ENTRE LES MAILLES
Un polar de Barbara Schuster
On passa un bout de l'après-midi à enchaîner tarpé et playstation. David voulait s'acheter des nouvelles pompes en daim. Finalement, je rentrai chez moi avec des nike vintage de ouf, un nouveau jeans et un sweat qui claque. Et encore, j'avais craqué sur une chemise, mais y avait pas ma taille.
Rasta avait chopé une paire de pompes siglée Wu Tang Clan. Je me foutais un peu de sa gueule. Pas que j'aimais pas le Wu Tang, au contraire. Mais lui qui se la jouait adepte de jah et grand philosophe, il aimait aussi les pompes gangster old school.
Bref, on avait fini par claquer presque tout le liquide de Saveljic et c'était cool. J'avais merdé, parce que la compta c'était mon rayon. Et je ne devais pas prendre le risque d'être gaulée avec autant de cash sur moi.
Tant pis.
Sur le retour, on avait bu un thé au döner, avec Alexia. Elle avait l'air en pleine forme.
Laurent se pointa aussi, pour qu'on puisse faire le point. Il semblait tout content de pouvoir faire la route avec une meuf. Même s'il savait pertinemment qu'il avait zéro chance avec elle. Partir le lendemain, c'était trop juste. Pas de soucis pour l'itinéraire, mais fallait que les deux pilotes dorment toute une journée, pour prendre le départ le soir suivant. Et traverser plus de la moitié de la France dans la nuit. En plus ils seraient qu'à deux. Chaud.
J'avais fait un voyage. Une seule fois. C'était au début. On ramenait 15 kilos, en flippant comme des malades. Les acheteurs marocains nous prenaient pour des ânes. Les frères Malki étaient toujours en prison en France à ce moment-là. Pouvaient pas nous aider. Je me souvenais du stress terrible qui m'a pris à l'arrivée aux douanes françaises. J'avais pas bouffé correctement depuis trois jours. Pas trop dormi non plus. Gavée de caféine jusqu'à l'os. Le retour des zombies.
La douane était déserte. Pause de midi. Pas un seul douanier à l'horizon. Rien de rien.
Je me souvenais aussi le joint, notre premier une fois en France. On roulait sur l'autoroute direction Montpellier, puis Lyon. Un truc sans fin. Et en même temps hyper jouissif. Notre premier cône de trafiquants.
On était jeunes et bien cons. Mais on avait eu de la chance. Chance de n'avoir jamais été attrapés, tout au début. Le moment où tu fais tous les trucs merdiques. Toutes les erreurs. Chance aussi d'avoir pu compter sur les Malki. Malgré les conflits incessants avec la police marocaine, qui les surveillaient 24 sur 24, ils nous avaient ouvert un boulevard. Et tout le monde avait commencé à ramasser énormément de caillasse. Comme au bon vieux temps.
Je finis mon thé et en commandai immédiatement un autre tandis que les autres peaufinaient leur départ. J'avais pas spécialement envie de me bouger, mais fallait qu'on fasse un tour au garage.
Hassan avait encore vendu pas mal. Rasta avait réussi à fourguer 5 kilos. Et les commandes n'arrêtaient pas. Faut dire que la fin du mois de juin était propice à notre commerce. Tous les fils de bourges qui se barraient en vacances achetaient du chichon. Histoire de flamber devant les potes sur la terrasse du mobil home à Fréjus.
Notre seul souci niveau écoulement était le réseau Pti Ka. C'est lui qui revendait aux étudiants. Il avait deux potes des Mailles, en staps. Tellement sportifs qu'ils passaient plus de temps à trouver des clients qu'à faire du footing. Tranquille. A eux deux, ils fourguaient la moitié de ce que touchait Karim. Que des parts à 20 euros, maximum profit. Et la fac, ça roulait. Jamais un douanier, jamais un keuf. Et des clients à perte de vue. Solvables. Merci papa, merci maman.
- Laurent ?
- Ouais patronne...
- Tu sais que Karim est tombé ?
- Ouais. J'ai vu Denis, tu sais son pote du bloc... il m'a dit que la BAC l'avait interpellé, après une course poursuite dans le quartier. Un truc de dingue.
- Ouais... tu parles, il avait juste pas sa ceinture... bref, est ce que tu connais ses deux potes, les grands qui font du basket ?
