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LeZ Strasbourgesoises

 

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15

Le téléphone. Putain. Il était où ? Le temps que je sorte la main de la couette, ce bâtard avait cessé de sonner. Merde. Et d'abord pourquoi il était pas éteint ?

Je fouillai en passant ma main le long du sol. Je réussis juste à renverser le cendrier.

- Fait chier.

J'avais mal au crâne. Putain de champ'. A chaque fois ça me faisait le même effet. J'aimais pas du tout ce truc, mais Hassan kiffait. Les bouteilles de Piper chez pas quoi, des putes qui dansaient. Le côté big boss.

Je finis par attraper le portable.

« Vous avez un nouveau message.... »

« Salut, c'est Isabelle... Je te remercie pour ton texto, je l'ai eu à l'instant, en allumant mon téléphone. Je... je sais pas trop quoi dire... appelle moi, si tu veux, si tu as le temps.... Enfin.... Tu vois, à l'occasion... à bientôt »

Merde. Quelle conne.

Je restai assise sur le lit. Je matais l'heure. 7h47.

Direct sous la couette.

J'émergeais finalement vers midi. Rasta était déjà dans le salon, sur la Play. Un stick roulé, un café qui coulait. J'adorais ce mec. Je serais presque redevenue hétéro avec lui.

- Ouaich patronne... ça va ?

- Ouais. Il me faut une aspro. Je hais le champagne.

- Alors pourquoi t'en bois ?

- Je me demande bien.

Rasta avait mis Booba dans la chaîne. C'était exceptionnel qu'il passe autre chose que du reggae. Ca me prenait grave la tête. Faut dire que je tenais une sale gueule de bois.

« Alors écoute bien... » n'arrêtait pas de répéter le rappeur « tu veux stopper mon crew mais tu vas faire comment ? »

- Tu peux changer ? C'est juste... merdique quoi.

- Ouais, bien sur...

Il claqua du dub. Bien mieux pour commencer la journée.

Il était allé chercher le journal. Cool.

Je feuilletai les résultats de sport. Rien de local là-dedans, ça parlait des errements du PSG. Et de Tony Parker. Tout nase.

Les faits-divers étaient maigrichons. Que des articles à deux euros sur les nouvelles têtes à la gendarmerie de Pétaouchnok. Je sentais que j'allais être de super mauvais poil toute la journée. Foutue gueule de bois.

- Eh Rasta ?

- Ouais patronne...

Il répondait sans écouter, alors qu'il entamait le dernier tour à Indianapolis avec sa Subaru de la mort qui tue.

- Je vais être super chiante aujourd'hui. Une misère.

- Pas grave. Je suis déjà cassé, peut plus rien m'arriver.

Je pris une tasse de café. J'avais toujours la tronche de travers. Tant pis.

On sursauta tous les deux quand ça toqua à la porte. Rasta se jeta sur le matos, qu'il planqua à l'arrach sous un canapé. Les feuilles de comptes étaient au chaud, sous le lino. Je balançai vite fait les deux flingues dans le sac de tri de la cuisine.

Je matai l'oeilleton.

Alexia.

Putain, elle faisait flipper pour rien. Merde.

- Salut Alexia.

- Salut patronne... dis donc, t'as l'air de tomber du lit.

- Ouais... entre, va falloir que je t'explique deux ou trois trucs.

Elle tiqua en voyant Rasta.

- Salut Rasta man.

- Madame Alexia...

Il ne fit pas la bise. Attaché comme il était à ses manettes, risquait de perdre le pôle position. Je tapai rapidement le topo à Alexia. Heure, jour de départ, avec qui et tout le barza. Puis les consignes de sécurité.

- A partir de maintenant, faudra que tu fasses hyper gaffe. Pas d'allusions au téléphone. Si

t'appelles pour le bizness, quel que soit le sujet, pas un mot. Tu me dis simplement que tu veux me voir. C'est tout. Et si t'es dans la merde, je vais te donner le nom de notre avocat. Il nous suit de près. T'appelles personne d'autre. Avant de lui raconter ton histoire, tu lui dis simplement que « la vie est difficile ». C'est le passe. Il saura quoi faire, me préviendra et on le paiera pour toi, quoi qu'il arrive.

- Putain, vous êtes organisés comme des malades... je suis impressionnée.

- Faut pas. Et n'oublie pas. Pose pas trop de questions aux gens avec qui tu bosses. Le moins t'en sais, le mieux c'est pour toi. Si tu te fais serrer.

- Ok. Mais tu sais, je voulais dire, je suis pas une balance. Je dirai pas un mot, je déteste ces bâtards de keufs.

- Je sais Alexia.

Je lui souris. Elle était mignonne, avec son look de skateuse, même si elle me ressemblait trop pour que je la kiffe vraiment. Trop banlieue. Trop marquée par les soucis de famille. Elle et moi, ça pouvait pas le faire. Trop pareilles.

- Si j'en étais pas sure à 100%, je t'aurais jamais proposé de bosser pour moi.

On tchatcha encore un peu. Rasta fit du thé, l'heure tournait. Fallait qu'on se bouge chez Hassan, on avait promis de venir saluer la famille.

 

Dehors, la cité était toujours écrasée par une chaleur malsaine. Des mecs, torse nu ou joint en main, se pavanaient. D'autres passaient en trombe sur leur scoot. Ils narguaient les CRS.

Putain de zoo.

- On achète quelque chose pour la mère d'Hassan ?

Rasta avait le don pour penser à des détails qui m'échappaient. J'étais trop défoncée. Et en train de rouler un joint en me disant ça. N'importe quoi. Alors qu'Hassan avait déjà bossé ce matin. Cinq kilos, payés rubis sur l'ongle. Il perdait pas de temps le lascar. Faut dire il avait vendu chez ses cousins qui habitaient la banlieue est. Il y avait une pénurie là-bas parce qu'un semi grossiste avait pris du recul. C'était pas les flics, mais le fisc qu'il avait au cul. Pire.

Bref, fallait choper quelque chose pour Rabiba.

On s'arrêta chez le fleuriste. Pas génial mais on manquait tous les deux d'inspiration. On prit du jaune, du rouge, et quelques roses. Rasta chuchota plein de trucs à la vendeuse. Elle n'arrêtait pas de glousser. Encore un de ces plans drague à deux euros. Je sais pas ce qu'il foutait, mais en tous cas, elle était en train de préparer un deuxième bouquet. Je lui laissai 30 brouzoufs, puis je me rassis dans la caisse. Putain de dragueur.

Cinq minutes plus tard, on était de nouveau au fond des Mailles. Rue de Montréal cette fois. Dans cette putain de cité, on passait notre journée à visiter des villes canadiennes.

 

Chez Hassan, c'était le délire, on se serait cru à la fête de fin de ramadam. Sauf que c'était juste le retour du fils prodigue.

Cette escroquerie.

On passa le reste de l'après-midi à s'envoyer des pâtisseries marocaines tout en écoutant des chants traditionnels. La petite soeur d'Hassan venait toujours s'asseoir à côté de moi. Elle devait avoir dans les 7 ans maintenant. Trop chou. Elle me posait toujours des questions qui lui semblaient d'une haute importance. Sur la couleur des rideaux de la cuisine. Le temps qu'il faisait la nuit. Et des tas d'autres choses dans le style.

Puis on s'isola quelques minutes avec Hassan dans la cuisine, histoire de mettre au point le deuxième voyage. Il tiqua un peu au nom d'Alexia.

- Tu sais bien ce que je pense patronne...

- Ouais. Qu'il faut que le moins de monde possible soit au courant du bizness et surtout des dates d'aller-retour. Mais là, pas le choix. On peut pas envoyer toujours les mêmes. Trop de bornes, trop de fatigue. C'est dangereux. Et faut que tu restes là un peu. Je te jure qu'on est dans la merde en ce moment. Ils repartiront qu'à deux.

Hassan me matait, en souriant à moitié.

- Tu craques ou quoi ma belle ?

- Putain Hassan, ce truc c'est à nous, rien qu'à nous. Il y aura personne pour nous ramasser et encore moins de monde pour nous pleurer. Alors faut faire gaffe et rester groupé. J'ai besoin de toi ici Hassan. Vraiment.

- Ok ma chérie... t'inquiètes pas. Tout va rentrer dans l'ordre. On va trouver ces débiles qui vous ont tiré dessus. Et on va leur rappeler gentiment qu'il faut éviter de déconner avec nous.

Il souffla lentement. Il avait l'air tellement sûr de lui.

- T'inquiète patronne.

- C'est bon Hassan, c'est bon.

Il me prit par l'épaule, puis toucha un verset du Coran qu'il portait au cou.

- Allah est avec nous patronne, rien ne peut nous arriver.

Putain.

Allah, Jah, la chance ou le destin. Je savais pas trop ce qui pouvait nous sauver.

 

Rasta attendait en bas, dans son Alfa. Immobile comme un dieu égyptien.

19h.

Il était resté assis dans la caisse plus de deux heures.

- Ca va man ?

- Ouais. J'ai médité un peu.

Il avait surtout les yeux du défoncé de base qui avait fumé tarpé sur tarpé.

- Ah au fait patronne. T'avais oublié ton portable à l'arrière. Il a sonné deux fois.

Je montais dans la caisse et jetais un oeil sur le téléphone. Un appel en absence, un nouveau message. Numéro masqué.

Rasta se mit à rouler, tranquille, tout en me tendant un joint dodu.

- Où on va ?

Je lui fis un signe, du genre « où tu veux » et il commença à traverser doucement la cité. Une odeur de barbecue tenace sortait du square, accompagnée de raï criard. Je vis l'un des jumeaux sortir de derrière un bloc. Comme il avait pas de maillot de foot, j'avais failli le rater.

- Ouaich patronne.

Il courait vers nous. Rasta pila.

- Bonjour patronne.

Il baissait toujours un peu les yeux lorsqu'il me parlait.

- Salut petit frère.

Comme je ne savais jamais lequel des jumeaux c'était, je les appelais tous deux invariablement petit frère.

- J'ai entendu un drôle de truc tout à l'heure, au square. J'ai vu Azzedine, tu sais, du bloc du fond. Et ben, il se pavanait avec un calibre caché sous sa veste, avec deux de ses potes, les cousins Algériens. J'entendais qu'à moitié...

Je ne voyais pas trop où il voulait en venir.

- ... le seul truc qui est sûr, c'est qu'à un moment Azzedine les a traité de poules mouillées, de pédés et tout ça. Ensuite il a bavassé, du genre, « le shit est à tout le monde, il y en marre du racket » et d'autres machins. Ensuite il m'a aperçu et il a fermé sa gueule cash. Voilà.

J'essayai de me souvenir d'Azzedine. Maigre, jeune, un beau petit gars. C'était l'aîné d'une famille installée depuis peu. Il était souvent dans les coups foireux, les caillassages, mais à ma connaissance, il n'était jamais tombé. Devait encore être mineur.

Putain.

Cet enculé avait un calibre et s'intéressait au shit.

Je matai la rue. Des casquettes, des baskets, des crevards. Putain de requins aux pieds. Prêts à tout pour se faire de la maille.

- Et petit frère...

- Oui patronne ?

Mes neurones fonctionnaient encore. Bordel.

- Tu sais s'il a une bagnole ce Azzedine ?

- Non, il a que 17 ans. Il sait conduire, mais en fait, il monte quasiment toujours en bagnole avec un autre, un rouquin de la rue de Montréal. Je sais plus son nom. Un gars qui est à fond dans le rap, qui passe sont temps à chourrer des disques au Virgin... tu vois patronne ?

- Non, du tout... et ce gars là, il a quoi comme caisse ?

- Une bagnole toute nase, pas assurée. Une grise je crois. Une petite, genre Clio

Putain.

- Merci petit frère. Et traîne pas trop dans la rue. Tu sais que Rabiba s'arrache les cheveux

avec toi ?

- Ouais patronne. Pas de soucis, tu sais je l'aime ma mère... et on fait pas de conneries, sur la Mecque, je le jure.

- Fais attention.

Il repartit de son pas traînant.

Rasta avait tout entendu et gardait le visage fermé.

- C'est eux tu crois ?

- Je sais pas. L'un des cousins algériens se fournit chez Pti Ka. Enfin, se fournissait.

Je pensais à Karim, qui bouffait la gamelle. Merde.

- En même temps, une chose est sure. Karim n'aurait jamais dit à ces ânes qu'il se fournissait chez nous. Pas le genre à parler. Donc si c'est eux qui nous ont canardés, ils sont bien renseignés. Quelqu'un a forcément parlé...

- Qui ?

- Ah ça...

Mon portable se mit à sonner. C'était mon répondeur. Je l'avais complètement oublié.

Isabelle. Putain, je l'avais même pas rappelé. Quelle conne.

Elle me disait qu'elle finissait à 19h30, qu'elle aurait voulu me voir si jamais j'avais un peu de temps et qu'elle me remerciait.... pour les fleurs. De quoi elle parlait bordel ?

Rasta. La fleuriste qui gloussait.

- Eh man, t'as envoyé des fleurs à ma meuf ?

- Ben oui patronne. Je vois bien que c'est pas le genre de petite attention qui te vient à l'esprit. Pourtant les femmes adorent ça, tu devrais le savoir à ton âge.

- Putain mais de quoi tu te mêles bordel ? Fais chier...

Rasta se ferma comme une huître. Vexé. Je détestais qu'il fourre son nez dans mes affaires.

- Ecoute patronne, je pensais que ça te ferait plaisir, et à ta copine aussi...

- Rasta merde, c'est pas ma copine. On a couché une fois ensemble, elle a 15 ans de plus que moi et elle croit que je suis flic. Et je suis même pas sûre d'avoir envie de la revoir...

Rasta ne répondit rien, mais fit un demi-tour soudain en pleine voie. Puis il embraya seconde, troisième et partit à fond de train dans l'autre sens.

- T'es malade ? Tu fais quoi ?

Il ne disait toujours rien. C'était chelou. Il commençait à me faire grave flipper.

- Où on va putain ? Tu vas répondre ?

Je m'accrochai au siège. Il était vexé, il voulait me tuer, ou mourir ou je sais pas quoi. Putain, on allait crever s'il continuait comme ça. Il monta à 180 sur la rocade limitée à 110, en doublant des poids lourds sur la bande d'arrêt d'urgence. Puis il sortit à l'arrach en coupant la route à une BMW. Centre commercial. Puis il tourna vers la ZAC et finit par s'arrêter au frein à mains devant Cosm'éthic.

- T'es malade Rasta ? Je te déteste...

Il se tourna vers moi.

- Toi aussi t'es malade patronne. Complètement siphonnée. Cette nana te plait, putain. Tu pourrais enfin sortir de ta putain de déprime liée à l'autre connasse là... alors merde bouge toi. Tu veux rester encore combien d'années à ruminer sur cette Julie là ? C'était pas la femme de ta vie bordel, c'était rien ! Rien qu'une conne qui sait pas ce qu'elle perd. Alors fais pas payer tous les autres pour ça.

Je n'osais rien répondre. J'avais jamais vu Rasta comme ça.

Puis il me regarda enfin en face. Enragé, possédé.

- Excuse moi patronne. Je suis désolé... je... j'aurai mieux fait de fermer ma gueule. En plus tu m'avais prévenu que tu serais de mauvais poil.

Il était redevenu aussi calme qu'un buddha.

- T'inquiète Rasta. C'est bon. Pas de soucis. On est tous un peu sur les nerfs en ce moment. Ok ?

- Ouais...

Au même moment, trois voitures, sur les cinq que comptaient encore le parking, sortirent à la file de l'enceinte de Cosm'éthic. Ne restait plus qu'un coupé Mercedes noir et la camionnette d'une entreprise de nettoyage.

- Je te laisse là ou quoi ?

Rasta avait retrouvé un sourire.

Il me lançait un défi cet enfoiré.

- Rappelle moi si elle est déjà partie, je reviendrai te chercher...

Il me fit un clin d'oeil, puis me tendit un joint.

Puis il se cassa, sans rien dire de plus. Et je me retrouvai comme une débile, à pied, au milieu de la ZAC Est à moitié déserte.

Par Barbara Schuster
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16

A peine le temps de traverser, je me retrouvai presque nez à nez avec Isabelle. Elle portait un magnifique ensemble Dolce Gabbana et je me trouvais toute conne, avec mon éternel jeans-baskets et ma tronche de déchirée.

On se retrouva face à face, sur ce parking glauque.

- Bonsoir...

- Salut ! Qu'est ce que tu fais ici ?

Elle semblait surprise, mais plutôt contente.

- Ben... j'ai eu ton message et je me suis dit... voilà je passe quoi.

J'étais mal à l'aise.

- Tu es à pied ?

- Un pote m'a déposé.

Elle n'ajouta rien, puis ouvrit la voiture.

- Ah au fait... merci encore pour les fleurs c'était très... très gentil. Mes deux associés m'ont regardé de travers. Ca leur fera les pieds.

Elle avait dit ça d'un ton léger.

Mon bide faisait des huit. Elle me faisait un effet ouf tout d'un coup. C'était différent du premier soir. Faut dire, j'étais nettement moins défoncée.

Je déglutis, fallait que je me décoince bordel.

- Dis moi Isabelle... je sais que je ne t'ai pas rappelé très tôt, mais... tu as prévu quelque chose ? Tu veux qu'on aille dîner quelque part ?

- Non, j'ai rien prévu de spécial... et dîner, ce serait avec plaisir. T'as une idée de restaurant ?

Je pensai à Pépita. Au Döner turc, « le meilleur des Mailles ». Pas moyen.

- Euh... non. Choisis un endroit que tu aimes. Mais c'est moi qui invite.

Elle sourit, puis s'installa au volant.

- D'accord.

Au lieu de mettre le contact, elle se tourna vers moi et m'embrassa. Encore un « détail » que j'oubliais, comme disait Rasta. Le siège en cuir crissait légèrement. Elle me passa la main dans les cheveux, en soupirant.

- Quoi, ça va pas ?

Elle soupira une deuxième fois, puis me fixa.

- Si, ça va très bien. Trop bien même.

Elle n'ajouta rien et démarra sa Mercedes. J'aurais bien fumé mon pétard. Elle me faisait grave kiffer cette gonzesse. Ca me faisait mal de le reconnaître, mais Rasta avait eu plus d'instinct que moi sur ce coup là. Restait à savoir combien de temps je tiendrai, à lui raconter des pipeaux sur moi, ma vie et mes amis. A lui mentir sur tout.

Et à l'utiliser.

Je me mordis l'intérieur de la joue. Je l'avais déjà utilisée. Chez les flics. Pourquoi fallait-il toujours que je trouve des alibis aussi débiles ? Je me sentais de plus en plus merdeuse.

- Excuse moi Isabelle... tu ne fumes pas ?

- Fumer ? Ah non, j'ai arrêté en fait. Un beau jour ça m'a gavée. Je passais des heures en avion, chaque semaine. Paris, Toulouse... j'étais toujours dans les airs. Et tenir une heure, deux heures, voire trois sans toucher une cigarette, c'était un enfer pour moi. J'en ai eu marre,

j'ai carrément arrêté.

- Ah.... Ben c'est bien.

Je tripotai mon pétard, dans la poche kangourou de mon sweat.

- Mais tu fumes toi ? J'ai pas le souvenir de t'avoir vu avec une clope...

- Ben, disons que je fume, mais pas des cigarettes.

- Quoi ?

- Je fume des joints...

Elle ne répondit rien et fronça les sourcils. J'enchaînai.

- ... du cannabis quoi.

Elle me regarda, puis sourit. Ca ne semblait pas spécialement la perturber.

- Moi, j'ai jamais essayé ce truc. Peut être que je suis trop vieille pour ça ?

Je ne savais pas quoi lui répondre. Peut être juste qu'elle était moins conne que nous, les baltringues professionnels.

- Tu sais, tu ne rates pas grand-chose. Je suis pas très fière de fumer, mais bon... disons que je viens d'un quartier où c'est assez répandu.

