gueule. Histoire de changer. Rasta avait appelé Hassan, pour lui raconter. Il n'avait pas fait de commentaire. On avait un peu parlé de Francis. Rasta n'était pas plus étonné que ça et ne cessait de répéter.

- Bah, Mouss l'a balancé. C'est normal qu'il se venge.

Putain. Quelle merde oui.

Je matais l'heure. Déjà 19h.

Isabelle.

Merde.

Je pris mon téléphone. Répondeur. Fait chier.

- Salut Isabelle. C'est moi, j'espère que tu vas bien. Je suis dispo si tu veux qu'on se voie ce soir...

J'avais pas fini ma phrase qu'il y avait un double appel.

- Salut. C'est moi. Désolée, j'ai pas eu le temps de décrocher, j'étais déjà en ligne avec un

client... Ca va ?

- Ouais. Très bien. Et toi ?

- Ecoute, je suis en voiture, pas loin des Mailles. Tu veux que je passe chez toi ?

- Euh... pfffff...

- Dis moi ? J t'entends pas bien... c'est oui ou non ?

Elle se marrait un peu. Et merde.

- Passe, d'accord, avec plaisir. C'est au 17, rue de Vancouver. Tu verras un tabac et après, c'est à droite.

- Ok, je trouverai.

- Pour la voiture... gare toi devant, c'est mieux.

- Pas de soucis... c'est qu'une voiture tu sais.

- Ouais, mais je préfère.

Elle raccrocha. Nouveau coup de fil. Putain de phone.

- Bonsoir, c'est Nolwenn le Diwan.

- Ah bonsoir madame. Alors, vous avez quelque chose ?

- Ecoutez je ne sais pas où vous avez eu vos infos, mes les flics semblaient plus qu'emmerdés quand je leur ai demandé s'il y avait eu des échanges de coups de feu au CHU. Ils ont confirmé vaguement, sans donner aucun détail... Ils ne voulaient pas du tout donner le nom de la victime, ou une quelconque raison... Je n'en sais pas beaucoup plus. Je crois que ça les arrangeait pas trop que je sois au jus en fait.

- Ouais, je vois ça...

- En tous cas, je voulais vous remercier de nous avoir prévenues. Je crois voir qui vous êtes, on ne s'est croisées que rapidement... sur le trottoir non ?

Je ne répondis pas. Elle enchaîna.

- Ecoutez, grâce à vous, j'ai une info exclusive. Donc si vous voulez, je peux vous piger l'info.

- Me quoi ?

- Vous piger. C'est à dire vous payer, pour l'info que vous avez fournie au journal. Il faut que je remplisse un papier avec notre nom, votre numéro de compte... on vous versera trente euros à peu près.

- Ah non, je veux pas. Je veux pas trop donner mon nom... Et l'argent, non, ça ne m'intéresse pas. Mais utilisez l'info, pas de problème. Je voudrais juste vous demander une chose : ne dites à personne où vous l'avez eue.

- Ne vous inquiétez pas, je protège mes sources.

Elle parla de déontologie, mais je savais pas trop ce que c'était.

Puis elle me fila son numéro de portable, en me disant de ne pas hésiter à l'appeler si je savais quoi que ce soit de neuf sur cette affaire. J'avais le nom du meurtrier, mais je pouvais pas lui dire. Quand même c'est abusé. Faut qu'elle bosse un peu aussi. Elle me dit aussi d'appeler si je voulais signaler un truc qui se passait aux Mailles, à l'occasion.

Je notai ses coordonnés au moment où ma sonnette se mit en branle.

Merde. C'était toujours Sarajevo chez moi. Je rangeais vite fait mon « organigramme » sous le plancher, à côté des feuilles de compte. Je gardais toujours le compte des troupes disponibles. Je venais de rajouter deux noms. Az et Rooks. C'était désormais leurs surnoms de biz.

A peine le temps de vider le cendrier dans la poubelle, Isabelle se tenait à la porte.

- Entre, je t'en prie.

Rasta était encore affalé dans le canapé, à jouer à la Play.

Il sembla très étonné.

- Oh... bonjour.

Il se leva (miracle) et embrassa Isabelle comme un vrai gentleman. Je faisais la moue.

- Et bien mesdemoiselles, je crois que je vais vous laisser tranquilles.

- Je ne te chasse pas Lee ?

Il tiqua. Quel idiot, il avait oublié son nom d'emprunt ou quoi ?

- Euh... pas du tout. Je faisais que passer. J'ai tout un tas de choses à faire encore...

- A bientôt peut être alors ?

Isabelle semblait plutôt contente de le voir.

- J'espère bien.

Il sourit, prit sa veste et son sac à dos. Peinard, mais correct. J'avais eu un peu peur qu'il se tape l'incruste. Juste pour flamber encore devant Hassan. Mais non. Tant mieux, j'étais pas vraiment d'humeur.