- Ah ouais... il y a un nase qui se prend pour Tarik Abdul Wahad, il a pris un nom musulman à deux francs.
- C'est eux. Ecoute, ils revendent pour Pti Ka. Faut les choper. Pas moyen qu'ils aillent chercher du stuff ailleurs.
Alexia finit par l'ouvrir.
- Si tu veux patronne, j'ai deux copines à la fac de socio. La petite soeur de mon ancienne voisine. Elle traîne toujours avec une autre chavaï toute zarbi. Elles fument comme des dératées, je suis sûre qu'il y a moyen de les brancher.
J'avais pas trop confiance, mais pourquoi pas ?
- Alors patronne ?
- Faut que je réfléchisse...
- Si tu veux, je leur propose du matos. Si le prix est bon, vu la qualité, elles vont revenir, en proposer à leurs copines d'amphi. Suffit que je leur dise qu'il y a moyen d'avoir quantité. Enfin tu vois le binz...
J'étais un peu partagée. Mais ça valait le coup.
- De toutes façons, c'est la fin de l'année universitaire. On arrivera pas à lancer le mouvement correctement avant octobre. Mais bon, ok. Tu t'occupes de ça à ton retour d'Espagne. On part sur un kilo.
Laurent ne disait rien. Rasta non plus.
Il était temps de se bouger vers le garage. Hamidou attendait sa commande, mes voisins aussi. On traça avec l'Alfa de Rasta. A peine sortis des Mailles, une fourgonnette de CRS nous arrêta. Heureusement, j'étais pas entrain de fumer un spliff.
Des tronches moroses, les papiers du véhicule et pas de s'il vous plaît. Pourquoi ils nous parlaient comme des chiens ? Au centre ville ils auraient été plus diplomates ces enfoirés. Mais ici, rien à carrer. C'était le bantoustan.
David était le roi de la politesse et du calme. Il avait trop eu à faire aux flics quand il se défonçait au crack. Et avait pris de sacrées dérouillées. A la fin le CRS souriait presque.
- Bonne route et levez le pied.
Un dernier petit coup de morale sur la sécurité routière et on était reparti vers la nouvelle planque. C'était un garage discret, sur les boulevards. Ironie du sort, il y avait le consulat marocain juste en face.
Au fond, il y avait une mini moto bleue.
- Elle est à Fred. M'a demandé...
- Pas de problèmes. Au contraire.
- Sauf qu'il a les clés du garage, du coup...
- T'inquiète Rasta. S'il manque ne serait-ce qu'un gramme, on saura où chercher. Et Fred ne fume plus. A cause du contrôle judiciaire, doit faire pipi dans le bocal au SPIP tous les mois.
On prit ce qu'il nous fallait, puis on fit une tournée pour ramasser l'argent. Fallait vraiment que je rappelle Jonathan pour caser cette thune.
Il était déjà 18h. Toujours cette putain de chaleur. Accablant.
Encore raté. Je ne pouvais pas l'appeler sur le portable pour un détail pareil.
Mon téléphone finit par sonner. Ma frangine. Putain. C'était pas vraiment le moment.
- Salut.... C'est moi.
Sans blague, j'aurais pas deviné. Quelle tâche, sans déconner.
- Tu m'appelles pour un service ?
- Non.... Pas du tout. Ben dis donc, c'est un sacré accueil que tu fais à ta grande soeur. Je voulais juste t'inviter à boire l'apéro à la maison. Avec David. Si vous voulez, vous pouvez profiter de la piscine.
- Ton jules n'est pas là ?
- Non il est parti trois jours au congrès des dentistes.
Je fis un topo à Rasta.
- Comme tu le sens patronne. Moi j'ai un calbut, pas besoin d'un maillot de bains. Mais faut qu'elle attache le chien... tu sais qu'il déteste le black ce sale Rottweiler...
Puis il fit un clin d'oeil.
Chaleur étouffante. Je repris la conversation avec ma frangine.
- Ok ça marche. On passe. Mais range ton clebs.
Jean-Paul était parti. Du coup, on avait le droit de rentrer dans cette foutue bicoque à la noix. Sinon, pas question. Passer une soirée avec Jean-Paul et ma frangine était une torture insoutenable. Trop d'ennui. Des longues conversations sur l'argent, les impôts, les Urssaf et tout le bordel. Trop chiant.
Mais profiter vite fait de la piscine, c'était autre chose.