Elle me fit un clin d'oeil.

- J'imagine que tes chefs ne sont pas au courant ?

Mes chefs ? Ah oui, la maison poulaga. J'avais du mal à percuter ce soir.

- Ah non. C'est carrément interdit. Si jamais ils organisent un test d'urine, je suis super mal. Je suis pas la seule flic à fumer, mais bon... peuvent pas tolérer ce genre de truc. C'est normal.

- Et malgré tout, tu prends ce risque ?

Qu'est ce que je pouvais bien lui répondre ? Que des risques j'en prenais des biens pires ? Je soupirai.

- Oui.

Je baissai les yeux. Putain, ça faisait chier.

- Je suis désolée Isabelle. Tu sais on a des vies très différentes et tout ça... et... je sais pas ce que tu attends de moi et tout mais... je sais pas du tout si je suis à la hauteur. Si on peut s'entendre.

Elle ne répondit rien et serra les mâchoires. On sentait qu'elle réfléchissait, tout en tournant au ralenti dans les rues du centre ville pour trouver une place. Elle finit par se garer dans son parking personnel, à deux pas de chez elle.

- On marche ?

- Ok.

Dans la rue, elle me prit la main. Tout naturellement. Avec l'autre, je sortais en grimaçant le joint qui prenait une allure de banane à force d'être en vrac dans ma poche.

- Ca te dérange si je l'allume ?

- Non, vas-y. Il n'y a aucun souci. On en a pour quelques minutes. Ca te dit d'aller au

«Plaza» ?

- Euh... je crois que je ne connais pas. Mais je te fais confiance.

- Les prix sont corrects, la nourriture aussi. Sans prétention.

- Sans prétention ? Parfait alors.

J'allumai le spliff et l'odeur de chichon frais envahit le trottoir.

- Ca sent fort ton truc...

Elle rigolait à moitié, puis embraya, plus sérieusement.

- ... pour ce que tu disais tout à l'heure. Nos vies différentes et tout, que tu ne serais pas à la hauteur. Tu sais, il ne faut pas t'inquiéter. Moi non plus si ça se trouve je ne serai pas à la hauteur, comme tu dis.

Elle n'en dit pas plus, mais il y avait de la tristesse dans son regard. On arrivait devant le restaurant, qui était déjà bondé. Comme un vendredi soir. Je voyais des jeunes branchouilles, des plus anciens en costard. Typique le genre d'endroit où je foutais jamais les pieds. Mais le joint m'avait détendu et j'étais prête à affronter une salle entière de bobos à deux euros.

- Euh... Isabelle... ça dérange pas ma tenue ? Désolée, mais j'avais pas prévu...

- Pour moi, ça ne pose aucun problème. Tu sais, je m'en fous de ce que peuvent bien penser les gens.

Elle me serra la main.

- Allez viens.

A l'intérieur, il y avait un boucan énorme. C'était un style de resto moderne, décalé. Les murs étaient couleur flashy, il y avait un DJ au fond... l'endroit à la mode par excellence.

- On trouvera jamais de place...

Je dis ça tout en croisant le regard des trois pimbèches et deux gars gominés, qui se la jouaient rockers maudits. Putain de bourges. Ils reluquaient mes baskets avec une moue de dégoût. Rien à foutre. Je les emmerdais ces blairos et si je voulais, je pouvais acheter ce resto, alors que ces étudiants à la manque avaient économisé toute la semaine pour bouffer ici. En n'oubliant pas de taxer papa maman au passage.

Isabelle sourit, puis s'approcha du comptoir. Quatre ou cinq personnes attendaient déjà une table. J'étais mal à l'aise. Et on allait certainement rester debout au milieu de ce bordel jusqu'à ce qu'une table se libère.

Sauf qu'Isabelle chuchota quelque chose à l'oreille du patron, une espèce de pédé habillé en jaune. Il était venu direct la voir quand on était arrivées dans son antre. J'entendais pas un mot de ce qui se disait, mais au bout de trente secondes on se retrouva assises, loin des baffles et des trois greluches. Parfait.

- Dis donc Isabelle. Tu connais du monde... qu'est ce que tu lui a promis pour réussir à avoir cette table ?

- Rien. On se connaît bien, c'est tout. Son beau-frère a une galerie d'art. J'ai souvent acheté des tableaux là-bas, j'ai sponsorisé une de leurs expositions. Des choses comme ça.

- Ah ouais, cool.

Je disais ça, mais j'avais pas vraiment envie qu'elle se lance sur le sujet. J'y comprenais rien et l'art, ça m'intéressait pas, fallait être honnête.

On choisit des apéros aux noms tout chelou, dans des verres énormes et colorés. Le menu était bizarre. C'était un drôle de mélange exotique. Je pris un peu au pif. Juste un plat.

- Tu ne prends pas de menu ?

- Euh... non. J'ai jamais assez faim pour tout avaler. Mais fais-toi plaisir, prends tout ce que tu veux. Un menu, deux menus... je te rappelle que c'est moi qui invite.

On passa commande. Vin et tout ce qui bouge.

Puis elle me parla un peu d'elle. De sa boîte, de sa vie. De son premier amour. Suivi d'un

mariage. Qui s'était terminé par un divorce.

- Et depuis ton divorce, tu... enfin je sais pas comment dire, tu es devenue homo ?

- Non. D'ailleurs je ne suis pas homo. Enfin en ce moment, là, avec toi, si. Mais...

Elle semblait gênée et je m'en voulais de lui avoir posé cette question.

- En fait j'en sais rien ce que je suis. Dans ce bar tu m'as plu. C'était assez intriguant la manière dont vous êtes arrivés, tous les deux. Franchement au début, je n'ai pas aimé. Et puis on a discuté, tu m'as regardée d'une drôle de manière... je sais pas. Sur le moment, ça m'a semblé évident. J'avais envie d'être avec toi, c'est tout.

Je ne savais pas quoi répondre.

- Mais parlons un peu de toi... j'ai l'impression que depuis qu'on est arrivées, ici on ne parle que de moi.

- Ben... euh... pas de soucis. Mais me parle pas du boulot, c'est un sujet qui me saoule vraiment ces derniers temps.

Je me racontai un peu. C'était un vrai effort. Aux Mailles, fallait pas s'étaler sur sa vie et ses petits problèmes. La seule chose qui intéressait les gens, c'était ce que t'arrivais à ramasser dans le mois. T'avais la caisse qui claque ? T'étais quelqu'un. Tu pouvais pas te payer le survêt Umbro ni la casquette Lacoste ? T'étais personne. Un point c'est tout.

Je me mis à lui parler de mon père.

- Tu sais, avec mon père j'ai eu de la chance. Je l'ai pas trop connu. Heureusement. Franchement, je suis désolée, mais je peux pas dire du bien de lui. C'était un putain d'enfoiré. Enfin excuse moi de parler comme ça...

- Non, pas de soucis. Vous aviez des problèmes relationnels ?

- On peut dire ça. Mais c'est surtout mon frangin qui dérouillait. Et ma mère. Moi j'étais trop petite à l'époque.

- Ton frangin qui « dérouillait » ? Il vous frappait ?

- Ben... ouais.

Elle semblait étonnée. Et super triste en même temps.

- Eh Isabelle, c'est pas grave. C'est loin tout ça. Je vais bien quoi, j'en suis sortie de ces

conneries tu sais.

- J'espère. T'as du vivre l'enfer.

Elle me reprit la main, plus tendrement que tout à l'heure.

Putain, mais pourquoi je parlais de mon père ? Il y avait rien à dire sur ce bâtard.

- C'est fini je te dis. C'est du passé.

Elle n'ajouta rien et je m'esquivai trente secondes pour aller pisser. Aux chiottes c'était un peu la cohue. Je me mis de la flotte dans la tronche. J'avais les mains qui tremblaient. Putain de famille, je détestais parler de ça.

En retournant à ma table, je croisai un regard connu. Je m'arrêtai un instant. Putain. C'était la flic d'hier. J'étais maudite ou quoi ? Cette connasse me suivait à l'odeur. Audition, coup de fil à Alexia et là, comme par hasard, elle est dans le même restaurant que moi.

Je commençais à flipper grave. Parano.

Elle ne me rata pas non plus. Faut dire qu'avec mon look, c'était pas discret. Je tentais de faire comme si de rien n'était, mais elle me fit un grand sourire et se leva de table. Quelle merde.

- Bonsoir... décidemment, on se quitte plus.

- Bonsoir.

Connasse.

Je souris. Putain d'hypocrite.

- Vous voulez me demander quelque chose en particulier ? Parce que je suis venue pour manger et nos plats viennent d'arriver. Je ne voudrais pas faire attendre la personne qui m'accompagne. Ce serait malpoli non ?

Elle me fit un sourire crispé, visiblement prise de court.

- Je ne vais pas vous retarder plus longtemps dans ce cas. Je voulais juste vous saluer. Bon appétit. Et à bientôt j'espère.

Je serrai les dents.

- Ce sera avec plaisir mademoiselle... excusez moi, je crois que j'ai oublié votre nom ?

- Anne De la Gorce. C'est écrit sur le PV d'audition...

- Désolée, je ne l'ai pas relu. Au revoir.

Je poursuivis mon chemin jusqu'à ma table. Je savais qu'elle allait mater, juste pour savoir avec qui j'étais. De son côté, elle zonait avec deux gars pas beaux du tout, qu'avaient des bonnes tronches de cons. Certainement deux putains de larbins de collègues.

Mon tee-shirt était trempé de sueur.

Au moment où j'arrivais à table, je devais avoir une drôle de gueule.

- Ca va ?

- Ouais, tout va bien.

Je pris ma fourchette, en silence, en attaquant... je ne sais pas quoi en sauce qui était dans mon assiette.

- T'as l'air... je sais pas perturbée.

Isabelle lisait en moi comme dans un putain de livre. Merde.

- J'ai fait une... mauvaise rencontre.

- J'ai vu que tu discutais avec une nana...

- Ouais... désolée. C'est une de mes ex, elle bosse au commissariat, c'est un peu compliqué. Je pense qu'elle est vexée de m'avoir vue en si bonne compagnie.

Isabelle gloussa.

- J'imagine que c'est pas la dernière de tes ex que je risque de croiser ?

- Si, enfin non.... Qu'est ce que tu veux dire ? Tu crois que je suis la super tombeuse de cette ville ?

Cette fois, c'est moi qui rigolais.

- Eh ben tu te trompes vraiment. Non, ces derniers temps, j'ai même plutôt fait mon ermite. J'avais besoin de prendre du recul... enfin tu vois quoi.

- Tu n'aimes pas trop parler de toi ?

Putain elle passait toujours d'un sujet à un autre. En restant grave pertinente. J'avais peur de m'embrouiller.

- Je me trompe ?

- Non, tu ne te trompes pas Isabelle. Mais tu sais, c'est surtout parce qu'il n'y a pas grand-

chose à raconter...

- Je suis sûre que tu mens.

Elle pouvait pas taper plus dans le mille. Pour mentir, je mentais. J'arrêtais plus, c'était une espèce de cercle vicieux. Mais je voyais pas vraiment comment m'en sortir. Je me rappelais de Rasta, qui parlait de sa petite. Une petite qu'il ne voulait pas revoir parce qu'il « voulait pas d'ennuis avec ces gens là ». Je comprenais parfaitement de quoi il parlait le lascar. Savait bien qu'il tiendrait pas dans la durée, à faire semblant d'être un putain de DJ à la con. En même temps, il s'en foutait royalement de cette meuf. Alors que moi... j'étais à cette connerie qu'on appelait « la croisée des chemins ». Je pouvais encore me casser bien vite, ciao, bye et tout le barza. D'ailleurs, c'était peut être la meilleure chose à faire. L'autre option, c'était m'accrocher un peu, profiter un max de la belle Isabelle qui se présentait à moi. Et de m'enfuir, dès qu'elle mettrait à jour un premier mensonge. Enfin, quoi qu'il arrive, c'était de toute façon merdique. Et aussi trop tard, parce que je commençais à m'attacher à cette gonzesse. J'avais beau fanfaronner et raisonner, je la kiffais.

Putain.

On finit par se barrer du restaurant. Je réussis à payer la note, après un combat acharné. Venant des Mailles, elle devait croire que j'avais pas un radis. Logique. Mais la logique n'avait rien à voir avec moi et ma foutue vie de dealer.

On passa chez elle, forcément. Sans trop s'attarder au salon cette fois-ci. Au pieu, c'était une sacrée sauvage. Beaucoup moins sage que j'aurais cru. Fallait dormir, mais on tapa encore un peu la discut, moi avec mon joint en main.

Elle me parla de son mari. Un bellâtre qui l'avait fait cocu trois semaines après sa nuit de

noces.

- Mon père m'avait prévenu, entre les lignes. Mais bon à l'époque, j'avais 22 ans, je ne connaissais pas grand-chose de la vie. Mis à part le petit monde rencontré au lycée privé, puis en prépa HEC. En fait, j'étais super niaise.

- J'arrive pas à t'imaginer super niaise tu vois. Maintenant que t'es devenue une redoutable femme d'affaires...

- Redoutable... si on veut. Je gère une boîte, je suis la patronne, donc forcément... il y a

parfois des décisions chiantes à prendre et ça fait grincer les dents. C'est comme ça. J'ai pas le choix, mais ça me fait pas bander de commander. Et toi ? Qu'est ce que tu as fait pour devenir flic ?

- Euh... rien. Enfin je veux dire j'ai commencé un bac pro, ensuite j'ai un peu galéré et voilà, j'ai fini par entrer dans la police. Si on veut, c'est du hasard.

- T'as fait quoi comme bac ?

- Rien à voir. Mécanique auto.

- Et tu n'as pas terminé ? Ca ne te plaisait pas ?

- Si. Mais aucun patron n'a voulu me prendre en stage. Voulaient tous des mecs. Alors j'ai lâché l'affaire. Et puis à cette époque de ma vie, bosser, ça me disait rien. J'avais trop de problèmes dans ma tête pour arriver à faire quelque chose de constructif. La police, c'est venu plus tard. C'était un peu un coup de tête, dans le fond.

Isabelle n'ajouta rien. Elle se doutait qu'un monde nous séparait. On avait beau prendre notre pied et bien s'entendre au pieu, on était pas du même moule. Et encore, elle était loin de la réalité.

- Tu veux que je rentre ?

Je sais pas pourquoi j'avais dit ça. Je voulais pas qu'elle me prenne pour la pauvre qui se tape l'incruste chez les riches.

- Non, reste si tu veux. Enfin, si ça ne pose pas de problèmes...

- Non aucun... et si ça te fait plaisir.

- T'en doutes ? Tu sais je t'aime vraiment beaucoup.

J'aurai voulu lui dire quelque chose comme « moi aussi ». Mais rien ne sortait. Des fois,

j'étais vraiment trop nase.

Je me levai pour pisser un bol. J'aimais bien aller aux toilettes. Des murs pastels (assez moches faut bien l'avouer), mais une ambiance très peace. Campagnarde. Idéal quand on est posé aux gogues. Je pensais à ma soeur. Devait être entrain de s'envoyer de la cocaïne avec ses amis bien comme il faut de la colline. La misère.

J'étais pas prête de rentrer dans ce putain de moule.

Par Barbara Schuster
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17

 

Le plus difficile, c'était le matin. Se lever le matin. Le genre de trucs que j'avais complètement zappé de mon existence.

- Tu sais, tu peux rester dormir ici... je te file les clés pour fermer et tu les mets dans la boîte aux lettres en bas.

- Non, non. Je pars. Je préfère. Et j'ai du boulot, aussi.

J'allais pas commencer avec des histoires de clés. Pas de ça entre nous.

- Comme tu veux.

Isabelle était toujours égale à elle-même le matin. Speed, préoccupée, mais souriante. Moi c'était tout l'inverse. J'étais pas souriante du tout au réveil, surtout à une heure aussi matinale, mais j'étais grave pas pressée.

Quelques livraisons à faire avec Rasta. Et basta. Fumette, comptabilité, organisation du départ du deuxième convoi. Rien que du classique. Mais avant, j'avais une mission importante à mettre au point. Et pour ça, fallait que je capte Francis. Rasta et moi, on n'y arriverait pas seuls. Et Hassan devait gérer la marchandise, pas moyen de l'embarquer dans une putain d'expédition punitive.

On allait se faire Azzedine et ses collègues. Même s'il n'était pas responsable de la fusillade, il avait daubé sur nous. Notre shit, notre organisation. Pour moi c'était clair. Ces petits cons méritaient une leçon.

Une main m'attrapa l'épaule, me sortant de mon fantasme de vengeance.

- Je te dis à plus tard ? J'aurai le plaisir de te revoir ?

- Bien sûr Isabelle... tu m'appelles si tu veux. Quand t'as le temps...

- D'accord. Tu veux que je te dépose quelque part?

Putain, elle était trop chou. Méritait mieux qu'une toxico comme moi.

- Non, c'est bon... je prends le bus, pas de stress.

Puis elle monta dans sa Mercedes, avec son tailleur Armani. Je m'en lassai pas, elle avait vraiment la classe. En fait, le bus, ça me faisait royalement chier. La 147 de David, c'était quand même un peu mieux.

12 minutes plus tard, il était au pied de l'immeuble d'Isabelle, avec une tête de déterré.

- Ouaich patronne ?

- Nickel. Je crois que t'as raison, j'ai une bonne côte.

- Je t'avais dit. Putain, je le savais. De la bombe. Elle habite là ? Putain c'est une sacrée turne...

Il n'ajouta rien. Moi non plus.

- Qu'est ce qu'on a au programme ?

- Faut passer voir Francis...

- Encore ?

- Ouais. Mais d'abord, faut que je capte Hassan. C'est important. Faut qu'on prenne une décision pour Azzedine.

Rasta était garé, en attendant que je me décide.

- C'est tout vu. Le courroux de Jah va s'abattre sur eux.

Rasta avait le visage dur et fermé.

- Non Rasta man. C'est pas tout vu. Moi je pense comme toi. Faut les calmer sévère. Mais Hassan en saura peut être plus sur lui, sa bande à deux euros et ses habitudes. On va pas faire n'importe quoi. Déjà qu'on est pas certains que c'est eux qui ont tiré...

- Mais qui alors ?

- Ouais, je sais bien...

On finit par rouler en direction de chez Hassan, même s'il était bien trop tôt pour le réveiller.

Un arrêt au kebab turc de la cité. Café.

Toujours les mêmes têtes, il n'y avait rien à faire. Hamidou, installé dans le fond avec deux lascars, s'amena direct vers nous. Qu'est ce qu'ils avaient tous à être debout si tôt ?

- Salut patronne, salut Rasta. Respect man.

- Salut Hamidou... dis donc, j'attends encore ton texto pour envoyer un colis à Karim. Et le règlement...

- Oh, excuse patronne, j'ai l'argent, je te donne ça demain si tu veux. Et pour Ka, t'inquiète pas, je le suis de près. Il va bien.

- Sûr ?

- Ouais, Pti Ka c'est mon frère, c'est un dur. Il tiendra. Tu crois quoi sérieux ?

Rasta semblait plus dubitatif. Peut être qu'il pensait à son frangin à lui. Je ne dis rien non plus. Karim devait surtout pleurer sa mère tous les soirs.

- Sinon, j'ai une info pour toi patronne.

- Je t'écoute.

- Il y a deux gars du lycée pro... les deux cousins, tu vois qui ?

- Pas trop...

- C'est pas notre génération, c'est clair. Deux têtes zarbis, qui traînent toujours avec un rouquin, qui zone dans la cité avec sa Clio. Tu vois ?

- Les potes de Azzedine ?

- C'est des potes à qui ?

- Laisse tomber... vas-y la suite ?

- Les deux cousins se sont fait alpaguer par la BAC. Hier soir. Contrôle zappé, course poursuite. Ils ont planté leur caisse à l'angle du boulevard. Ils avaient 250 sur eux, pas coupé, tout frais...

- Ils ont touché leur matos où ?