- C'est sympa chez toi...

Tu parles, c'était pourri comme tout. Et complètement en bordel. Et nase. Putain de HLM.

- Tu vois maintenant pourquoi je ne voulais pas que tu viennes...

Je montrais du doigt une pile de fringues sales et les moutons de poussière dans un coin. Sans compter le lino grave rapé. Ruiné. Et les murs. Ca méritait un sacré coup de peinture.

- Mais pas du tout. T'as entendu ce que je viens de dire ? Que je trouvais ça chouette.

- Ouais...

J'étais pas convaincue. Mais c'était gentil de sa part.

- Je suis très contente que tu me laisses finalement venir chez toi. J'étais un peu curieuse...

- Eh ben tu vois, il n'y a pas de quoi. C'est rien de spécial.

Elle sourit.

- Ecoute Isabelle tu pars demain c'est ça ?

- Ouais. En début d'après-midi, pour Toulouse. Avant j'ai un peu de temps...

Elle s'assit sur le canapé, en prenant un air langoureux. Je lui proposais un verre.

- Tu veux du rhum ? Une bière ? Ou un jus de fruits ?

- Ouais s'il te plait. Sans alcool. J'ai pas trop envie de boire ce soir.

J'étais emmerdée. J'en avais marre de lui mentir sur tout. De ne rien raconter. Mais Isabelle ne semblait pas s'en émouvoir plus que ça. Elle finit par m'embrasser et me traîner au lit. Pour ça, elle était infernale. Après tout, elle avait raison. A quoi bon perdre son temps à parler ?

- Qu'est ce qu'il y a ? J'ai l'impression que t'es ailleurs ce soir ? A moins que... je ne sais

pas, peut être que tu ne voulais pas me voir ? T'as peut être juste plus de désir...

Je soupirai. Elle pouvait pas comprendre en fait. Je commençais à me dégoûter moi-même avec mes mensonges et omissions en série. De quoi niquer ma libido.

- Excuse moi Isabelle. Je suis juste... je sais pas quoi te dire.

Elle se redressa, le coude sur le coussin. Puis me regarda droit dans les yeux.

- Ecoute, je crois que c'est de ma faute. J'ai tendance... disons, à m'emballer un peu, c'est vrai. Peut être que ça te fait peur, je ne sais pas. Que c'est devenu trop sérieux. Trop vite. Alors que tu pensais juste sauter une hétéro pour une nuit... Mais j'avais rien prémédité moi non plus.

- Non. Non Isabelle. C'est pas de ta faute. Je t'assure. C'est de la mienne. Je me sens pite tu vois ?

- Pas vraiment. Ca veut dire quoi, euh, pite ?

- Je me sens nase, nulle, tout ça quoi. Parce que j'ai mal agi avec toi.

- Mais pourquoi ? Qu'est ce que tu as fait ?

- Je t'ai menti. Je te mens depuis le début en fait.

Elle ne répondit rien mais son regard se durcit. Je ne savais pas trop par quoi commencer.

- Mais avant de te raconter mon histoire, si toutefois tu veux l'entendre, faut que tu saches un truc. J'ai jamais raconté de bobards sur les sentiments que j'avais pour toi.

Je déglutis. Putain, qu'est ce que j'étais nase pour ce genre de déclarations.

- Mais je suis pas flic. Pas du tout.

Elle semblait plus perdue que vraiment fâchée.

- Ah bon ? Mais tu fais quoi alors ? Rien ?

- Ben si... je travaille dur même et c'est bien ça le problème. Tous les mensonges découlent de celui-ci.

Isabelle allait me détester. Ou me prendre pour une mythomane.

- Parce que mon boulot, c'est de revendre du cannabis.

Elle fronça les sourcils, puis me regarda plus fixement.

- Tu veux dire que tu... tu trafiques ? C'est ça ?

- Ouais c'est exactement ça. C'est pour ça que j'ai pas arrêté de te mentir depuis notre rencontre. Je suis une délinquante comme y disent. Putain je sais que ça craint. Je suis tellement désolée.

Je devais avoir une drôle de tronche. Isabelle semblait me jauger, avec un air indéchiffrable.

Puis elle me serra dans ses bras.

On entendit un bruit de mobylette. J'avais laissé la fenêtre ouverte. Il faisait une chaleur épouvantable.

- Tu sais je m'en fous. Dans le fond.

Je m'attendais à tout sauf à cette réponse.

- C'est ta vie. Je suis très heureuse que tu m'aies dit la vérité. Je préfère ça. C'est une preuve de confiance pour moi... après tout, je pourrais te dénoncer à la police.

- Non... tu ne ferais pas ça.

- Non, je ne ferai jamais ça. En effet. Pas maintenant. Je tiens trop à toi.

Je baissai les yeux.