On arriva assez rapidement. Ma frangine nous attendait sur la terrasse, avec un paréo autour des hanches. Totalement ridicule, mais c'était pas grave. Par contre, elle nous avait confectionné des cocktails à base de rhum pas dégueu du tout. Et en plus elle avait le sourire.
Plouf.
Je scotchai de longues minutes en faisant la planche. Tous les bruits alentours étaient étouffés. Hyper agréable. Rasta n'arrêtait pas sortir et de plonger en faisant le débile devant ma soeur. Ensuite, on sécha peinard en sirotant le mélange des Caraïbes. Je demandai des nouvelles, plutôt pour la forme. Ce qu'elle faisait ne m'intéressait qu'à moitié. Et si elle nous avait invités, c'était certainement parce que ses copines l'avaient plantée pour la soirée. Un truc dans le style.
- Bon alors soeurette, qu'est ce que tu racontes de beau ?
- Bof... la routine tu vois. Et toi ? Tes copines ont apprécié la livraison de l'autre fois ?
- Parfait. Je sais que je peux te faire confiance à ce niveau là.
Elle gloussait comme une pintade. Des fois, je me demandais si on avait des gènes en
commun.
- Ouais, mais faudrait pas que ça devienne une habitude. Ou alors si tu veux vraiment te lancer dans le bizness de coco, je te présente les fournisseurs. Mais faudra que tu sortes la caisse de Jean-Paul dans les pires endroits...
J'ironisais. Cette cruche était bien incapable de se lancer là-dedans. Elle snifferait tout, direct dans les nasaux.
- Et toi ? Quoi de neuf ?
- Ah... des grands travaux en perspective. On veut refaire le salon... j'ai beaucoup d'idées.
- Tu veux mettre des tableaux ?
- Peut être... un peu d'art, ce serait pas mal. Et puis tu peux le défalquer des impôts, c'est très pratique.
La voilà qui minaudait. A côté, Rasta roulait un spliff tout en se resservant un cocktail.
- Délicieux votre mélange, madame Sonia.
- Je te remercie David, t'es trop chou.
Et c'était reparti. Il lui tendit le joint avant même de l'avoir allumé, histoire de faire l'invité poli.
J'entendis mon portable sonner au loin. Je pensai à Isabelle. Mais en fait c'était Hassan.
- Patronne ? J'ai eu les infos...
- Les infos ? Quoi ?
- Ben tu sais bien. Je sais où et quand vous pouvez les coincer.
- Ah ça... je t'écoute.
- Demain, fin d'après-midi. J'ai pipoté. Je te raconte ça. Mais pas au téléphone.
- Ce soir ?
- Si t'as un créneau... comme ça c'est réglé.
- On se retrouve chez moi ? D'ici... une heure, ça te va ?
- Parfait patronne. Impeccable. Tu vas voir, j'ai bien bossé. Inch allah.
- Ouais. On voit ça tout de suite.
Je matai Rasta, qui ne pouvait s'empêcher de faire du gringue à ma frangine.
- Bon man, finis de roucouler. Faut bouger.
- Quoi patronne ? On vient juste d'arriver, on peut encore faire un plouf quand même?
- Non. On a des choses à faire.
Sonia me regardait comme si je parlais chinois.
- Ben alors, fait pas la rabaj... restez pour manger et ensuite on se fait un DVD. Tous les trois. Rasta avait l'air triomphant du mâle qui va encore rajouter un nom à sa liste de conquête. Pas moyen et de toutes façons on avait du taff.
- Désolée soeurette. Va falloir qu'on bouge rapidement. Avec David on a un autre rencard.
Avec des amis. On peut pas les planter net.
Rasta n'avait pas l'air ravi. Mais il valait mieux qu'il ferme sa gueule.
On se barra vite fait.
Dans la voiture, Rasta se décida.
- Ben quoi patronne ? Ca te dérange que je drague ta soeur ? C'était pas pour lui manquer de respect. Grave non. Jah dirait...
- C'est bon man, c'est bon. C'est pas la question. D'abord, chez ma soeur, il n'y a rien à respecter. Et ensuite, on a réellement rencard.
- Avec qui ?
- Hassan. Il a un plan pour nous. On va se faire les deux connards et ils vont l'avoir bien profond.
- Les enculés. Je vais leur faire payer ma BMW.
- Et comment man. Et comment...