- Ben c'est bien le souci. Ils étaient en train d'appâter le dealman de rue, tu vois... ils cherchent des putains de revendeurs. Sur ton territoire. Je me suis dit, faut que tu le saches. Voilà.

Rasta serrait les dents. Moi aussi. Hamidou haussa les épaules.

- Bref tu m'as pas vu patronne. Et t'as rien entendu.

- Pas de soucis man.

Je sortis trois billets de vingt.

- Tiens Hamidou... au fait, tu as besoin de combien ?

- Un demi kil', je pense ça suffira.

- Vois avec Hassan.

- Ok. Et merci. T'auras ton fric demain. Sur la Mecque.

Il enfourna les biftons dans son jeans.

Putain de merde. Azzedine. Pour qui il se prenait ce branleur ?

- Alors patronne ?

David touillait son thé, sans grande conviction.

- Ben je crois qu'il n'y a pas photo.

- Je crois aussi.

J'essayai d'appeler Hassan. Répondeur.

On se décida à zoner un peu dans la téci, histoire de voir. Les deux cousins Algériens, out. Ne restait que ce putain de rouquin et son boss. Une seule chose était sure, ils étaient pas du matin. On fit des ronds autour du square en Alfa. Mort de chez mort. Rasta questionna deux, trois potes à lui. Tout le monde semblait connaître le rouquin. Un nerveux, violent, qui écoutait du gangsta rap. Mais Azzedine, c'était le mystère. Pas arrivé depuis très longtemps. Discret. Encore dans les couches de sa mère.

La chaleur ne cessait pas d'augmenter depuis le début de semaine. On allait finir en short et marcel. Rasta alluma la clim', tout en faisant péter Elephant man.

On fit un saut chez moi. Rien de neuf, pas de courrier bidon dans la boîte. Juste un mot d'Alexia sous ma porte. Avec son nouveau numéro de portable, forfait prit sous le nom de sa mère.

Nickel.

Il était près de 11h. Toujours pas de news d'Hassan. Tant pis. On troqua l'Alfa contre ma 206, direction le campement. Chou blanc aussi de ce côté. Francis avait disparu depuis la veille, après notre premier passage. Les manouches nous regardaient avec un air soupçonneux, mais une mama se ramena vers nous, au bout de quelques minutes un peu tendues. Rasta baissa les yeux, sinon, il risquait le coup de canif.

- Vous patronne ?

- Euh... ouais.

- Tiens.

Elle me tendit un bout de papier. On se cassa sans demander notre reste. C'était un mot de Francis. Tout en phonétique.

Il avait pris la tangente. Nous disait pas où, forcément. Devait être descendu dans le grand sud. Style Saintes Marie de la Mer, chez sa cousine. Perdu au milieu des siens. Transparent.

- Il a bien fait de tracer non ?

Rasta avait raison. Sauf qu'on avait besoin de lui. Et que sa fuite confirmerait les soupçons de la fliquette. J'espérais juste qu'il était parti sans demander son reste à Mouss.

- Bon... on fait comment avec les gamins du coup ? On prend qui ?

- T'inquiète patronne. On y va, c'est tout. Tous les deux.

- Et on fait quoi ?

- On défourraille et on les coince dans une cave. Je veux les voir chialer et chier dans leur froc. Je veux que nos minutes soient des heures pour ces enfoirés.

- Et après ?

- S'ils ont assez de couilles pour revenir à la charge, on les bute.

Putain.

- Eh Rasta... on peut pas les tuer. C'est des gosses. Faut arrêter de délirer...

- C'est des gosses, c'est vrai patronne. Mais ils jouent avec les grands. Un jeu dangereux. Et je peux te dire que s'ils avaient pu nous décaniller l'autre soir, ils l'auraient fait sans hésiter. On peut pas se laisser bouffer par des petits cons qui vont foutre notre biz en l'air. Si on lance pas les représailles, on va passer pour des bouffons.

- Ouais, mais regarde. Ils ont perdu une savonnette déjà. Et deux revendeurs. Ils sont à la dèche, je suis sure. Si on est diplomates, ils nous boufferont dans la main pour avoir du teuchi dans trois jours.

- Ouais, patronne, ouais. Mais pas de diplomatie aux Mailles, tu sais bien. Ils nous ont manqué de respect. Ils ont voulu notre scalp. On peut pas laisser passer ça. Faut que ces enculés présentent des excuses.

Rasta avait raison. On n'avait plus le choix. On allait leur foutre la trouille de leur vie et ils cesseraient de faire les cons avec nous. Tout simple.

David roula un tarpé. On était toujours arrêtés sous le pont, à côté du camp de manouches.

Mon téléphone sonna. Hassan. Enfin.

- Alors patronne, ça gaze ? T'as essayé de me joindre ?

- Ouais man. Faut qu'on se voie.

- Tout de suite ?

- Le plus vite possible. Il y a du neuf.

- Chez toi ?

- Ok. On arrive dans pas longtemps.

Direction les Mailles. Je pensais à tout ce bordel. Comment est-ce qu'on pouvait sortir de cette embrouille ? Aucune idée.

Arrivés chez moi, on se roula un cône. Ou plutôt, Rasta roula le jokos pendant que je préparais un énième café. Et la pizza, directement sortie du congélateur. Hassan arriva très rapidement. On lui exposa le problème. Il trouvait notre réponse « appropriée » comme il disait si bien, mais ne voulait aucun mort. Pour lui, le plan « on fout la trouille à des branlos » ça le faisait. Pour de rire. Mais pas la peine d'aller trop loin. J'étais assez ok avec lui, mais David adoptait une attitude très dure. Normal, il avait été élevé à la dure.

Et un deuxième pétard. La seule certitude, c'est qu'on ne s'attaquerait pas à eux aujourd'hui. Fallait concevoir une marche à suivre. Et pour ça, il fallait en savoir un peu plus sur ces deux zozos. Du moins, les deux de la clique qui restaient dehors. Sur ce coup, on pouvait au moins remercier le pif des keufs.

Mon portable fit une musique bidon. « Vous avez un message ». Quelle merde.

Je jetai un oeil. Le Sig tombait entre mes reins, dès que je bougeais. La misère.

Isabelle. Forcément, les petits texto allaient commencer. Putain. Arrêter, tout arrêter. Avant qu'il ne soit trop tard. Avant que notre relation super top ne se transforme en une catastrophe. Une bouse bonne à jeter. A oublier.

- Ouaich patronne, on fait comme on a dit ?

- Ouais. Rasta et moi, on s'occupe des blaireaux. Pas de stress. Dans le calme et la bonne humeur.

Rasta était d'un calme inquiétant. Statufié.

- De ton côté Hassan, il n'y aura pas de problème non plus. Laurent part avec Alexia. Convoyage express. Direct depuis la Méditerranée. Et ensuite et c'est pas une blague, on se casse en vacances.

Hassan souriait bizarrement. Le pétard lui donnait parfois cette tronche. Rasta n'avait toujours pas moufté. Il finit par prendre la parole. Après avoir méfu sa dernière latte.

- Patronne ? Je sais pas si c'est bien prudent que tu viennes pour l'expédition. Je suis pas trop sûr.

Je réfléchis trente secondes. Je devrais l'engueuler. Tout en sachant qu'il avait en partie raison. Ou alors lui rappeler qu'il ne pouvait y aller seul. Que ce serait du suicide.

- Ecoute Rasta. Je te fais confiance comme équipier. T'as toujours été loyal, comme il fallait. Moi non plus je ne t'ai jamais fait de coup tordu. Alors tu vois, cette mission à la con, je pense que il n'y a que toi et moi qui pouvons l'accomplir. Confiance man. On peut pas échouer parce qu'on se fait confiance. Rien de plus. Pas la peine d'avoir fait de la boxe thaï ou prit des cours de tir à la carabine.

J'avais terminé mon laïus. Hassan avait toujours sa tronche toute chelou. La musique était arrêtée, fallait tourner le vinyle.

- Et David, t'as vu comme elle parle la patronne ? Putain respect man. Je te jure. Elle te fait confiance.

Il ne répondit rien, sauf :

- On fait comme tu veux patronne.

Par Barbara Schuster
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18

On passa un bout de l'après-midi à enchaîner tarpé et playstation. David voulait s'acheter des nouvelles pompes en daim. Finalement, je rentrai chez moi avec des nike vintage de ouf, un nouveau jeans et un sweat qui claque. Et encore, j'avais craqué sur une chemise, mais y avait pas ma taille.

Rasta avait chopé une paire de pompes siglée Wu Tang Clan. Je me foutais un peu de sa gueule. Pas que j'aimais pas le Wu Tang, au contraire. Mais lui qui se la jouait adepte de jah et grand philosophe, il aimait aussi les pompes gangster old school.

Bref, on avait fini par claquer presque tout le liquide de Saveljic et c'était cool. J'avais merdé, parce que la compta c'était mon rayon. Et je ne devais pas prendre le risque d'être gaulée avec autant de cash sur moi.

Tant pis.

Sur le retour, on avait bu un thé au döner, avec Alexia. Elle avait l'air en pleine forme.

Laurent se pointa aussi, pour qu'on puisse faire le point. Il semblait tout content de pouvoir faire la route avec une meuf. Même s'il savait pertinemment qu'il avait zéro chance avec elle. Partir le lendemain, c'était trop juste. Pas de soucis pour l'itinéraire, mais fallait que les deux pilotes dorment toute une journée, pour prendre le départ le soir suivant. Et traverser plus de la moitié de la France dans la nuit. En plus ils seraient qu'à deux. Chaud.

J'avais fait un voyage. Une seule fois. C'était au début. On ramenait 15 kilos, en flippant comme des malades. Les acheteurs marocains nous prenaient pour des ânes. Les frères Malki étaient toujours en prison en France à ce moment-là. Pouvaient pas nous aider. Je me souvenais du stress terrible qui m'a pris à l'arrivée aux douanes françaises. J'avais pas bouffé correctement depuis trois jours. Pas trop dormi non plus. Gavée de caféine jusqu'à l'os. Le retour des zombies.

La douane était déserte. Pause de midi. Pas un seul douanier à l'horizon. Rien de rien.

Je me souvenais aussi le joint, notre premier une fois en France. On roulait sur l'autoroute direction Montpellier, puis Lyon. Un truc sans fin. Et en même temps hyper jouissif. Notre premier cône de trafiquants.

On était jeunes et bien cons. Mais on avait eu de la chance. Chance de n'avoir jamais été attrapés, tout au début. Le moment où tu fais tous les trucs merdiques. Toutes les erreurs. Chance aussi d'avoir pu compter sur les Malki. Malgré les conflits incessants avec la police marocaine, qui les surveillaient 24 sur 24, ils nous avaient ouvert un boulevard. Et tout le monde avait commencé à ramasser énormément de caillasse. Comme au bon vieux temps.

Je finis mon thé et en commandai immédiatement un autre tandis que les autres peaufinaient leur départ. J'avais pas spécialement envie de me bouger, mais fallait qu'on fasse un tour au garage.

Hassan avait encore vendu pas mal. Rasta avait réussi à fourguer 5 kilos. Et les commandes n'arrêtaient pas. Faut dire que la fin du mois de juin était propice à notre commerce. Tous les fils de bourges qui se barraient en vacances achetaient du chichon. Histoire de flamber devant les potes sur la terrasse du mobil home à Fréjus.

Notre seul souci niveau écoulement était le réseau Pti Ka. C'est lui qui revendait aux étudiants. Il avait deux potes des Mailles, en staps. Tellement sportifs qu'ils passaient plus de temps à trouver des clients qu'à faire du footing. Tranquille. A eux deux, ils fourguaient la moitié de ce que touchait Karim. Que des parts à 20 euros, maximum profit. Et la fac, ça roulait. Jamais un douanier, jamais un keuf. Et des clients à perte de vue. Solvables. Merci papa, merci maman.

- Laurent ?

- Ouais patronne...

- Tu sais que Karim est tombé ?

- Ouais. J'ai vu Denis, tu sais son pote du bloc... il m'a dit que la BAC l'avait interpellé, après une course poursuite dans le quartier. Un truc de dingue.

- Ouais... tu parles, il avait juste pas sa ceinture... bref, est ce que tu connais ses deux potes, les grands qui font du basket ?

- Ah ouais... il y a un nase qui se prend pour Tarik Abdul Wahad, il a pris un nom musulman à deux francs.

- C'est eux. Ecoute, ils revendent pour Pti Ka. Faut les choper. Pas moyen qu'ils aillent chercher du stuff ailleurs.

Alexia finit par l'ouvrir.

- Si tu veux patronne, j'ai deux copines à la fac de socio. La petite soeur de mon ancienne voisine. Elle traîne toujours avec une autre chavaï toute zarbi. Elles fument comme des dératées, je suis sûre qu'il y a moyen de les brancher.

J'avais pas trop confiance, mais pourquoi pas ?

- Alors patronne ?

- Faut que je réfléchisse...

- Si tu veux, je leur propose du matos. Si le prix est bon, vu la qualité, elles vont revenir, en proposer à leurs copines d'amphi. Suffit que je leur dise qu'il y a moyen d'avoir quantité. Enfin tu vois le binz...

J'étais un peu partagée. Mais ça valait le coup.

- De toutes façons, c'est la fin de l'année universitaire. On arrivera pas à lancer le mouvement correctement avant octobre. Mais bon, ok. Tu t'occupes de ça à ton retour d'Espagne. On part sur un kilo.

Laurent ne disait rien. Rasta non plus.

Il était temps de se bouger vers le garage. Hamidou attendait sa commande, mes voisins aussi. On traça avec l'Alfa de Rasta. A peine sortis des Mailles, une fourgonnette de CRS nous arrêta. Heureusement, j'étais pas entrain de fumer un spliff.

Des tronches moroses, les papiers du véhicule et pas de s'il vous plaît. Pourquoi ils nous parlaient comme des chiens ? Au centre ville ils auraient été plus diplomates ces enfoirés. Mais ici, rien à carrer. C'était le bantoustan.

David était le roi de la politesse et du calme. Il avait trop eu à faire aux flics quand il se défonçait au crack. Et avait pris de sacrées dérouillées. A la fin le CRS souriait presque.

- Bonne route et levez le pied.

Un dernier petit coup de morale sur la sécurité routière et on était reparti vers la nouvelle planque. C'était un garage discret, sur les boulevards. Ironie du sort, il y avait le consulat marocain juste en face.

Au fond, il y avait une mini moto bleue.

- Elle est à Fred. M'a demandé...

- Pas de problèmes. Au contraire.

- Sauf qu'il a les clés du garage, du coup...

- T'inquiète Rasta. S'il manque ne serait-ce qu'un gramme, on saura où chercher. Et Fred ne fume plus. A cause du contrôle judiciaire, doit faire pipi dans le bocal au SPIP tous les mois.

On prit ce qu'il nous fallait, puis on fit une tournée pour ramasser l'argent. Fallait vraiment que je rappelle Jonathan pour caser cette thune.

Il était déjà 18h. Toujours cette putain de chaleur. Accablant.

Encore raté. Je ne pouvais pas l'appeler sur le portable pour un détail pareil.

Mon téléphone finit par sonner. Ma frangine. Putain. C'était pas vraiment le moment.

- Salut.... C'est moi.

Sans blague, j'aurais pas deviné. Quelle tâche, sans déconner.

- Tu m'appelles pour un service ?

- Non.... Pas du tout. Ben dis donc, c'est un sacré accueil que tu fais à ta grande soeur. Je voulais juste t'inviter à boire l'apéro à la maison. Avec David. Si vous voulez, vous pouvez profiter de la piscine.

- Ton jules n'est pas là ?

- Non il est parti trois jours au congrès des dentistes.

Je fis un topo à Rasta.

- Comme tu le sens patronne. Moi j'ai un calbut, pas besoin d'un maillot de bains. Mais faut qu'elle attache le chien... tu sais qu'il déteste le black ce sale Rottweiler...

Puis il fit un clin d'oeil.

Chaleur étouffante. Je repris la conversation avec ma frangine.

- Ok ça marche. On passe. Mais range ton clebs.

Jean-Paul était parti. Du coup, on avait le droit de rentrer dans cette foutue bicoque à la noix. Sinon, pas question. Passer une soirée avec Jean-Paul et ma frangine était une torture insoutenable. Trop d'ennui. Des longues conversations sur l'argent, les impôts, les Urssaf et tout le bordel. Trop chiant.

Mais profiter vite fait de la piscine, c'était autre chose.

On arriva assez rapidement. Ma frangine nous attendait sur la terrasse, avec un paréo autour des hanches. Totalement ridicule, mais c'était pas grave. Par contre, elle nous avait confectionné des cocktails à base de rhum pas dégueu du tout. Et en plus elle avait le sourire.

Plouf.

Je scotchai de longues minutes en faisant la planche. Tous les bruits alentours étaient étouffés. Hyper agréable. Rasta n'arrêtait pas sortir et de plonger en faisant le débile devant ma soeur. Ensuite, on sécha peinard en sirotant le mélange des Caraïbes. Je demandai des nouvelles, plutôt pour la forme. Ce qu'elle faisait ne m'intéressait qu'à moitié. Et si elle nous avait invités, c'était certainement parce que ses copines l'avaient plantée pour la soirée. Un truc dans le style.

- Bon alors soeurette, qu'est ce que tu racontes de beau ?

- Bof... la routine tu vois. Et toi ? Tes copines ont apprécié la livraison de l'autre fois ?

- Parfait. Je sais que je peux te faire confiance à ce niveau là.

Elle gloussait comme une pintade. Des fois, je me demandais si on avait des gènes en

commun.

- Ouais, mais faudrait pas que ça devienne une habitude. Ou alors si tu veux vraiment te lancer dans le bizness de coco, je te présente les fournisseurs. Mais faudra que tu sortes la caisse de Jean-Paul dans les pires endroits...

J'ironisais. Cette cruche était bien incapable de se lancer là-dedans. Elle snifferait tout, direct dans les nasaux.

- Et toi ? Quoi de neuf ?

- Ah... des grands travaux en perspective. On veut refaire le salon... j'ai beaucoup d'idées.

- Tu veux mettre des tableaux ?

- Peut être... un peu d'art, ce serait pas mal. Et puis tu peux le défalquer des impôts, c'est très pratique.

La voilà qui minaudait. A côté, Rasta roulait un spliff tout en se resservant un cocktail.

- Délicieux votre mélange, madame Sonia.

- Je te remercie David, t'es trop chou.

Et c'était reparti. Il lui tendit le joint avant même de l'avoir allumé, histoire de faire l'invité poli.

J'entendis mon portable sonner au loin. Je pensai à Isabelle. Mais en fait c'était Hassan.

- Patronne ? J'ai eu les infos...

- Les infos ? Quoi ?

- Ben tu sais bien. Je sais où et quand vous pouvez les coincer.

- Ah ça... je t'écoute.

- Demain, fin d'après-midi. J'ai pipoté. Je te raconte ça. Mais pas au téléphone.

- Ce soir ?

- Si t'as un créneau... comme ça c'est réglé.

- On se retrouve chez moi ? D'ici... une heure, ça te va ?

- Parfait patronne. Impeccable. Tu vas voir, j'ai bien bossé. Inch allah.

- Ouais. On voit ça tout de suite.

Je matai Rasta, qui ne pouvait s'empêcher de faire du gringue à ma frangine.

- Bon man, finis de roucouler. Faut bouger.

- Quoi patronne ? On vient juste d'arriver, on peut encore faire un plouf quand même?

- Non. On a des choses à faire.

Sonia me regardait comme si je parlais chinois.

- Ben alors, fait pas la rabaj... restez pour manger et ensuite on se fait un DVD. Tous les trois. Rasta avait l'air triomphant du mâle qui va encore rajouter un nom à sa liste de conquête. Pas moyen et de toutes façons on avait du taff.

- Désolée soeurette. Va falloir qu'on bouge rapidement. Avec David on a un autre rencard.

Avec des amis. On peut pas les planter net.