- Tu sais, je ne voulais pas te raconter des salades. C'était pas prévu. Le soir où on s'est rencontrées tu vois, je pensais pas... à tout ça.

Je souris en repensant à cette soirée.

- Je pensais juste que t'allais me foutre un râteau tu vois. Peut être même sans t'en rendre compte. Et voilà. Fini. Après, on a passé la nuit toutes les deux et pas de chance, j'avais le... machin.

- Le fusil ?

- Oui, le pistolet... enfin bon, voilà. Du coup j'ai commencé à essayer de t'expliquer et tu m'as dit que t'avais deviné, que j'étais flic. Du coup, j'ai laissé faire. C'est nul je sais, mais c'était plus facile.

- C'est pas grave.

Elle sourit.

- Moi qui me croyais si maligne avec mes déductions...

- C'est ma faute. Désolée...je me sens pas honnête.

Elle rigolait presque.

- Tu revends de la drogue et pour un mensonge de rien du tout, tu culpabilises et tu dis que ce n'est pas honnête ? T'es drôle toi...

- Ouais pardon, c'est nul.

- Mais arrête de dire ça. Ecoute, tu veux que je te donne ma version ? Je me faisais chier comme un rat mort dans ma vie. J'ai toujours passé ma journée au travail. Du matin au soir. Depuis le divorce, j'ai pas eu de vie personnelle. Sauf une stagiaire l'été dernier. Elle était là six mois. Elle ne me plaisait pas trop, et à la base, les filles... mais elle m'a franchement draguée. Un soir, il y avait un pot pour un départ en retraite. J'y étais allée, elle aussi. On a fini au lit. Ca a duré un peu et voilà. Tu vois, le grand romantisme... bref, j'avais fait une croix définitive sur le sexe et je ne te parle même pas de tomber amoureuse. Et depuis que je t'ai rencontrée, je ne sais pas... le premier soir là, c'était n'importe quoi, je l'admets. Mais depuis... je ne sais pas... c'est différent.

Cette fois, c'est moi qui la matais. Elle était en train de me faire une putain de déclaration. Y m'arrivait quoi ? J'allais quand même pas être vraiment amoureuse ?

- Merci, Isabelle. Merci. Tu sais, j'apprécie beaucoup... je sais pas, nous, ensemble... j'aime bien être avec toi, réellement. Mais je ne veux pas trop m'attacher. Je... j'ai eu des problèmes avec une... fille et je sais pas. Je sais pas si je suis à la hauteur. Et si je peux encore l'être.

- Bien sûr que tu es à la hauteur ! Arrête avec ça. Et tu sais, je ne vais pas te mettre une pression folle. Si tu veux on se voit moins, on s'accorde un peu plus de liberté...

J'écoutais plus ce qu'elle disait, j'étais lancée. Je ne m'arrêtais plus de l'interrompre.

- Et je ne veux pas que tu aies des problèmes, si jamais... tu vois, la police nous chope. Tu n'as rien à voir dans ce truc, mais les flics... tu sais comme ils sont.

- Pas trop... mais ne t'inquiète pas pour moi. Je suis grande. Enfin je sais pas, tu revends quand même pas des kilos non ?

- Ben... disons que...

Qu'est ce que je pouvais dire ?

- Si ?

- Oui. Je suis désolée Isabelle. Je revends des kilos, combien vaut mieux pas que tu le saches et oui ça me rapporte énormément d'argent. Mais putain, j'ai jamais voulu ça, je te jure. Cette vie, je l'ai pas choisie. Et d'ailleurs j'en ai tellement marre que je vais peut être me foutre au vert.

Je me mis à chialer, moi qui ne me montrait faible devant personne. Je me mis à chialer et ça ne s'arrêtait plus. A tel point que je ne savais même plus à la fin pourquoi je déversais toute cette flotte.

Et comble de l'élégance, maintenant je reniflais. Cool. Et sexy.

Elle ne dit plus rien. Moi non plus. Puis je m'endormis. J'étais au bout.

Quand j'ouvris à nouveau les yeux, elle était assise sur le lit et fumait une cigarette. Elle avait les épaules à l'air libre. Charmante.

- Tu fumes ?

Je captais pas quelle heure il pouvait bien être. Je matais le réveil fluo. 21h. J'étais complètement décalquée.

- Non. Enfin ouais. Je réfléchissais à tout ça.

- Tu m'en veux ?

- Non, pas trop je crois. Je sais pas, c'est pas comme si tu vendais des armes ou, je ne sais pas, de l'héroïne. Ou que tu dépouillais les grand-mères.

- Non, c'est pas pareil en effet. Mais c'est pas beaucoup mieux. Dans le fond.

- Bah... les gens fument, alors... vous vendez ? Où est le mal ?

- C'est juste complètement interdit. Sinon, tout va bien.

Elle éclata de rire et moi aussi.

Putain je l'adorais cette meuf.

Publié dans 7ème journée

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