Rasta n'avait pas l'air ravi. Mais il valait mieux qu'il ferme sa gueule.

On se barra vite fait.

Dans la voiture, Rasta se décida.

- Ben quoi patronne ? Ca te dérange que je drague ta soeur ? C'était pas pour lui manquer de respect. Grave non. Jah dirait...

- C'est bon man, c'est bon. C'est pas la question. D'abord, chez ma soeur, il n'y a rien à respecter. Et ensuite, on a réellement rencard.

- Avec qui ?

- Hassan. Il a un plan pour nous. On va se faire les deux connards et ils vont l'avoir bien profond.

- Les enculés. Je vais leur faire payer ma BMW.

- Et comment man. Et comment...

Par Barbara Schuster
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19

 

Le plan d'Hassan était tout con. Tellement con que ça pouvait marcher. Il avait eu le portable d'un des ânes. Ensuite, un coup de fil, soi-disant d'un gars de la ZUP sud. Une histoire bidon de pénurie, un « gars j'ai entendu dire que... » et voilà.

Le blaireau était ferré. Il croyait qu'il allait partir vers la ZUP sud arnaquer un débile avec son vieux shit. Il se trompait. Grave. Ce putain d'Azzedine à deux euros allait se retrouver dans une sacrée belle merde. Dans le cul.

Rasta était tout fou. Il kiffait grave la magouille. Il aurait du mal à patienter encore toute la soirée. Hassan était plus zen et voyait tout de loin. Comme d'habitude.

- J'ai préparé une cave. Pas loin de chez mes cousins. Vous entrez par la porte du bloc 20. Patronne, tu pourras pas le rater, c'est le bloc jaune, au bout de la rue. Ensuite, vous descendez et la cave est tout au fond à gauche. Personne à côté, personne au-dessus, sauf le local à vélo. Vous êtes tranquilles, même en pleine après-midi. Et mon cousin fera vaguement le guet devant. S'il y a la moindre embrouille, il vous sifflera. Pour le reste, c'est à vous d'improviser. Mais déconnez pas trop.

Je pensais à la ZUP sud. Un quartier presque aussi pourri que le nôtre.

- Hassan, t'es sûr qu'il vaut pas mieux les ramener dans le coin ?

- Non David. Bien au contraire. Personne ne fera le rapprochement avec la fusillade s'il leur arrive malheur là-bas. Au pire, les poulets penseront que c'est une arnaque de teuchi. Et basta, ils enquêteront pas plus loin.

J'étais assez d'accord avec Hassan. Sauf sur un point. Notre territoire, c'était les Mailles. Pas ce putain de quartier sud envahi de toxicos en manque. J'aimais pas ça, agir loin de mes bases.

- Ok Hassan. T'as fait du très bon boulot.

- Ouais... le plus dur reste à faire tu sais. Et n'oubliez pas. Vous avez rendez-vous à 15h. Pointez vous au moins une demi-heure en avance pour vous planquer. Et quand ces deux nases finiront par sortir de la caisse pour se dégourdir les jambes en vous attendant et en se demandant ce que les acheteurs peuvent bien foutre, vous aurez plus qu'à les braquer.

Je sentais l'adrénaline monter. Un truc de fou. Je voyais les deux petits cons. Putain de merde. Je pensais à Mouss. Fallait être sans pitié dans ce biz. Sinon, tu devenais un foutu lapin avec une meute de renards au cul.

Portable.

Le numéro d'Isabelle.

- Rasta man, roule un pet steup... j'arrive.

Je me planquai dans ma piaule. C'était Sarajevo là-dedans. Comme toujours.

- Allô ? Isabelle ?

- Salut. Tu vas bien ?

- Et toi ?

- Crevée. Enfin, comme après une journée de boulot.

Après avoir échangé des banalités, elle me proposa de passer chez elle. J'avais rien de mieux à faire, mais je pensais à notre mission.

- Tu ne réponds pas ?

- Ben si... j'aimerai vraiment venir te voir, mais ce soir je peux pas. Demain j'ai un truc très important. Et... il faut que je sois en forme.

Elle rigola au téléphone.

- Une mission ultra secrète j'imagine ?

- Ouais... un truc dans le style. Enfin, faut vraiment que je dorme en fait.

- Pas de soucis ma belle. Faut que je dorme aussi après tout... en plus ce week-end je bosse, je dois partir à un colloque d'entrepreneurs à la con.

- Si tu veux, on pourrait peut être se capter demain ?

C'est la première fois que je proposais quelque chose. Je luttais pour ne pas m'attacher et pour ne pas qu'elle s'attache, mais ça semblait mal parti.

- Avec plaisir... bon je vais te laisser, j'entends qu'il y a du monde derrière toi...

- Oh pas de problème... ça va.

- A demain alors ? Sans faute ?

- Sans faute. Je t'appelle dès que j'ai terminé

Au moment où j'allais raccrocher, elle m'arrêta.

- Je voulais juste te dire un truc...

J'attendais. En craignant le pire.

-... tu sais, tu me plais vraiment. Je suis très heureuse d'avoir fait ta connaissance.

- Merci Isabelle. Moi aussi je suis très heureuse. Je t'assure. Je suis pas très douée pour ce genre de discussion tu vois...

Elle ne répondit rien.

- Bonne soirée alors. Je t'embrasse.

- Bonne soirée Isabelle. Je te rappelle, promis.

Le salon était envahi d'une fumée âcre. Hassan se poilait comme un bossu. Rasta enrageait. Il perdait déjà par trois buts d'écart sur la Play. Un joint tout neuf était posé dans le cendrier.

- Vas-y patronne, c'est pour toi. On a déjà tué l'autre.

Putain de défoncés.

Hassan me regarda.

- Oh patronne... t'es toute rouge... émue peut être ?

Il pouffa.

- Oh ça va...

- Non ça ne va pas. Moi je l'ai jamais vue ta chérie. Tu pourrais au moins me la présenter. A moins que je ne sois pas assez bien pour elle.

Hassan se poilait, tout en lissant ses cheveux comme un abruti, la manette de la Play en mains.

- Ecoute Hassan, personne ne l'a vue et elle croit que je suis keuf. Tu veux un dessin ? Tu veux que l'invite ici ?

- Moi je l'ai vue.

Rasta man. Enfoiré. Putain, pouvait pas arrêter de fanfaronner ? Juste fermer sa gueule.

- Forcément. T'étais là le soir où...

- Rasta l'a vue et pas moi. Pas bon patronne... Presque je suis jaloux.

Les deux débiles.

- Vous pouvez pas arrêter tous les deux un peu ? De me chercher et tout ? On a des choses plus importantes sur le feu qu'une putain de coucherie non ?

Plus je m'énervais, plus ça les faisait rigoler.

- Oh patronne...tsssss... t'es amoureuse, reconnais-le, c'est tout.

- Non.

Ce non sonnait super faux. Un mensonge aussi gros que moi. Mais je l'avais dit tellement violemment que les deux lascars fermèrent leur gueule pour de bon.

- Désolée les gars... faut pas me chercher, je suis au taquet. Il y a Alexia qui part, le truc à faire...

Hassan hocha la tête.

- Bon je vais y aller... j'ai des commandes à honorer demain matin.

- T'as encore de l'argent ?

- Un bon paquet.

- Je vais à la banque demain. Faut que tu me dises si tu veux que je te crédite un compte.

- Ouais. Je t'appelle demain. Ou je passe.

Rasta hésitait à partir. Il roula un nouveau joint.

- Patronne, t'as le Sig ?

- Bien sûr. Chargé. J'ai vérifié.

- Qu'est ce qu'on emmène d'autre ? Moi je prends le 357, c'est prévu, mais sinon...

- Rien. On y va cash. On fera comme les keufs. Tu feras le méchant et moi la gentille.

Il éclata de rire.

- Ok, ça roule.

On fuma le cône. Les volutes de fumée montaient vers le plafond. Il y avait des zébrures, en souvenir du dernier dégât des eaux chez les deux toxicos d'au-dessus. Putain de bloc. Pourri.

- Et patronne...

- Quoi ?

- Je pensais à cette histoire de vacances, après... je pense que tu devrais proposer à Isabelle. Vous pourriez partir toutes les deux. Je sais pas, à Cannes ou un truc dans le genre. Dans un palace.

Quel âne ce David. Il avait des rêves de luxe et de grandeur. De belles bagnoles et de liasses. En même temps, c'était bien pour le fric qu'on se tapait le biz. Pas pour le plaisir. Parfois je me demandais ce que je foutais au milieu de tout ça.

La caillasse, je m'en foutais vraiment.

Mais au final, on était tous prisonniers du deal. La famille de Hassan pour commencer. Et des pans entiers des Mailles dépendaient de nous, même si pour pas mal de gars, c'était de l'argent de poche. Pas un vrai métier. On pouvait pas faire faillite. Sauf à foutre tout le monde dans une merde noire.

- Pour les vacances on verra man. Mais je croyais qu'on devait partir tous ensemble, comme prévu...

- Et alors ? T'aimes pas les imprévus ?

Rasta finit par décoller et je m'attardais quelques minutes sur les colonnes de compte. Saveljic avait pris une grosse quantité le mois de dernier. Je le soupçonnais d'arroser ailleurs qu'aux Mailles. Il prenait ses responsabilités. Et notamment celle de me payer même s'il se faisait carotter par des Turcs ou des bourges du centre qui voulaient se faire peur.

Par Barbara Schuster
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20

 

Je ne réussis presque pas à fermer l'oeil de la nuit.

Puis la matinée passa super vite. J'avais la tronche dans un sacré brouillard. Laurent vint nous dire au revoir et prendre les dernières consignes. Ensuite, il n'aurait plus qu'à rouler jusqu'à retrouver notre contact local, en Espagne. Avec Alexia. Elle resterait sur place avec la caisse et Laurent partirait au Maroc, choper la deuxième voiture chargée jusqu'à la gueule.

Puis retour. Une voiture ouvreuse, lui derrière avec 70 kilos de ganja. Un jeu d'enfants.

Normalement.

Hassan arriva pendant que je planais en pensant au convoyage. On se cassa rapidement tous les deux, direction la banque. Avec la GSX-R. Un truc dément. A donf. Je faillis dégobiller deux fois, pourtant j'avais rien graillé. Dans les virages, c'était n'importe quoi. Arrivée à l'agence, j'étais toute verte.

La guichetière était pas vraiment pressée de nous faire entrer. Faut dire qu'avec le casque sous le bras, on ressemblait à deux braqueurs amateurs. Elle finit par appuyer sur le bouton magique, puis tiqua quand je demandais Jonathan.

- Je vais voir ce que je peux faire pour vous...

C'était une blonde pas très jolie et beaucoup trop maquillée.

On poireauta pendant dix bonnes minutes. Des chaises en plastique et des fausses plantes vertes. Quelle misère.

Rasta était déjà en bas de chez moi. Matinal. Il venait de m'envoyer un texto. Faisait le sphinx sur mon parking en attendant notre retour.

Puis Jonathan arriva dans le hall d'accueil, tout de Armani vêtu.

- Venez, suivez moi.

On traversa deux couloirs. Il ferma la porte de son bureau.

- Vous auriez dû m'appeler avant... au lieu d'attendre ici.

Il semblait un peu nerveux.

- Pas grave. On a l'habitude d'attendre. Comme aux Assedic.

Hassan sortit plusieurs liasses de son sac à dos en se marrant. Devait y avoir plus de 10000 euros, à vue de nez. Il y avait de tout. Même des billets de cinq. Mais surtout des vingt et des cinquante. Des liasses qui claquent.

- Sur quel compte tu veux que je pose ça Hassan ?

- Un compte où je peux retirer quand je veux. Parce que l'autre fois...

Jonathan leva les yeux au ciel.

- L'autre fois j'ai placé ton argent, comme tu m'avais demandé. Et tu ne peux pas y toucher pendant deux ans, c'est vrai, mais au final, t'aura un sacré paquet de thunes en plus. Sans avoir rien branlé.

Hassan retrouvait vite le sourire quand on parlait son langage. Et Jonathan savait adapter sa tchatche suivant le public qu'il avait en face.

- Ouais je sais. Mais là je vais peut être le claquer dans des merdes. Une nouvelle bagnole pour mon père, des trucs dans le style... Donc je veux qu'il soit dispo.

- Pas de soucis. Mais ça prendra quand même 5 jours. Faut que je dépose par vagues, sinon c'est trop voyant. Enfin tu connais la musique Hassan.

Il baillait déjà. Pour lui un mec en costard était forcément un arnaqueur et à choisir, il aurait préféré garder les liasses sous son pieu. Mais il savait bien que c'était aussi ça qui avait niqué les Malki. Les flics avaient trouvé des milliers de francs chez eux, et des pesetas. Un pur délice pour la brigade des stups et les douanes. Ils avaient saisi toute la maille. Je ne voulais pas d'un scénario aussi pourri. Hors de question qu'ils saisissent un seul billet, craquant ou neuf, chez moi. Le jour où je tombe, ils auront qu'à se déchirer un peu au niveau de l'enquête pour rentrer dans leurs frais.

Je rentrai chez moi fissa, capter Rasta. Il n'avait rien fumé, ça se voyait à son air. Il était nerveux de chez nerveux, au pied du bloc. Les deux lascars allaient passer un très mauvais moment aujourd'hui. Le pire de leur vie.

Alexia passa elle aussi, juste avant midi, prendre les dernières consignes avant de faire la sieste. Le départ était proche, mais je la sentais assez détendue. J'étais persuadée qu'elle allait faire un bon taff. Assurer. Elle avait un putain de caractère.

Mon portable sonna.

Me Fischer.

Merde.

- Bonjour, ça va ?

- Ouais, bof... la raison de ton appel ?

- Ecoute j'étais au commissariat pour une garde à vue. Rien à voir avec vous. Par contre j'ai vu que le procureur avait lancé un mandat d'arrêt à l'encontre de Francis Reinhardt.

- Je t'écoute.

- D'après ce que j'ai lu sur la feuille, ce serait pour une tentative de meurtre. La victime, j'ai pas vu son nom, mais c'était un arabe je crois. Le seul truc que j'ai compris, en lisant à l'envers et en diagonale, c'est que le gars s'est fait tirer dessus en sortant de l'hôpital. Pourquoi il y était, j'en sais rien... Il serait en réa à l'heure qu'il est.

- Putain.

- Comme tu dis. Je sais que tu connais bien Francis le manouche. Cette histoire, je veux rien en savoir, mais je pense que tu devrais lui dire de se rendre. Les flics sont sur les nerfs. Ils veulent le coincer à tout prix. Et ils l'auront, un jour ou l'autre.

- Je me doute. Mais je sais pas où il est. Sans déc. Mais à la limite, c'est sans regret. De toutes façons, il ne m'aurait pas écoutée.

- C'est mauvais en tous cas.

- La victime, elle va y passer ?

- Aucune idée.

Je raccrochai.

Francis, putain.

Ce mec était cinglé. Il était allé attendre Mouss à la sortie de l'hosto pour le shooter. Quel malade. C'était de ma faute. On n'aurait pas dû l'emmener là-bas pour notre expédition punitive. Trop risqué. Tout ça pour quelques euros claqués aux courses.

Fallait que je me tuyaute sur cette affaire. Mais où ? Je pensais à Saveljic, mais j'avais pas trop confiance. Puis je pensais à cette journaliste que j'avais croisée après la fusillade. Fallait que je me creuse pour retrouver son nom. Elle en saurait peut être plus sur ces coups de feu. Peut être même qu'il y avait déjà quelque chose dans le canard. D'après ce que disait l'avocat, ça devait être tout frais.

Je passais un coup de fil au Dernier Canard local. Je savais plus le nom exact de la gonzesse, mais je me rappelais que ça sonnait breton. On me fit passer par deux standardistes et deux personnes qui « n'étaient pas les bonnes ». Puis je tombai sur la gonzesse.

Je ne savais pas trop par où commencer.

- Nolwenn le Diwan, bonjour.

- Bonjour, excusez moi... je cherche un renseignement par rapport à une fusillade.

- Celle de la rue de Vancouver, la semaine dernière ?

Elle me demandait pas qui j'étais. Cool.

- Non, pas réellement. Mais ce jour-là on s'est rencontrées, vous faisiez l'enquête sur place, vous m'avez interrogée...

- C'est possible... j'ai discuté avec pas mal de gens.

- Voilà.... J'appelle pas pour ça... en fait je sais qu'il y a eu un échange de coups de feu hier soir, devant le CHU. Un mec a été gravement blessé. Je voulais savoir... vous avez quelque chose dans le journal ?

- Non, ça ne me dit rien. Ca m'étonne d'ailleurs, qu'on ne soit pas au courant. En plus j'étais de perm' cette nuit. C'était à quelle heure ?

- Je ne sais pas. Ecoutez, je sais juste que la victime sortait de l'hosto, que quelqu'un lui aurait tiré dessus et qu'elle est en réanimation maintenant. Je pensais que vous en sauriez plus.

- Ben non. J'étais pas au courant. Mais je vais me renseigner. Vous verrez ça dans le journal demain...

Elle semblait sceptique. Et pressée de raccrocher.

- Excusez-moi madame Le Diwan, mais c'est pas des conneries ce que je vous dis. Il y a même un gars qui est recherché pour cette affaire.

- Ecoutez, vous pouvez me laisser un numéro de téléphone ? Je vais gratter et si je trouve quelque chose je vous rappelle. Et si je trouve des billes, je ferai un article de toutes façons...

Elle me croyait pas. Pas grave.

Je lui laissai mon portable, puis je raccrochai.

Les flics avaient rien dit aux journalistes. C'était foireux. Putain. Tentative de meurtre.

Rasta était assis dans le salon. Il était entrain de déballer deux cagoules style commando.

- On se déguise ?

- Déguisés ou pas, ils sauront vite qui on est...

- Clair. Mais ça leur fera une petite surprise.

David avait un regard de fou. Je ne racontai rien des histoires de Francis. On verrait ça plus tard.

14h. Direction le grand sud.

Tension maximale.

Rasta avait trouvé une vieille Passat ruinée. Celle d'un smokeur de chez nous qui avait des dettes. Ca ferait parfaitement l'affaire. En cas d'embrouilles, on pouvait carrément la laisser en plan.

On avait tous les deux mis deux couches d'habits. « Comme des putains de kamikazes qui vont se faire sauter, inch allah » avait dit Hassan. En fait, c'était pour tout cramer dès notre sortie de la cave. Voiture et habits utilisés. Notre ADN partirait en fumée et les poulets l'auraient dans le cul. Et si les deux zobs donnaient un signalement, il serait tout faux. A la masse.

On entra dans la ZUP sud, au ralenti. Trois toxicos attendaient le client, avec de la mauvaise héroïne à vendre. J'aimais pas cet endroit, il puait la mort. On se gara comme prévu, au fond du parking. L'entrée de la cave n'était pas loin. Le bloc jaune était légèrement en retrait par rapport à ses deux jumeaux. Numéro 20. Personne ne voyait l'entrée de l'immeuble depuis la rue. Parfait.

Le cousin d'Hassan était déjà là. Il nous siffla trois fois, en passant près de la voiture, puis se planta non loin de l'entrée, son MP3 sur les oreilles.

On se planqua vaguement. Rasta d'un côté, moi de l'autre. J'étais derrière un container, lui dans un angle. Comme dans un putain de film du FBI. Starsky et Hutch. N'importe quoi. Les deux zozos ne tardèrent pas trop. 14h53. Un bruit de moteur. Ils étaient en avance. Signe de prudence. Garés au fond, comme nous, le dos au bloc pour éviter toute mésaventure. Rien ne bougea pendant quelques minutes. Je commençais à avoir des crampes dans les cuisses à force d'être accroupie comme une mendiante. Je sentais mon coeur qui s'affolait. Je fis un signe à Rasta, puis je frappai violemment avec ma crosse sur la poubelle métallique.

Dzong.

Le bruit était infernal. Azzedine resta scotché au siège, mais le rouquin sortit immédiatement de la caisse, en scrutant les voitures arrêtées. Puis, il s'approcha du cousin, qui faisait semblant de rien.

- Salut man, t'attends quelqu'un ?

- Hein...

Le cousin enleva ses écouteurs, en prenant une tête de débile.

- Pardon ?

- Non rien.

Le rouquin avait un sourire méprisant.

Je vis Rasta courir comme une panthère vers la bagnole du rouquin. Cette putain de Clio de malheur. Au moment où il atteignait la porte, je mis un coup de Sig derrière la nuque du rouquin qui venait de faire volte face. Il s'affala presque sans bruit le long du mur.

Quand je relevais la tête, Azzedine était en train de gueuler. Trente secondes. Le temps que Rasta lui pointe le 357 dans les reins. Il s'arrêta aussitôt. Signe de bon sens. Le cousin s'était éloigné, son rnb dans les oreilles. Je pris les serres flex et je saucissonnais les bras du rouquin.

Ensuite, on obligea Azzedine à traîner son collègue jusqu'à l'entrée du bloc. Il tremblait

comme une feuille. On lui aurait donné 15 ans.

- Putain les gars, déconnez pas. Je vous laisse toute la came, gratis. Pas de stress. Ok ?

Rasta ne disait rien. Putain le gamin n'avait toujours pas compris qui on était, derrière nos cagoules de guignols ? Il souffla en traînant son pote jusqu'au fond. La cave était entrouverte, comme convenu.

Le rouquin commençait à se réveiller et à gémir. En ouvrant les yeux, il se mit presque tout de suite à chialer. On les dépouilla d'un grenaille et d'un 7.45. Putain, ça devait être celui qui avait fait les trous dans la BMW de David. Puis on ligota aussi Azzedine.

Et j'enlevais ma cagoule.

- Salut Azzedine.

Ce que je vis n'était plus de la peur, mais une putain de terreur. Ses mains tremblaient et ses yeux tournaient dans leurs orbites.

- J'ai l'impression qu'on a des choses à se dire toi et moi.

Rasta venait de sortir le 357. Il vida ostensiblement 5 balles, puis en remit une dans le barillet. Il le fit tourner et tira le chien.

Clic.

Le rouquin dégoulinait de sueur.

- Parler de quoi ? On n'a rien fait. Je vous jure, on n'a rien fait.

- Rien fait de quoi ?

- C'est pas nous...

Le rouquin ne disait toujours rien.

- Ah ouais, et c'est qui alors ? Ecoute bien petit con. Mon ami ici présent est très fâché. Tu vois, il avait une très belle BMW. Une chouette bagnole, honnête, avec des sièges cuir et tout. Tu vois ?

- Non, non...

Azzedine commençait à perdre les pédales. Rasta s'approcha de lui, le gun en mains. Puis il lui balança un coup de crosse dans le visage.

- On ne dit pas « non » à la patronne petit con.

Azzedine et le rouquin chialaient pour de bon, tout en nous suppliant de les laisser partir. Ça commençait à sentir la merde. Comme prévu, il y en avait un qui avait chié dans son froc.

Je repris la parole.

- Fermez vos gueules. Je veux des excuses. Tout de suite. Et avec un peu de sincérité. Sinon, mon pote le cannibale se fera un plaisir de jouer à la roulette russe... il adore ça.

Azzedine n'en menait pas large. Je sentais ma main qui tremblait, serrée sur le Sig. La haine.

- Pardon, faut nous excuser madame... on voulait pas, on croyait que...

- Tu croyais quoi enculé ? Que t'allais nous descendre et devenir le boss de la cité ?

- Non je...

- T'es un vrai malade. Pour qui tu te prends ? Tu chies encore dans les couches de ta mère et à cause de tes conneries, j'ai les flics au cul. T'entends ? T'as mis les keufs dans la partie ! T'as ramené les bleus au quartier. Te veux devenir quoi ? Une putain de balance ?

Le rouquin pleurnichait de plus en plus, en appelant sa mère.

- Et toi ferme ta gueule. Si tu continues de pleurer je t'en colle une dans le buffet.

Rasta lui met le 357 devant la tronche.

Le rouquin le regardait.

- Pitié man, pitié...

- Je t'ai dit de la fermer, t'as entendu ? Bon les gars, dites moi. Réellement. Vous vouliez vous suicider, c'est ça ?

- Non... euh... on voulait...

- ... flamber devant les potes ? Faire semblant de jouer dans la cour des grands ? Prendre la place des vieux dans le bizness ?

Les deux bébés lascars. Putain. J'avais même pas envie de les accabler. C'était des gosses. Savaient pas ce qu'ils faisaient. C'est bien pour ça qu'ils étaient dangereux. Rasta fouilla dans sa poche et sortit un embout en métal. Un silencieux. Je vis les yeux du rouquin déjanter complètement. Rasta le vissa lentement sur le canon du revolver. Je me tournais vers lui.

- Alors man ? Verdict ?

- On les bute patronne. Pas le choix. Ma BM, quand même.

Je hochais la tête.

Azzedine commençait à pleurer et à supplier. Il allait pas s'y mettre aussi. Je lui mis un coup de pied dans les burnes. Il hurla de douleur. Je détestais les pleureuses.

Puis le rouquin s'excusa, parla de sa mère, de son petit frère... de ses soucis. Intarissable.

- Je veux pas mourir s'ils vous plait. Je ne veux pas mourir...

David restait imperturbable, le chien relevé. Et le sourire aux lèvres. Je lui parlai à l'oreille.

- On embauche ces deux ânes ?

- Embaucher ? Pour quoi faire ?

- Intérim. En attendant la sortie de Pti Ka... comme ça, ils vendent et te remboursent la BMW.

- T'es tombée sur la tête patronne ? Je trouve c'est dangereux. Ils voudront se venger. Ils nous niqueront dès qu'ils pourront.

- Non. Ils ont pas les couilles. Les prendre avec nous, c'est la seule solution. On les aura à

l'oeil. Man on peut pas tuer ces deux gamins... putain, on est pas à LA...

Rasta n'était pas convaincu, mais haussa les épaules.

- C'est toi la patronne.

Je m'approchais d'Azzedine.

- Bon man, t'as le choix. Je suis pleine de bonté aujourd'hui. Soit tu bosses pour nous et tu revends ce qu'il faut pour dédommager mon ami. Style travail d'intérêt général tu vois ? Soit tu fais ta prière et je te laisse quelques minutes tout seul avec mon pote...

Rasta, toujours silencieux, continuait ostensiblement à jouer avec son calibre. Le rouquin n'écoutait plus rien. Il gémissait, parlait tout seul à sa mère.

- Alors ?

Azzedine tremblait.

- Ok, ok. C'est bon, on bosse pour vous. C'est bon.

- Mais n'oublies pas. T'auras pas de deuxième chance. A la prochaine embrouille, t'iras bouffer les pissenlits par la racine. Compris ? Même si tu m'arnaques de 5 g, t'aura une bastos dans le cul, c'est clair ?

- Oui...patronne.

Et voilà. Encore un qui m'appelait patronne.

Petits merdeux.

Rasta les détacha tous les deux, puis leur rendit les guns. Déchargés. Et parla enfin.

- Les gars ?

Les deux lascars n'osaient même pas lever les yeux vers lui.

- Vous voulez un conseil ? Allez vous laver, vous puez la merde ! Sans déconner...

Azzedine se frotta les poignets rougis à cause du scotch. Sans rien répondre.

Quand il leva les yeux, il avait pris 10 ans.

- Je vous surveillerai pas spécialement bande de nases, j'ai autre chose à foutre. Mais si vous déconnez, je finirai par le savoir. Compris ?

Azzedine me regarda.

- J'ai qu'une parole patronne. Si on bosse pour toi, il n'y aura pas de soucis. Pas d'embrouilles.

Le rouquin tremblait toujours.

- Attendez un quart d'heure, qu'on soit partis.

- Et pour le taff ?

- Tu me trouveras en temps voulu. Chez le turc.

- Ok.

Puis on se cassa sans un regard pour eux.

Putain de vie.

Par Barbara Schuster
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21

 

Personne ne dit rien dans la bagnole, au retour. Je me sentais vidée, et en même temps assez fière de notre coup. J'avais vidé ma haine. Putain. Mes instincts de violence étaient tombés nets en voyant ces deux bébés dealman.

- Et Rasta, tu crois qu'on a bien fait ?

Il roulait en fixant la bande de bitume. On s'était fait un tarpé dans une impasse de la ZUP avant de repartir. Décompression. On avait vu les gamins repartir sans un mot, tête basse, au bout du quart d'heure demandé. C'était un premier test pour voir si on pouvait compter sur eux. Ensuite, on allait leur filer des petites quantités, histoire de voir comment ils s'en sortaient. S'ils étaient réglos, qu'ils marchaient droit, on verrait bien.

- Je sais pas patronne. Seul l'avenir nous le dira. J'espère juste qu'on finira pas comme Al Pacino dans l'Impasse. Niqués par un petit con qui rêve de vengeance.

Il avait raison. Bizarrement j'avais aussi pensé à ce film. Au putain de paysage de vacances qui s'offrait au gars, à la gare. Juste avant qu'il ne se fasse buter.

Arrivée chez moi, j'avais qu'une envie : m'asseoir et me défoncer la gueule. Histoire de changer. Rasta avait appelé Hassan, pour lui raconter. Il n'avait pas fait de commentaire. On avait un peu parlé de Francis. Rasta n'était pas plus étonné que ça et ne cessait de répéter.

- Bah, Mouss l'a balancé. C'est normal qu'il se venge.

Putain. Quelle merde oui.

Je matais l'heure. Déjà 19h.

Isabelle.

Merde.

Je pris mon téléphone. Répondeur. Fait chier.

- Salut Isabelle. C'est moi, j'espère que tu vas bien. Je suis dispo si tu veux qu'on se voie ce soir...

J'avais pas fini ma phrase qu'il y avait un double appel.

- Salut. C'est moi. Désolée, j'ai pas eu le temps de décrocher, j'étais déjà en ligne avec un

client... Ca va ?

- Ouais. Très bien. Et toi ?

- Ecoute, je suis en voiture, pas loin des Mailles. Tu veux que je passe chez toi ?

- Euh... pfffff...

- Dis moi ? J t'entends pas bien... c'est oui ou non ?

Elle se marrait un peu. Et merde.

- Passe, d'accord, avec plaisir. C'est au 17, rue de Vancouver. Tu verras un tabac et après, c'est à droite.

- Ok, je trouverai.

- Pour la voiture... gare toi devant, c'est mieux.

- Pas de soucis... c'est qu'une voiture tu sais.

- Ouais, mais je préfère.

Elle raccrocha. Nouveau coup de fil. Putain de phone.

- Bonsoir, c'est Nolwenn le Diwan.

- Ah bonsoir madame. Alors, vous avez quelque chose ?

- Ecoutez je ne sais pas où vous avez eu vos infos, mes les flics semblaient plus qu'emmerdés quand je leur ai demandé s'il y avait eu des échanges de coups de feu au CHU. Ils ont confirmé vaguement, sans donner aucun détail... Ils ne voulaient pas du tout donner le nom de la victime, ou une quelconque raison... Je n'en sais pas beaucoup plus. Je crois que ça les arrangeait pas trop que je sois au jus en fait.

- Ouais, je vois ça...

- En tous cas, je voulais vous remercier de nous avoir prévenues. Je crois voir qui vous êtes, on ne s'est croisées que rapidement... sur le trottoir non ?

Je ne répondis pas. Elle enchaîna.

- Ecoutez, grâce à vous, j'ai une info exclusive. Donc si vous voulez, je peux vous piger l'info.

- Me quoi ?

- Vous piger. C'est à dire vous payer, pour l'info que vous avez fournie au journal. Il faut que je remplisse un papier avec notre nom, votre numéro de compte... on vous versera trente euros à peu près.

- Ah non, je veux pas. Je veux pas trop donner mon nom... Et l'argent, non, ça ne m'intéresse pas. Mais utilisez l'info, pas de problème. Je voudrais juste vous demander une chose : ne dites à personne où vous l'avez eue.

- Ne vous inquiétez pas, je protège mes sources.

Elle parla de déontologie, mais je savais pas trop ce que c'était.

Puis elle me fila son numéro de portable, en me disant de ne pas hésiter à l'appeler si je savais quoi que ce soit de neuf sur cette affaire. J'avais le nom du meurtrier, mais je pouvais pas lui dire. Quand même c'est abusé. Faut qu'elle bosse un peu aussi. Elle me dit aussi d'appeler si je voulais signaler un truc qui se passait aux Mailles, à l'occasion.

Je notai ses coordonnés au moment où ma sonnette se mit en branle.

Merde. C'était toujours Sarajevo chez moi. Je rangeais vite fait mon « organigramme » sous le plancher, à côté des feuilles de compte. Je gardais toujours le compte des troupes disponibles. Je venais de rajouter deux noms. Az et Rooks. C'était désormais leurs surnoms de biz.

A peine le temps de vider le cendrier dans la poubelle, Isabelle se tenait à la porte.

- Entre, je t'en prie.

Rasta était encore affalé dans le canapé, à jouer à la Play.

Il sembla très étonné.

- Oh... bonjour.

Il se leva (miracle) et embrassa Isabelle comme un vrai gentleman. Je faisais la moue.

- Et bien mesdemoiselles, je crois que je vais vous laisser tranquilles.

- Je ne te chasse pas Lee ?

Il tiqua. Quel idiot, il avait oublié son nom d'emprunt ou quoi ?

- Euh... pas du tout. Je faisais que passer. J'ai tout un tas de choses à faire encore...

- A bientôt peut être alors ?

Isabelle semblait plutôt contente de le voir.

- J'espère bien.

Il sourit, prit sa veste et son sac à dos. Peinard, mais correct. J'avais eu un peu peur qu'il se tape l'incruste. Juste pour flamber encore devant Hassan. Mais non. Tant mieux, j'étais pas vraiment d'humeur.

- C'est sympa chez toi...

Tu parles, c'était pourri comme tout. Et complètement en bordel. Et nase. Putain de HLM.

- Tu vois maintenant pourquoi je ne voulais pas que tu viennes...

Je montrais du doigt une pile de fringues sales et les moutons de poussière dans un coin. Sans compter le lino grave rapé. Ruiné. Et les murs. Ca méritait un sacré coup de peinture.

- Mais pas du tout. T'as entendu ce que je viens de dire ? Que je trouvais ça chouette.

- Ouais...

J'étais pas convaincue. Mais c'était gentil de sa part.

- Je suis très contente que tu me laisses finalement venir chez toi. J'étais un peu curieuse...

- Eh ben tu vois, il n'y a pas de quoi. C'est rien de spécial.

Elle sourit.

- Ecoute Isabelle tu pars demain c'est ça ?

- Ouais. En début d'après-midi, pour Toulouse. Avant j'ai un peu de temps...

Elle s'assit sur le canapé, en prenant un air langoureux. Je lui proposais un verre.

- Tu veux du rhum ? Une bière ? Ou un jus de fruits ?

- Ouais s'il te plait. Sans alcool. J'ai pas trop envie de boire ce soir.

J'étais emmerdée. J'en avais marre de lui mentir sur tout. De ne rien raconter. Mais Isabelle ne semblait pas s'en émouvoir plus que ça. Elle finit par m'embrasser et me traîner au lit. Pour ça, elle était infernale. Après tout, elle avait raison. A quoi bon perdre son temps à parler ?

- Qu'est ce qu'il y a ? J'ai l'impression que t'es ailleurs ce soir ? A moins que... je ne sais

pas, peut être que tu ne voulais pas me voir ? T'as peut être juste plus de désir...

Je soupirai. Elle pouvait pas comprendre en fait. Je commençais à me dégoûter moi-même avec mes mensonges et omissions en série. De quoi niquer ma libido.

- Excuse moi Isabelle. Je suis juste... je sais pas quoi te dire.

Elle se redressa, le coude sur le coussin. Puis me regarda droit dans les yeux.

- Ecoute, je crois que c'est de ma faute. J'ai tendance... disons, à m'emballer un peu, c'est vrai. Peut être que ça te fait peur, je ne sais pas. Que c'est devenu trop sérieux. Trop vite. Alors que tu pensais juste sauter une hétéro pour une nuit... Mais j'avais rien prémédité moi non plus.

- Non. Non Isabelle. C'est pas de ta faute. Je t'assure. C'est de la mienne. Je me sens pite tu vois ?

- Pas vraiment. Ca veut dire quoi, euh, pite ?

- Je me sens nase, nulle, tout ça quoi. Parce que j'ai mal agi avec toi.

- Mais pourquoi ? Qu'est ce que tu as fait ?

- Je t'ai menti. Je te mens depuis le début en fait.

Elle ne répondit rien mais son regard se durcit. Je ne savais pas trop par quoi commencer.

- Mais avant de te raconter mon histoire, si toutefois tu veux l'entendre, faut que tu saches un truc. J'ai jamais raconté de bobards sur les sentiments que j'avais pour toi.

Je déglutis. Putain, qu'est ce que j'étais nase pour ce genre de déclarations.

- Mais je suis pas flic. Pas du tout.

Elle semblait plus perdue que vraiment fâchée.

- Ah bon ? Mais tu fais quoi alors ? Rien ?

- Ben si... je travaille dur même et c'est bien ça le problème. Tous les mensonges découlent de celui-ci.

Isabelle allait me détester. Ou me prendre pour une mythomane.

- Parce que mon boulot, c'est de revendre du cannabis.

Elle fronça les sourcils, puis me regarda plus fixement.

- Tu veux dire que tu... tu trafiques ? C'est ça ?

- Ouais c'est exactement ça. C'est pour ça que j'ai pas arrêté de te mentir depuis notre rencontre. Je suis une délinquante comme y disent. Putain je sais que ça craint. Je suis tellement désolée.

Je devais avoir une drôle de tronche. Isabelle semblait me jauger, avec un air indéchiffrable.

Puis elle me serra dans ses bras.

On entendit un bruit de mobylette. J'avais laissé la fenêtre ouverte. Il faisait une chaleur épouvantable.

- Tu sais je m'en fous. Dans le fond.

Je m'attendais à tout sauf à cette réponse.

- C'est ta vie. Je suis très heureuse que tu m'aies dit la vérité. Je préfère ça. C'est une preuve de confiance pour moi... après tout, je pourrais te dénoncer à la police.

- Non... tu ne ferais pas ça.

- Non, je ne ferai jamais ça. En effet. Pas maintenant. Je tiens trop à toi.

Je baissai les yeux.

- Tu sais, je ne voulais pas te raconter des salades. C'était pas prévu. Le soir où on s'est rencontrées tu vois, je pensais pas... à tout ça.

Je souris en repensant à cette soirée.

- Je pensais juste que t'allais me foutre un râteau tu vois. Peut être même sans t'en rendre compte. Et voilà. Fini. Après, on a passé la nuit toutes les deux et pas de chance, j'avais le... machin.

- Le fusil ?

- Oui, le pistolet... enfin bon, voilà. Du coup j'ai commencé à essayer de t'expliquer et tu m'as dit que t'avais deviné, que j'étais flic. Du coup, j'ai laissé faire. C'est nul je sais, mais c'était plus facile.

- C'est pas grave.

Elle sourit.

- Moi qui me croyais si maligne avec mes déductions...

- C'est ma faute. Désolée...je me sens pas honnête.

Elle rigolait presque.

- Tu revends de la drogue et pour un mensonge de rien du tout, tu culpabilises et tu dis que ce n'est pas honnête ? T'es drôle toi...

- Ouais pardon, c'est nul.

- Mais arrête de dire ça. Ecoute, tu veux que je te donne ma version ? Je me faisais chier comme un rat mort dans ma vie. J'ai toujours passé ma journée au travail. Du matin au soir. Depuis le divorce, j'ai pas eu de vie personnelle. Sauf une stagiaire l'été dernier. Elle était là six mois. Elle ne me plaisait pas trop, et à la base, les filles... mais elle m'a franchement draguée. Un soir, il y avait un pot pour un départ en retraite. J'y étais allée, elle aussi. On a fini au lit. Ca a duré un peu et voilà. Tu vois, le grand romantisme... bref, j'avais fait une croix définitive sur le sexe et je ne te parle même pas de tomber amoureuse. Et depuis que je t'ai rencontrée, je ne sais pas... le premier soir là, c'était n'importe quoi, je l'admets. Mais depuis... je ne sais pas... c'est différent.

Cette fois, c'est moi qui la matais. Elle était en train de me faire une putain de déclaration. Y m'arrivait quoi ? J'allais quand même pas être vraiment amoureuse ?

- Merci, Isabelle. Merci. Tu sais, j'apprécie beaucoup... je sais pas, nous, ensemble... j'aime bien être avec toi, réellement. Mais je ne veux pas trop m'attacher. Je... j'ai eu des problèmes avec une... fille et je sais pas. Je sais pas si je suis à la hauteur. Et si je peux encore l'être.

- Bien sûr que tu es à la hauteur ! Arrête avec ça. Et tu sais, je ne vais pas te mettre une pression folle. Si tu veux on se voit moins, on s'accorde un peu plus de liberté...

J'écoutais plus ce qu'elle disait, j'étais lancée. Je ne m'arrêtais plus de l'interrompre.

- Et je ne veux pas que tu aies des problèmes, si jamais... tu vois, la police nous chope. Tu n'as rien à voir dans ce truc, mais les flics... tu sais comme ils sont.

- Pas trop... mais ne t'inquiète pas pour moi. Je suis grande. Enfin je sais pas, tu revends quand même pas des kilos non ?

- Ben... disons que...

Qu'est ce que je pouvais dire ?

- Si ?

- Oui. Je suis désolée Isabelle. Je revends des kilos, combien vaut mieux pas que tu le saches et oui ça me rapporte énormément d'argent. Mais putain, j'ai jamais voulu ça, je te jure. Cette vie, je l'ai pas choisie. Et d'ailleurs j'en ai tellement marre que je vais peut être me foutre au vert.

Je me mis à chialer, moi qui ne me montrait faible devant personne. Je me mis à chialer et ça ne s'arrêtait plus. A tel point que je ne savais même plus à la fin pourquoi je déversais toute cette flotte.

Et comble de l'élégance, maintenant je reniflais. Cool. Et sexy.

Elle ne dit plus rien. Moi non plus. Puis je m'endormis. J'étais au bout.

Quand j'ouvris à nouveau les yeux, elle était assise sur le lit et fumait une cigarette. Elle avait les épaules à l'air libre. Charmante.

- Tu fumes ?

Je captais pas quelle heure il pouvait bien être. Je matais le réveil fluo. 21h. J'étais complètement décalquée.

- Non. Enfin ouais. Je réfléchissais à tout ça.

- Tu m'en veux ?

- Non, pas trop je crois. Je sais pas, c'est pas comme si tu vendais des armes ou, je ne sais pas, de l'héroïne. Ou que tu dépouillais les grand-mères.

- Non, c'est pas pareil en effet. Mais c'est pas beaucoup mieux. Dans le fond.

- Bah... les gens fument, alors... vous vendez ? Où est le mal ?

- C'est juste complètement interdit. Sinon, tout va bien.

Elle éclata de rire et moi aussi.

Putain je l'adorais cette meuf.

Par Barbara Schuster
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22

 

FEVRIER 2006





- Veuillez vous lever et décliner vos identité, date et lieu de naissance, s'il vous plaît.

- Agnès Braun, née le 14 mai 1974, à Strasbourg.

La présidente était telle qu'on me l'avait décrite en prison. Sèche, toute maigre, les cheveux raides. Pas drôle. La sorcière, c'était son surnom selon les flics du tribunal.

Elle me demanda de me rasseoir et fit décliner leur blase à tous ceux qui étaient assis à côté de moi dans le box. Que des mecs. Et Alexia. Ca faisait exactement 9 mois et 3 jours que j'attendais ce jour. 9 mois à pourrir dans cette putain de cellule lugubre.

Je matai David, très digne, qui portait un costume bleu. Hassan, en jeans et baskets, un bouc léger au menton. Pti Ka, l'air fermé à côté de son frère Hamidou. Laurent, les yeux cernés, cherchait sa mère du regard, dans la salle. Il avait pris un sacré coup de vieux. Az et Rooks étaient juste derrière moi, sur le deuxième banc. Jonathan pleurait, les mains sur le visage. Et Saveljic au bout, l'air impénétrable.

Lui qui nous avait tous balancé. Il avait été gaulé avec 35 kilos de stuff, juste avant les fêtes de Nouvel An, fin 2004. Sous la pression, il avait avoué et donné l'organigramme.

Il aurait pu la fermer. Même si notre bizness était déjà foutu à ce moment-là. Trop de trucs étaient déjà partis en vrille.

Francis d'abord. Les keufs avaient fini par lui mettre la main dessus, après 10 mois de cavale. Entre temps, Mouss était décédé à l'hôpital, d'une infection post opératoire. Le manouche avait été jugé pour meurtre, dans une ambiance de lynchage. La cour d'assises avait requalifié en assassinat. Préméditation. Il avait pris 18 ans.

Putain de western.

Rasta et moi, on avait été entendus. Forcément. Et on avait eu chaud aux fesses. Les enquêteurs nous soupçonnaient -à raison d'ailleurs- d'avoir été là. Ou d'être les commanditaires. Mais ils avaient rien pu prouver. Francis était une tombe. Les poulets avaient été niqués.

Mais du coup, j'avais revu l'enquêtrice à deux euros, avec son nom à particule. Anne de la Gorce. Celle par qui le malheur était arrivé.



Les bancs réservés au public étaient blindés. Putain de cirque. Une bonne moitié des gens étaient d'anciens voisins. Des clients. Des amis. La famille. Les Mailles en force. Le genre de tronches qui donnaient illico une mauvaise opinion de nous aux trois magistrats assis en face. J'essayais de me concentrer sur ce que racontait la présidente.

- ... et pour l'ensemble des ces infractions, suivants les articles précédemment cités, vous encourez une peine de 10 ans d'emprisonnement.

Hassan et moi, on attendait rien de ce procès. On prendrait nos 10 ans et au revoir. Pas la peine de faire appel, sauf si on voulait repointer notre nez hors de la maison d'arrêt. C'était cuit.

Et recuit.

Me Fischer remuait frénétiquement des papiers dans son dossier. Il donna un coup de coude à sa collaboratrice, qui défendait Hamidou et Karim.

- Je trouve plus la nullité de procédure...

- Laisse tomber, on fera ça plus tard.

La présidente jeta un regard sévère vers eux. Puis elle commença à résumer l'histoire.

Notre putain d'histoire.

L'arrestation de Saveljic. Mois de décembre pourri. Le début de la fin. La mise sur écoutes de Karim et Hamidou dans une affaire de voitures brûlées. Le lien entre eux et Saveljic. Et nous. Rasta d'abord. De filatures en recherches, les flics nous avaient tous identifiés, un par un. Az et Rooks, qui bossaient comme des malades. Eté comme hiver, jour et nuit. Les copines d'Alexia qui arrosaient la fac. Et Laurent. Le GIPN avait failli assommer sa mère qui hurlait comme une démente quand ils défoncèrent sa porte, un matin de mai.

Moi, ils me chopèrent que le lendemain de la date prévue pour le grand ramassage. J'avais prévu de dormir chez Isabelle. Ils pétèrent bien sa porte, à 6 heure pile. Mais on était parties passer la soirée chez des amis à elle, à 30 bornes. On avait dormi là-bas. Les keufs en civils m'avait cueillie au pied de mon bloc, le lendemain midi.

Gueule de bois.

J'avais à peine eu le temps de comprendre ce qui m'arrivait, que je me retrouvais plaquée au sol, un gun dans le cou. En tournant instinctivement la tête, j'avais vu qu'ils étaient en train d'arrêter Isabelle. Putain de pétage de plomb.

Je m'étais relevée, mise à hurler moi aussi. Je savais plus du tout ce que j'avais dit, mais j'étais enragée. Une vraie cinglée. Ils s'étaient mis à trois sur mon dos pour que j'arrête de bouger. Ensuite, j'avais eu droit à des menottes aux poignets et aux chevilles. Un putain de truc de bagnard ricain. Et un coup de tonfa dans les dents. Je pissais le sang.

Je me souviens juste que je gueulais « laissez là, elle y est pour rien ». Et des coups dans les côtes, la tronche collée au bitume, le genou tordu. Et Isabelle, assise dans la deuxième voiture avec un keuf et des menottes, en train de chialer.

Et moi qui chialais aussi. Qui hurlais.

Ensuite, je ne l'avais plus vue du tout pendant de longs mois. J'étais partie en préventive. Elle était placée sous contrôle judicaire. Interdiction de visites.

J'avais serré les dents et tenu le coup. Codétenues débiles. Le plus dur. Parquet, juge d'instruction, avocat. Je me souvenais bien du tout premier magistrat qui m'avait entendue. Un mec assez grand, pas mal. Mais très hautain.

- Je ne vous imaginais pas comme ça, mademoiselle Braun.

Puis il avait souri, l'air pincé, avant de demander le mandat de dépôt. Mon avocat se battait comme il pouvait, arguant de mon casier vierge. En même temps, on me reprochait un délit d'importation illicite de plus de 800 kilos de résine de cannabis. En bande organisée. Je voyais pas trop comment je pouvais échapper à la détention.

Ensuite la juge d'instruction me convoqua pour mon pedigree. Ca devait déjà faire deux ou trois mois que j'étais en détention.

- Vous avez dit à l'enquêtrice que vous viviez en concubinage. C'est-à-dire ?

Je soupirai. J'étais fatiguée, j'avais faim, j'avais pas pris de douche depuis deux jours. Et il faisait chaud, dans ce bureau enfumé.

La juge reposa sa clope, remonta ses lunettes, puis me regarda.

- Alors ? J'attends.

Un flic se dandinait derrière moi, sur le parquet. Il devait se faire sacrément chier. Putain de chaleur de merde.

- Ben en concubinage, ça veut dire en concubinage. C'est tout.

- Avec qui ?

Pourquoi elle posait des putain de questions dont elle connaissait déjà les réponses ? Sa mère.

Sans déconner.

Je soupirai une nouvelle fois.

- Isabelle Arnaud.

- Vous êtes lesbienne ?

- On peut dire ça...

Elle fronça le bout de son nez.

- Répondez juste aux questions. Pas la peine de faire de l'ironie ou de soupirer.

- Ok, c'est bon. Oui, je suis lesbienne madame la juge.

Putain, quelle chieuse.

- Combien de temps avez vous vécu ensemble ?

- Ben, disons qu'on a toujours eu deux appartements mais durant la dernière année et demie... on peut dire que je vivais chez elle.

- Depuis 2004 alors ? Vous avez un mois précis ?

- Non.

Elle continua à poser des questions sur mon couple et ça me foutait mal à l'aise. Perverse.

- Vous aviez l'habitude de payer des factures pour elle ? Des restaurants, des habits, des voyages ou autres ?

Que des putains de conneries. Je voulais pas d'Isabelle dans cette histoire. Elle avait trop rien à voir.

Merde.

Au bout du troisième entretien, on aborda enfin les faits. Je commençais à en avoir marre de raconter mon enfance. Pouvaient pas comprendre que j'avais pas envie d'en parler, de cette enfance pourrie ?

Bâtards.

Mon avocat était souvent en train de me dire de me calmer. Je faisais mon possible. Mais c'était dur de garder de la sérénité. Surtout que je refusais de toucher à un seul médicament en prison. Je voulais pas devenir accro aux calmants. Hors de question. Et les cinglées que les matons avaient foutues avec moi en cellule. Pour me faire craquer. Ces enculés m'avaient mis avec une putain de salope qui avait tué son gamin de 8 mois en le jetant par terre.

Merde.

Les trois premières semaines, en détention, j'avais cru devenir tarée. Limite suicidaire. Je ne pensais qu'à une chose : Isabelle. Je voulais être sûre qu'il ne lui arriverait rien. Je culpabilisais comme une folle. Je m'inquiétais beaucoup aussi pour Jonathan. J'avais peur qu'il ne tienne pas en zonzon. Et sa femme et ses gosses, qui n'étaient au courant de rien jusqu'à son arrestation. Quelle misère.

Je regardai à nouveau la salle. Je vis ma frangine, dans un coin, presque au fond. Elle était un peu à l'écart et ne levait presque jamais les yeux. Elle avait refusé de venir témoigner pour moi. La police avait dû la chercher pour qu'elle dépose. Et devant la barre, c'était pas la peine d'y penser. Elle avait peur des journalistes. Que cette affaire ne touche sa réputation et celle de son dentiste de mari.

Mon père était mort pendant ma détention provisoire. C'est les enquêteurs qui m'annoncèrent cette nouvelle. Apparemment, il avait fini dans la rue, à Grenoble. Pourquoi là-bas ? Personne n'en savait rien. Ma mère avait accepté de venir à la police, et au tribunal. D'après ce que j'en savais, de loin, elle se bourrait d'anxiolytiques. Du genre à ne pas se réveiller le matin de l'audience. Et mon frère... zéro nouvelles. Ca faisait déjà bien longtemps qu'il avait disparu dans l'hyperespace.

Ce procès devait durer 4 jours. On était une quinzaine. Nos petits revendeurs étaient libres. Ils étaient assis sur un banc presque en face de nous, à côté de la journaliste. Ironie du sort, c'était la baba cool bretonne. A qui j'avais parfois donné des tuyaux. Elle avait dû halluciner quand elle avait compris qui j'étais. Ou pas. Je sais pas. En tous cas elle me fit un sourire quand je croisais son regard. Je lui dis bonjour en baissant légèrement les paupières.

Isabelle n'était pas là. Comme elle était convoquée en tant que témoin, le lendemain, elle pouvait pas assister au procès avant. J'avais hâte que ce moment soit passé. Je craignais le pire.

J'avais tellement honte de moi.

Je lui avais envoyé des dizaines de lettres. Moi qui détestais écrire et n'avais jamais posté une seule carte de ma vie. Aucune réponse. Mon avocat m'avait dit qu'il soupçonnait une manip de la juge. Une saisie du courrier. Le mien comme le sien. Moi, je pensais surtout qu'elle ne voulait plus me revoir, ni entendre parler de moi.

Dur. Mais juste. J'avais foutu sa vie en l'air.

Et la mienne.

Merde.

Il y avait aussi un cameraman de télé locale avec les cheveux longs et deux photographes. Ils étaient sagement assis sur le banc, en attendant la prochaine suspension de séance pour agir.

« ... cette mise sur écoutes permit l'identification d'Agnès Braun. Cette jeune femme a déjà été impliquée, en 1997, dans un autre trafic d'envergure. Néanmoins, son casier est vierge. Pour les enquêteurs, il s'avèrera au fil des écoutes qu'elle est à la tête de ce réseau de revendeurs... Son surnom, « la patronne » ne laisse planer aucun doute. En plus de la revente de résine, Agnès Braun est aussi soupçonnée d'avoir blanchi l'argent du trafic, avec l'aide de Jonathan Miguel, un de ses amis d'enfance issu lui aussi des Mailles... »

Elle continuait. J'écoutais qu'à moitié, j'attendais les questions.

Rasta s'approcha de mon oreille.

- Va falloir être forte patronne.

Je chuchotai en retour.

- T'inquiète man. T'es à côté de moi, peut rien m'arriver.

- Yes I.

En détention, Rasta était devenu plus religieux. Avant, c'était surtout la fumette qui l'intéressait dans tout ce délire jamaïcain. Mais en prison, il s'était raccroché à Jah et lisait tout un tas de conneries, Marcus Garvey et autres. Ses dreadlocks lui tombaient aux genoux, assis comme il était. Le fait qu'il soit en costume lui donnait un air complètement décalé. Un air de sage africain.

Puis la présidente demanda à Saveljic de se lever et tout le monde se tut.

Il raconta son interpellation, les pressions policières. Il nia avec l'énergie du désespoir tout ce qu'il avait affirmé avec moult détails à la police. Il nia jusqu'à connaître Rasta, alors que le dossier comportait une magnifique photo d'eux deux entrain de se serrer la paluche, au parc.

- Donc toutes vos déclarations en garde à vue sont bonnes à jeter, si j'ai bien compris ?

- Oui madame la présidente. Les enquêteurs m'ont dit que si je balançais quelqu'un, n'importe qui, ils me laisseraient partir. J'ai eu peur pour ma femme et mon fils, je voulais absolument sortir du commissariat. Vous savez madame, j'ai fait plus de 70 heures de garde à vue...

- Oui monsieur Saveljic, je sais. Mais c'est pas non plus la première fois que vous vous faites interpeller non ? Vous savez comment ça marche. Alors, vous soutenez toujours que vous ne connaissez ni Agnès Braun, ni Hassan El Klifi ici présents ?

- Je les connais de vue, du quartier. Bonjour, bonsoir, c'est tout.

- Vous saviez qu'on surnommait mademoiselle Braun « la patronne » ?

- Non madame.

La présidente leva les yeux au ciel et soupira.

Elle relut une écoute téléphonique entre lui et l'un de ses revendeurs. Il répétait quatre fois qu'il fallait attendre l'ordre de la patronne. Niqué.

Quel con. Il avait balancé, il avait balancé. C'était trop tard. Revenir sur ses aveux, c'était pire que pire. On entendait quelques sifflements et murmures dans le public.

- Monsieur Saveljic... avez-vous eu des menaces de la part de gens ? Y compris ceux présents à vos côtés, bien entendu.

- Non madame.

Il suait. Mentait. Fait comme un rat. Et en plus, avec ces conneries, on passait pour de foutus terroristes, moi et Hassan. La juge poursuivit son interrogatoire, sans grande conviction. De toutes façons, il n'y avait rien à tirer de Saveljic. Le Serbe était plus buté que jamais. Ensuite, elle interrogea la fratrie Hamidou/Karim.

- Karim El Wifi, veuillez vous lever.

Elle le bombarda de questions sur cette histoire de voitures brûlées. Mais elle se gourait de frangin. C'était plus Hamidou qui s'occupait de se débarrasser des voitures «chaudes». Il était réputé pour ça aux Mailles. Mais la présidente n'y comprenait rien. Comme tout le monde, elle confondait les deux frangins.

Son avocate couina et protesta.

- Mon client purge une peine pour ces faits. Il a déjà été jugé. Je ne vois pas l'intérêt de...

La présidente la coupa sèchement.

- Me Delarosa, vous aurez tout le temps de plaider pour votre client. En attendant, c'est moi qui mène les débats.

Paf, dans la tronche. J'avais presque envie de me marrer. Pendant une heure, Hamidou et Pti Ka passèrent au décapant. J'avais l'impression que la présidente connaissait toutes nos déclarations par coeur. Putain de sorcière. Une carte mémoire sur pattes.

Merde.

Pti Ka s'en sortit plutôt pas mal. Hamidou beaucoup moins. Il mentait et s'embrouillait. Pour finir par se contredire. Pas grave. Les quantités, les additions, c'était pas son truc. Alors savoir combien de barrettes il avait vendu, c'était du sport.

La présidente ne se faisait certainement pas beaucoup d'illusions. Mais elle était coriace.

- L'audience est suspendue 15 minutes.

Les trois magistrats se levèrent et le vieux flic assis à côté de moi ouvrit un oeil. Il somnolait depuis le matin. Les keufs nous parquèrent dans le couloir fermé au public. Rasta resta près de moi. Je lui proposais une clope, mais il avait arrêté de fumer. La journaliste fit la bise à deux des policiers, puis s'approcha de nous, direction les toilettes.

- Bonjour madame la journaliste.

Le flic qui me tenait tira sur la corde des menottes.

- Hé, qu'est ce que tu fais ?

La journaliste sourit.

- C'est bon Bernard, on se connaît.

- Ben dis donc, t'en connais du beau monde...

Le flic moustachu la jaugea. Elle ne dit rien et vint me serrer la main. Le bracelet en métal me faisait mal au poignet. Quelle merde. On était attachés comme des vrais clebs.

Nolwenn Le Diwan tendit la main à David.

- Bonjour.

Il grimaça, puis tourna la tête vers Hassan.

- Vous m'avez reconnu ?

Je souris.

- Ben oui, quand même.

- Vous savez madame Braun...

- Appelez moi Agnès, c'est bon... tout sauf la patronne.

Je fis une vieille grimace. Elle sourit, timidement.

- Vous savez, je n'avais pas du tout compris que c'était vous... même à la lecture de l'arrêt de renvoi. J'avais pas du tout fait le rapprochement. C'est quand l'un des flics des stups m'a montré un cliché de filature que j'ai fait le lien. J'étais scotchée. Dire que pendant tout ce temps, vous m'avez donné des tuyaux... gratis en plus.

- Ouais. C'était rien. J'espère juste que vous ne serez pas trop dure avec nous dans le canard.

- Je vais essayer... mais bon, vous savez comment c'est.

- Ouais, pas de soucis. De toutes façons, vous êtes libre d'écrire ce que vous voulez non ? Bien ou mal... Pour les gens, on est des méchants de toutes façons. Des putains de drogués.

Le flic tira une moue.

Elle savait pas trop quoi dire de plus. Moi non plus d'ailleurs.

- Vous savez, j'ai lu vos articles en maison d'arrêt après mon arrestation... sur notre trafic. Il y avait plein de trucs erronés. Mais bon, avec le recul, c'est pas si grave.

- Désolée.

- C'est la vie. Les Mailles finissent toujours perdantes.

Je haussai les épaules. Je vis un peu de tristesse dans ses yeux, puis elle s'excusa et alla pisser.

Cette nana était sympa et faisait un boulot à la con. Je discutai encore un peu avec Rasta et Hassan. Saveljic était dans son coin. Personne ne lui adressait la parole, mais personne ne l'emmerdait non plus. J'avais prévenu tout le monde. Pas de conneries avec Saveljic. On était déjà assez dans la merde comme ça.

Me Fischer discutait en riant avec ses confrères. Il y avait la crème du barreau. Attirée par les euros clinquants des trafiquants de stups. Toujours plus rentable que de défendre un manouche qui volait des poules.

Hamidou s'approcha de moi.

- Ouaich patronne bien ? Ça allait non ? J'ai pas dit trop de bêtises ?

- T'étais parfait man.

En vérité, il avait été à chier. Suffisait de voir la tronche ravie du proc durant sa déposition pour s'en rendre compte. Mais ça servait à rien de l'enfoncer.

- Nickel.

- Vrai ?

- Ouais. Mais juste un truc... arrête de m'appeler patronne... ici ça fait mauvais genre et puis c'est fini tout ça.

- Euhm... si ça se trouve, vont être indulgents... peut-être on prend 3 ou 4 ans.

- Toi oui. Mais moi, je pars pour 10 ans. Avec le blanchiment d'argent, l'association de malfaiteurs et tout, je suis foutue. Obligé.

- Ah patronne... sois optimiste. 10 ans, ça veut dire 7 max en vrai. T'as déjà fait quasiment un an... Au pire, il te reste 5 ans à tirer.

- Ouais.

Il avait raison. Mais je ne voulais pas penser à l'après. Trop dur.

Jonathan était assis dans un coin. Seul. Il avait maigri.

- Oh Jon...

- Salut patronne.

- Putain, arrêtez de m'appeler comme ça, sans déconner... ça craint.

- Excuse Agnès.

- Laisse pisser... ça change pas grand-chose. Ca va toi ?

- Ouais. Enfin non. Je deviens fou en prison, tu sais. Je prends des cachetons, je dors pas de la nuit et le matin je suis en vrac. J'ai peur de tout. Le moindre bruit me détraque complet. Tu sais que le psy de la prison a failli me faire transférer chez les neuneus ? Mais je crois que je préfère encore rester en prison...

- T'es à quel étage en ce moment ?

- Au deuxième.

- Avec qui ?

- Quatre gars. Corrects, ça va encore. Des escrocs qui ont émis des chèques volés.

- Tiens le coup man. Dans quatre jours, t'es dehors.

Je vis ses mains qui tremblaient.

- J'y crois pas.

- Moi si. T'aura un peu ferme, pour couvrir ce que t'as déjà mangé et du sursis. C'est obligé. Tu vas sortir.

- Ouais, ouais.

Ses ongles étaient rongés jusqu'au sang. Il semblait famélique dans son pull trop grand.

- Ecoute Jonathan... tu sais que je suis désolée. Vraiment.

Sa femme s'était barrée, sans laisser d'adresse, avec les gosses.

- Il n'y a pas de quoi. Je suis grand. J'ai joué, j'ai perdu. Tu ne m'as pas forcé la main.

La sonnerie retentit. Signe que la cour était de retour. Les bleus rattrapèrent chacun leur mouton et on remonta tous dans le box.

Par Barbara Schuster
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23

 

A midi, c'était casse-croûte dégueu pour tout le monde. Ce genre de sandwichs pourris, ça me rappelait à chaque fois la garde à vue. Pas moyen de faire autrement.

A mon arrivée aux geôles du commissariat, j'étais au taquet. Malgré les coups de trique, sans discontinuer, des Mailles jusqu'au central. Ils m'avaient chopée à trois, pour me jeter hors de leur break de merde. Ensuite ils m'avaient traînée dans la cour. J'avais mal partout, la tronche déchirée. Mais je fermais ma gueule. J'avais eu ma dose de ratonnade pour la journée.

Puis ils me laissèrent sécher trois heures. Pas la peine de vouloir pisser ou appeler mon avocat. Que dalle. Assise comme un clocharde sur une espèce de lit strapontin merdique

Les fils de pute. Sans déconner.

Ensuite, un adjoint de sécurité qui devait faire 100 kilos était venu me chercher. A faire peur.

- Salut poulette. Ecoute, on m'a dit que t'étais une vraie chieuse. Moi, je t'ai rien fait, si tu la coules douce, t'auras pas de soucis, je lèverai pas la main.

Putain d'enculé. Il sourit. Il lui manquait déjà trois dents. Il devait pas lui rester autant de neurones en état de fonctionner.

Je baissai les yeux, sans rien dire. C'était le jeu. On avait perdu. Face à des nases pareil, fallait le faire. Vraiment. Game Over.

Puis, une bleusaille prit ma première déposition. Un gars en civil avec une tronche de tueur albanais était débout derrière lui et me fixait. L'air faussement nonchalant. Les choses sérieuses n'avaient pas encore commencé. Putain de trouille. Ils allaient me buter dans ce bureau comme on abat un clebs.

Finalement, après avoir pris mon nom et un tas d'autres conneries, ils me redescendirent. Retour à la case départ, après un détour par les chiottes. Je regardais à travers le plexi dès que j'entendais des pas. Je vis Hamidou et Karim. Et Hassan, cassé en deux, avec un cocard. J'avis pas encore croisé Rasta. J'espérais qu'il avait réussi à fuir cette merde.

Que dalle.

En fait, le premier jour, il s'était retrouvé à l'hôpital. La bastos d'un flic lui avait bien amoché la cuisse, lors de l'interpellation. Les bouchers étaient en train de le recoudre.

Rasta n'avait pas trop aimé le coup de sonnette matinal. Il était défoncé, au pieu, après une nuit blanche. Avec une charmante donzelle. Du coup il avait pris un de ses 7.45 et avait ouvert la porte. En calbute, le calibre en mains.

C'était un putain de miracle que personne ne soit mort ce jour-là. Un flic des stups avait été décoré par le ministre. Il avait pris une balle dans l'épaule. Quel taré ce David. Il avait dû être ceinturé par le GIPN tellement il avait disjoncté.

Après être retourné dans ma cellule, j'avais vu le médecin. J'étais nerveuse. A tout casser. J'aurais vendu ma mère pour fumer un joint.

- Vous voulez des calmants ? Du Subutex ? Vous êtes en manque ?

- Non, putain non. Je suis pas en manque. Enfin si, merde. Je veux un putain de joint. Je veux sortir d'ici. Merde.

Il avait fini par se barrer. Sans demander son reste. J'avais vite regretté d'avoir fait la conne. Avec deux Valium, j'aurai pu dormir.

Tension.

Puis mon pote la bleusaille m'avait remontée au deuxième, sans trop serrer les bracelets.

Cool.

Je m'étais retrouvée face à la connasse. La totale.

- Bonjour mademoiselle Braun, ou peut être vaudrait-il mieux dire, madame la patronne... heureuse de vous croiser à nouveau.

Elle s'était levée, et m'avait tendu la main. Plutôt crever que de tendre ma paluche. Je m'étais assise sur une chaise en bois qui grinçait. Elle voulait me faire enrager. Cette pute d'Anne de la Gorce savait bien que j'étais toxico. Et que j'avais pas fumé depuis bien trop longtemps. Que tout s'accumulait. Elle voulait me faire craquer. En bonne et due forme.

Merde.

- Pas la peine de trop vous décarcasser, ni d'inventer trop de bobards... Sinisa Saveljic a déjà tout dit. Les douanes font une estimation provisoire à 500 kilos de résine revendus... et, vous avez de la chance, on remonte que deux ans en arrière. J'imagine que les quantités vont monter, n'est-ce pas ?

- Je ne sais pas de quoi vous parlez. Et je veux un avocat.

- Eh... on n'est pas dans une série américaine là. Ton avocat arrive, il vient juste d'être prévenu. Faut dire qu'il a pas mal de boulot depuis deux jours. Bizarrement, il est très demandé depuis que toi et tes potes squattez le commissariat.

Elle me fixa, puis enchaîna. Je rêvais où elle s'était mise à me tutoyer ? La garce.

- Je pensais juste qu'on pourrait discuter tranquille avant qu'il arrive.

Je serrai les dents. J'avais une tronche de déterrée, avec ma tenue de soirée ruinée. J'avais encore un pantalon assez classe, mais crade. La chemise Hugo Boss était déchirée. Mes Nike tenaient la route, mais limite.

Putain.

J'avais plus ouvert la bouche. Qu'elle aille se faire foutre. Puis Fisch était arrivé. Des cernes, l'air complètement à l'ouest.

- Agnès ! Ca va ? Je me suis inquiété pour toi. Oh mon Dieu...

Il venait de voir les tâches de sang coagulé sur mes pompes. Mes cheveux hirsutes. Faut dire, les keufs m'avaient pas ratée. Il fixa l'enquêtrice avec un air mauvais que je n'avais jamais vu.

- Non mais vous avez vu l'allure de ma cliente ? Je vais faire un rapport.

Anne de la Gorce le regardait avec un sourire de merde.

- Faites votre rapport. Mais en attendant, je voudrais interroger la patronne... Si vous n'y voyez pas d'inconvénient maître ?

Il serra les dents, me fit un léger signe de la main.

- Vous voulez parler de mademoiselle Braun ici présente je suppose ? Allez-y. Mais vous allez aux devants de graves ennuis. Ma cliente a été tabassée comme une vulgaire racaille de cité. Vous faites erreur. Elle a un casier vierge...

- Pour l'instant, elle a un casier vierge. Pour l'instant...

Elle appuya bien sur le mot. Putain de vicieuse.

- ... Mais ça ne va pas durer. Alors écoutez maître, arrêtez votre laïus. J'ai pas de temps à perdre avec des conneries. On n'est pas là pour un vol à l'étalage.

La salope

Je crois bien que c'était le plus beau jour de sa vie. Et je suis sûre qu'elle avait mouillé grave sa culotte en m'interrogeant. Trois ans à essayer de me coincer. Et aujourd'hui, la consécration. Son chef d'oeuvre. On allait tous morfler. C'était écrit.

Ils avaient 96 heures pour nous faire plier en garde à vue. Largement assez. Hamidou et Pti Ka ne craquèrent pas. Quitte à mentir, autant mentir sur tout. Et n'importe quoi. Idem du côté de Rooks et Az.

Hassan reconnut l'essentiel, tout en essayant envers et contre tout de me sortir de la merde.

Rasta, shooté aux antibios et aux calmants à l'hôpital, se contenta de tenir des propos incohérents sur Jah tout puissant, la justice, Babylone et l'Apocalypse. De quoi énerver pas mal les blaireaux qui l'interrogeaient. Il faillit bien partir en psy.

Jonathan lâcha tout, dès la première minute d'interrogatoire. En chialant. Prévisible. C'est lui qui avait le plus à perdre dans cette histoire et c'est lui qui avait le plus perdu. Laurent était complètement allumé. Il pensait à sa mère et rien qu'à elle. Supportait pas d'être enfermé. Il tenta même de se carapater lors de sa première audition. Il renversa le bureau et sauta par la fenêtre. Il se ramassa du deuxième, dans la cour intérieure, et se péta la cheville.

Moi j'avais décidé de fermer ma gueule. Tout simplement. De refuser de m'expliquer. J'avais ma putain de fierté. Si je parlais, même si c'était que de moi, je finirai par balancer un truc qui niquerait les potes. Je le savais. Du coup, je préférai la fermer. Je tins bon plus de 48 heures.

Jusqu'à ce que Anne de la Gorce m'agite mes feuilles de compte sous le nez. Mon cahier. Putain. La loose. C'était la fin. Ils étaient allés jusqu'à arracher le lino de ma cuisine ces enfoirés.

- Vous ne voulez toujours pas parler patronne ? Des analyses graphologiques sont en cours, mais je dois dire que je n'ai pas trop de doutes. C'est votre écriture là-dessus non ?

Elle s'attendait à ce que je ne réponde pas. Mais à quoi bon ? On était cuits.

- Oui.

Elle sursauta presque en entendant ma voix. Ca faisait deux jours qu'elle essayait de m'arracher un mot. Je savais que Pti Ka et Hamidou étaient déjà passés chez le juge. Comme Rooks et Az. Mandat de dépôt général. Tous en cabane.

- Oui quoi ?

- C'est bien mon écriture qui se trouve sur ces feuilles.

- Et ces feuilles, c'est la comptabilité d'un trafic de cannabis n'est-ce pas ?

- Ouais.

- C'est-à-dire ?

- A qui on vend, combien de kilos, quel prix. C'est simple.

- Pourquoi ces feuilles se trouvaient à votre domicile ?

Bizarrement, Anne de la Gorce était devenue moins agressive. Je crois qu'elle en avait autant marre que moi d'être là. Elle avait des cernes à faire peur.

- Parce que c'est moi qui faisais la comptabilité...

- Vous êtes la patronne et la trésorière alors ?

- Si vous le dites.

J'étais lasse. J'avais envie que d'une chose. Voir Isabelle. Lui dire que je l'aimais, que j'étais trop désolée. Que tout ce truc n'était qu'un putain de cauchemar.

Trop tard. Je lui avais promis quinze fois d'arrêter le biz. De recommencer ma vie à zéro. Elle voulait m'aider à trouver du travail, à faire autre chose de ma vie. Mais elle ne m'avait jamais jugée, ni obligée à quoi que ce soit. Et je n'avais pas saisi cette opportunité de faire autre chose que de me suicider. Lentement mais sûrement.

Elle s'était même brouillée avec certains de ses amis à cause de moi. Des amis qui me trouvaient trop vulgaire, trop mal habillée, trop jeune pour elle. Trop banlieue. Isabelle n'avait jamais tenu compte de leurs critiques. Elle m'avait même présentée à son père et imposée lors d'une fête de Noël.

Putain. J'avais tout gâché.

Par Barbara Schuster
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24

 

On reprit le procès à 14h15. Il y avait encore plus de monde dans la salle que le matin. Les Mailles. Putain de quartier.

La présidente avait décidé de continuer l'audience avec des témoins. Les premiers à passer étaient les enquêteurs. Trois d'entre eux devaient défiler à la suite, pour raconter les écoutes, les gardes à vue et tout le barza. J'en profitais pour recommencer à révasser. Saveljic gardait les yeux baissés. Rasta semblait se parler à lui-même. De temps en temps, il m'adressait un regard apaisant, tout en tripotant son collier « irie » à perles vertes, rouges et jaunes.

Après deux heures d'ennui profond, Anne de la Gorce se pointa à la barre. Ca faisait plus de 8 mois que je ne l'avais pas vu. Depuis mon incarcération quoi. Elle était mal habillée, comme d'habitude. Avec un sac à mains trop laid. Quelle misère.

Elle leva la main, jura de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. Puis elle déballa son sac, au grand plaisir du procureur.

- ... en fait, on avait des soupçons assez anciens concernant Agnès Braun. Mais impossible de la coincer. Elle avait été entendue sur plusieurs affaires de violences concernant de près ou de loin les Mailles. Sans jamais être formellement mise en cause. Je pense notamment à la disparition inexpliquée d'André De Sousa, un dealer notoire. Comme par hasard, les fils De Sousa avaient menacé madame Braun et monsieur El Klifi après la disparition de leur père. Pareil pour la fusillade dont je parlais tout à l'heure. Comme par hasard là aussi, l'échange de coups de feu s'était déroulé au pied du bloc de Braun, rue de Vancouver. Cette histoire remonte à juin 2003. On a eu des soupçons, on l'a entendue. Mais rien de plus. D'ailleurs cette histoire n'a pas été résolue à ce jour. Mais je reste persuadée que certaines des personnes présentes ici en savent plus qu'elles ne le disent.

- Et quand avez-vous fait le rapprochement avec un éventuel trafic de résine de cannabis ?

- Beaucoup de gens dans l'entourage d'Agnès Braun avaient déjà été interpellés pour ce genre de faits. Hamidou El Wifi entre autres. Et surtout Hassan El Klifi, qui avait été condamné en 1997 en compagnie des frères Malik. C'est ce qui explique qu'on ait rapidement décidé de resserrer l'enquête sur El Klifi et Braun.

- Donc vous aviez des soupçons dès l'été 2003 ?

- Oui, des soupçons, mais pas de preuves. Dur de convaincre un juge d'instruction de mettre en place des écoutes dans ces conditions. Mais la chance a tourné en notre faveur lorsqu'on a interpellé, un peu par hasard, Sinisa Saveljic, l'année suivante. Lui, on le soupçonnait plutôt d'avoir un rôle dans un trafic d'armes. Selon l'un de nos informateurs, il revendait des fusils mitrailleurs achetés à des Serbes de Bosnie. On a eu vent d'une commande importante, je crois me souvenir qu'il s'agissait d'AKA 47. Mais on n'a trouvé aucune arme. Par contre, on est tombés sur 35 kilos de résine d'une excellente qualité.

Mon avocat se leva. Il voulait poser une question.

- Me Fischer, vous aurez la parole tout à l'heure pour vos questions.

- C'est une question concernant monsieur Saveljic.

L'enquêtrice tourna la tête vers mon avocat. Nos regards se croisèrent une demi seconde. Elle avait un air indéchiffrable.

- Tout à l'heure.

Fisch se rassit en soupirant. Quelle merde.

Anne de la Gorce termina sa déposition sans plus jeter un seul regard vers le box.

Le premier à poser des questions était l'autre con de proc. Il avait une sale tronche, engoncé dans sa putain de robe de pédale.

- D'après ce que j'ai compris, vous avez donc déjà rencontré madame Braun plus d'un an avant son interpellation dans le cadre de l'affaire qui nous occupe?

- C'est exact. Je l'avais convoquée après cette fusillade en bas de chez elle, parce qu'un voisin disait l'avoir aperçue ce soir-là sur le parking. Elle est venue. Voilà.

- Et vous n'avez pas pu la mettre en cause ?

- Non. Le témoin s'est avéré peu fiable. Et elle avait un alibi qui semblait solide, selon lequel elle n'était pas aux Mailles lors de la fusillade.

- Qui « semblait » solide ?

Quel bâtard ce procureur. On n'allait pas passer la nuit là-dessus non ?

- Oui. Elle avait donné le nom d'une fille avec qui elle avait soi-disant passé la soirée. Alexia Decoin, ici présente.

La fliquette souriait. J'avais envie de lui filer une gifle. Putain.

Alexia ne disait rien, à l'autre bout du banc. Elle fit juste craquer ses doigts.

- Et ça ne semblait pas crédible ?

- Sur le moment, si. On a vérifié, tout collait. C'est seulement plus tard qu'on a su, grâce aux écoutes, qu'Alexia faisait partie de la bande et qu'elle n'avait jamais eu de relations intimes avec madame Braun comme toutes deux le prétendaient. Je pense que l'alibi de ce soir là, c'était un arrangement entre elles. Mais on n'a jamais réussi à aller plus loin, à le prouver. Et autre coïncidence troublante, la voiture de David Arron, ici présent, avait brûlé le même soir que la fusillade. Si je me souviens bien.

- Bien... j'ai une dernière question... concernant plus précisément la personnalité d'Agnès Braun... vous l'avez vue lors de ses premières heures de garde à vue. Quelle a été son

attitude ?

- Au début, elle était très énervée, excitée. Son interpellation avait été très difficile. Mais ensuite, elle a été... très professionnelle si je puis dire. Elle a refusé de parler, de donner des noms. Elle n'a reconnu que très peu de choses, et encore, uniquement ce qui la concernait directement.

- Est-ce l'attitude d'une personne qui n'a rien à se reprocher ?

- Pas vraiment.

- Et est-ce qu'elle a protégé ses complices ?

- On peut dire ça. Elle a essayé de les couvrir en tous cas. Surtout Isabelle Arnaud, sa... euhm... compagne. Elle n'a eu de cesse de la mettre hors de cause.

J'ouvris mes oreilles.

- Sa compagne n'est pas là aujourd'hui. Elle a été mise en examen, avant d'obtenir un non lieu. Exact ?

- Oui. Au début, on soupçonnait Madame Arnaud d'aider au blanchiment de l'argent via son entreprise de cosmétiques. Cette piste s'est avérée froide.

- Faute de preuves là aussi ?

Anne de la Gorce hésita quelques secondes.

- Non. Pas là. Je suis presque certaine que les relations entre Agnès Braun et Isabelle Arnaud étaient de l'ordre de l'intime. Uniquement. Madame Arnaud savait que sa compagne trafiquait, mais n'en a pas profité réellement. Et Agnès Braun a toujours pris soin de séparer sa vie privée et ses affaires. A mon avis, seuls ses collaborateurs les plus proches, Hassan El Klifi et David Arron, connaissaient Isabelle Arnaud. Et Alexia Decoin aussi, bien sûr.

Putain, c'était le grand déballage. Bientôt, la salle entière saurait que je porte des caleçons Calvin Klein. Quelle misère. Mais c'était prévisible.

Le procureur se rassit et la présidente jeta un regard vers le box. Mon avocat avait pas mal de questions embarrassantes dans son panier. Il était déjà debout.

- Un instant Me Fischer. Madame Braun, levez-vous !

Je vis les regards de la salle me fixer avec intensité. Quelques clins d'oeil. Et des hochements de tête qui voulaient dire « nique lui la gueule ».

- Vous venez d'entendre ce qui a été dit ?

- Oui.

- Vous êtes d'accord ?

- En partie.

- Je vous écoute.

- Ben... c'est exact que j'étais dans la ligne de mire de la police. Et c'est exact aussi que Madame Arnaud n'a jamais rien eu à voir dans le trafic. Et je regrette vraiment qu'elle se soit retrouvée dans cette affaire à cause de moi. Après, les histoires de De Sousa, de fusillade... j'ai rien à voir là-dedans. Mon alibi a été vérifié. Alors je vois pas pourquoi le procureur il remet ça sur le tapis.

La présidente hocha la tête.

- C'est tout ?

- Oui. Je dis la vérité. J'ai toujours pris mes responsabilités dans cette affaire. Depuis le début. Mais je vais pas reconnaître des choses que j'ai pas faites.

De la Gorce prit un air dubitatif. Puis quelques-uns des avocats prirent la parole, pour lui faire préciser des détails sur l'enquête. Elle regardait les baveux avec mépris et répondait de façon tout aussi méprisante. Fisch écoutait attentivement tout en repassant au fluo des citations trouvées dans la procédure.

- Encore des questions ?

Me Fischer se leva, lentement.

- Oui, j'en ai quelques-unes si vous voulez bien madame la présidente.

- Allez-y.

- Voilà... tout d'abord, j'aurais voulu savoir s'il est exact que Sinisa Saveljic était en relation étroite avec la police ?

- Euh... qu'est ce que vous entendez par là ?

La keuf se figea.

- Qu'il vous donnait des informations par exemple. Et qu'en échange, vous le laissiez plus ou moins tranquille pour faire ses petites affaires. Trafic d'armes et autres...

- Faux. A ma connaissance il n'a jamais donné aucune information aux services de police...

Elle semblait perplexe. Saveljic restait de marbre, le regard dans les chaussures.

- A votre connaissance...

Fischer fouilla sans ses papiers et sortit une procédure.

Une audition. Datée de mars 2002. Tampon de la police faisant foi. Où Sinisa Saveljic balançait les noms des trois voleurs de voitures de luxe des Mailles à un gars de la PJ. Pas de chance.

Mon avocat avait retrouvé le sourire. Tout comme certaines des racailles présentes dans la salle.

- Je n'étais pas au courant.

Elle déglutit difficilement.

- Ah bon... j'aurais pensé qu'il y avait une meilleure circulation de l'info entre les différents services de police.

La présidente fronça les sourcils.

- Pas de commentaire maître. Posez juste vos questions.

Il pointa quelques contradictions présentes dans le dossier. Des écoutes pas datées. Des papiers pas réellement vérifiés. Je voyais Anne de la Gorce un peu en galère. Sans plus. Le temps passait. Elle retrouva un peu de couleurs, même si elle se balançait nerveusement d'un pied sur l'autre.

- Juste une dernière question madame de la Gorce. En lisant cette procédure, on a un peu l'impression que pour vous c'était presque une croisade personnelle cette enquête...

La présidente semblait de plus en plus exaspérée et regardait continuellement sa montre.

Anne de la Gorce commençait à fatiguer.

- Une croisade personnelle ? Non, pas du tout. Je ne comprends pas bien le sens de votre question...

- Je reformule... Ma cliente était soupçonnée d'avoir commis des délits lors de diverses affaires. Affaires pour lesquelles elle a toujours été mise hors de cause, à votre grand regret d'ailleurs... alors je voulais savoir si pour vous, il fallait absolument faire tomber mademoiselle Braun.

- Euh... je... elle était soupçonnée de faits très graves. C'est la seule raison pour laquelle on s'intéressait à son cas

- Mais vous vouliez la faire tomber. Quoi qu'il arrive. Et quel qu'en soit le prix. Est-ce exact ?

- Non. On voulait la coincer oui, mais pas plus qu'un autre trafiquant. Ou n'importe quel autre délinquant.

- Ah bon... vous en êtes sûre ?

- Oui.

Elle semblait de plus en plus crispée. Je ne voyais pas trop où mon avocat voulait en venir.

- Ce n'est pas ce que pensaient certains de vos collègues à l'époque en tous cas.

Elle ne répondit rien, mais semblait troublée.

Fisch sortit une feuille verte. Un formulaire de l'inspection générale des services de police.

- Je peux madame la présidente ?

Elle semblait toujours aussi speed.

- Oui maître, mais j'aimerais bien que vous me transmettiez les pièces que vous sortez de votre chapeau, ainsi qu'à monsieur le procureur.

Il la regarda, souriant et mielleux.

- Bien sûr, c'était dans mon intention, mais je ne les ai reçues que tardivement et je n'ai pas eu le temps de faire les photocopies. Je vous présente mes excuses. Vous savez que ce n'est pas dans mes habitudes de ne pas respecter scrupuleusement la procédure.

- C'est bon, allez-y. Faîtes votre lecture.

Fallait pas lui dire deux fois.

Je vis la fliquette devenir de plus en plus blanche. Si ça continuait, elle allait devenir transparente.

En gros, le rapport disait que Anne de la Gorce avait été placée sous surveillance juste après le début de l'enquête. Pas parce qu'elle avait déconné avant (le rapport ne disait rien à ce sujet), mais parce qu'elle avait grave merdé au niveau de notre enquête. Procédures pas respectées, vendetta personnelle, dealers de rue payés en shit pour donner des infos et j'en passe. Le rapport finissait ainsi :

«... il est certain que ce n'est pas l'efficacité des méthodes, quoique pour certaines fort discutables, qui est à revoir, mais bien le but recherché. La lieutenant de La Gorce semble avoir pris cette affaire beaucoup trop à coeur, d'avoir agi comme s'il s'agissait pour elle d'une vengeance personnelle, pour des raisons qui restent aujourd'hui inexpliquées. Elle a contredit des ordres en plaçant certains des protagonistes de cette affaire, dont la principale suspecte Agnès Braun, sous surveillance spéciale et incontrôlée. Je pense qu'un suivi psychologique s'impose, car le profil obsessionnel de notre collègue, même s'il a porté ses fruits, met en péril le travail quotidien au sein de cette unité. L'attitude de la lieutenant de la Gorce, qui a par exemple refusé toute aide lors de l'audition d'Agnès Braun après son interpellation, aurait pu avoir des conséquences fâcheuses et ruiner des mois d'enquête de toute une équipe. En plus d'une expertise psychologique qui me parait indispensable, je pense qu'il est souhaitable que vous donniez un sévère avertissement à notre collègue, pour éviter que ceci ne se reproduise à l'avenir.

Je vous prie d'agréer, monsieur le directeur.... »

Et paf dans ta face.

Je comprenais pas la moitié de ce qu'on lui reprochait, mais apparemment, cette lecture avait provoqué des remous. On entendait des murmures qui se transformèrent vite en vrais bavardages. J'entendis distinctement un lascar du premier rang dire à son voisin « ça veut dire qu'elle est ouf cette meuf ».

La présidente reprit la parole.

- Taisez vous dans la salle, ou je fais expulser tout le monde !

Plus elle reprit son calme.

- Maître Fischer, je vous remercie. Monsieur l'huissier, vous pourriez photocopier ce document et le joindre au dossier ? Merci.

Puis elle se tourna vers la policière. Putain, elle en menait pas large.

- Vous voulez réagir à cette lecture ?

- Non. Ceci est un document interne et je ne vois pas l'intérêt d'en faire part à cette audience. Et je préfère ne pas savoir comment l'avocat l'a obtenu.

La présidente ne répondit rien, mais elle avait cessé de sourire. Je savais qu'elle était réglo cette juge. Elle avait relaxé un gars des Mailles, le dernier des pourris même, pour une connerie dans la procédure. Les flics du BP chez nous avaient tiré la tronche pendant une semaine après cette histoire.

Je souriais. Je serai pas relaxée pour ça, mais au moins, ça foutait un peu le bordel. A la guerre comme à la guerre. Et l'autre connasse avait enfin perdu son sourire. Forcément, toutes les racailles de la cité et la douzaine de collègues à elle présents dans la salle savaient qu'elle avait des problèmes psy. Ca la foutait un peu mal, déjà que tout le monde la détestait avant.

Victoire.

C'était bien la première depuis 9 mois.

Par Barbara Schuster
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25

 

L'un des points positifs de tout ce procès à la noix, c'était le transfert. Comme on devait être au tribunal vers 9h, tout le monde était regroupé à la maison d'arrêt du coin. Durant l'instruction, on s'était tous retrouvés éparpillés aux quatre coins du grand est. J'avais même fait un séjour inoubliable à Epinal. Le bonheur. On devait être 17 nanas pour 400 mecs.

Jamais de soleil, jamais de visites. Et ces putains de Vosges pas loin, la nature... histoire de nous faire gamberger encore plus.

L'administration pénitentiaire n'allait pas tous nous fourguer dans la même cellule, mais j'avais quand même droit à la compagnie d'Alexia. Et putain, c'était le pied comparé aux dépressives que j'avais croisées jusque là.

Elle tenait bien, un vrai roc. Egale à elle-même. Dans notre team de branques, c'était la plus costaud. Les autres étaient tous des branleurs ou des craqueurs en puissance. J'avais pas assez de doigts sur mes deux mains pour compter tous les lascars de la bande qui avaient chialé durant leur première nuit de détention. Mais pas Alexia. L'étoffe d'une patronne.

Le premier soir on s'était retrouvées toutes les deux dans cette putain de piaule spéciale transfert. Des mois qu'on s'était pas vues. J'avais pas eu beaucoup de news d'elle depuis mon placement en maison d'arrêt. Seul Pti Ka l'avait croisée un jour au tribunal et m'avait dit que « la sista allait bien ». Il l'adorait, comme tous les autres homeboys.

La seule chose que je savais, c'est que c'était une des seules qu'avait pas fait de demande de mise en liberté. Avec moi. Pas la peine de respirer à nouveau l'air des Mailles s'il fallait retourner en zonzon juste après le procès. Je préférais niquer un maximum de mois en cabane.

Comme disait Fisch, « ce qui est fait n'est plus à faire ».

J'avais peur que d'un truc avec Alexia. C'est qu'elle m'en veuille à mort. Après tout, j'étais à la source de tous ses ennuis. Et je m'étais tapée une autre gonzesse au moment précis où elle était tombée amoureuse de moi. Flippant.

Et en fait, que dalle.

Elle était déjà dans la cellule quand j'étais arrivée.

Mon train depuis Epinal avait eu du retard. Tant mieux, j'avais adoré le voyage. Même si c'était un peu la loose d'être au milieu d'un wagon, avec deux gendarmes assis à côté et des menottes aux poignets. Les gens mataient et devaient s'imaginer tout un tas de conneries. Je m'en branlais. Pour la première fois depuis des mois, je voyais un peu du pays. Vive la cambrousse. Je me gavais d'arbres, de champs, de prairies. Moi qui ne sortais jamais des Mailles avant, j'étais devenue accro à la campagne.

Putain d'incarcération, à te rendre maboule.

J'avais débarqué cellule 11b et je l'avais vue, allongée sur un pieu en fer de merde. Alexia. Elle avait pris du muscle. Et rasé ses cheveux. Impressionnant. J'étais pas certaine que ce soit le top pour les juges. En attendant, elle aurait fait bander un mort.

- Patronne... ça fait un bail non ?

- Putain Alexia. Comment ça me fait plaisir de te voir. Sans déconner...

Et bla et bla. On avait fait les mères commères. Parlé de tout sauf de notre putain d'affaire. Et ensuite on avait fait ce qu'elle attendait depuis des années. On avait tiré un coup. J'imagine qu'elle rêvait d'un truc plus romantique, le jour où elle m'avait branchée à l'arrêt de bus dans sa tenue de caissière. Mais notre vie n'était pas un putain de roman. On avait fait l'amour comme des sauvages sur un lit cradingue, avec certainement une gardienne entrain de se rincer l'oeil derrière la porte.

Rien à foutre

Pas grave. C'était trop bon. 9 mois sans baiser putain.

- J'en avais besoin. Je crois. Pour boucler la boucle.

C'était ce que m'avait dit Alexia, rien de plus.

Et basta.



J'avais pas fermé l'oeil de la nuit. Cette fois, ce n'était pas la faute à Alexia. J'allais revoir Isabelle et ça me détruisait nerveusement. Ces enfoirés de juges allaient passer ma vie au microscope.

Me Fischer m'avait prévenue.

- Ils vont tout déballer, tu le sais bien. Le mieux, c'est encore de raconter la vérité, tu sais. Sans trop en rajouter. Mais je te préviens, la présidente, elle est réputée pour passer pas mal de temps à l'église. Alors les histoires de gonzesses tu vois... dis la vérité, mais mollo... ne la ramène pas top. Pas trop de détails, ça ira bien. Et si tu peux oublier quelques-unes de tes ex dans ton innombrable liste...

- Oh Fisch ça va. D'abord la liste n'est pas si longue, loin de là et puis bon... tu crois vraiment que ça m'éclate de raconter ma life devant une salle bondée de nazes de la cité ?

Et mon putain de tour était arrivé.

- Mademoiselle Braun, veuillez vous lever.

J'avais d'abord du dire qui je connaissais des grouillots qui étaient avec moi dans le box. J'avais cité tous ceux qui avaient reconnu. Cuite pour cuite, j'avais décidé d'assumer mes responsabilités. J'allais pas changer de tactique. Puis elle attaqua avec quelques questions sur les faits. C'était pas très compliqué.

- A combien estimiez vous vos revenus annuels ?

- Annuels ? Difficile à dire. Je dirais environ 3 à 4000 euros par mois. Je sais pas trop, je me suis jamais vraiment intéressée à l'argent.

Elle tiqua, relut un papier qu'elle avait devant elle. Son assesseur de droite lui parla à l'oreille.

Elle hocha une nouvelle fois la tête.

- Pourquoi vous êtes vous lancée dans la revente de drogue, si ce n'est pas pour l'argent ? On a du mal à comprendre...

Je soupirai.

- C'était pour l'argent bien sûr. J'étais au chômage, sans formation. Mais ce que je veux dire, c'est que je ne pensais pas un instant que ça pouvait prendre de telles proportions. C'est devenu un engrenage.

- Un engrenage ? Vous pouvez développer ?

- Plus de clients, de plus grandes quantités, plus de monde impliqué, et toujours plus de fric... la machine a grossi toute seule. Moi au départ, je voulais juste un peu d'argent pour vivre. Et du shit pas cher.

La présidente fronça les sourcils.

- Mademoiselle Braun, vous n'êtes pas idiote. Vous auriez pu travailler, tout simplement.

- Oui. J'aurais pu livrer des pizzas, bosser à la caisse, faire de l'intérim. J'aurais pu. Mais...

- Mais quoi ?

- Les Mailles m'ont rattrapée.

Elle ne dit plus rien.

- Asseyez-vous. Monsieur l'huissier, faites entrer le témoin s'il vous plait.

Ma mère. Une loque. C'était prévisible.

Elle raconta à peu près n'importe quoi. De toutes façons, dans l'état où elle était, elle ne captait pas la moitié des questions. Toute l'audition dura à peine trois minutes.

- Vous allez voir votre fille depuis qu'elle est en détention ?

- Non. Je peux pas. Vous savez, j'ai de graves problèmes de santé.

Même à mon procès, fallait encore qu'elle se tire une tronche de victime. Putain.

J'avais donné à mon avocat une liste de noms de gens que je connaissais, qui pourraient éventuellement témoigner en ma faveur. Pratiquement tout le monde se défila. Surprise, la serveuse de Chez Albrecht était présente. Je recherchais son prénom.

La présidente le retrouva pour moi. Nadia.

- Vous jurez de dire la vérité et rien que la vérité. Dites je le jure.

Parfois, j'avais l'impression d'être dans une mauvaise série.

- Qui connaissez vous dans le box ?

Nadia tourna la tête et sourit. Toujours aussi charmante.

- Je connais Agnès Braun, monsieur Rasta, désolée, son vrai nom je ne le connais pas et monsieur Hassan. Mais lui, je le connais juste de vue. Il ne venait pas aussi souvent que les deux autres.

Elle raconta qu'on lui laissait toujours des pourboires généreux et qu'on était très sympas. Souriants. C'était plutôt une bonne surprise.

- Et vous saviez ce que vos clients faisaient dans la vie ?

- Non. Je ne me doutais de rien. Je savais qu'ils venaient des Mailles mais le reste...

- Merci mademoiselle. Des questions ?

Pas de question, témoin suivant. C'était prévu pour durer toute la matinée. Pour que les juges puissent nous cerner. Alors que putain, qu'est ce que ça pouvait bien changer ? On allait prendre nos 10 ans et voilà. Je voyais pas pourquoi la justice se faisait encore chier à nous demander si oui ou non on avait eu le BEPC.

Pause.

La salle d'attente était envahie par la fumée de clope. Les avocats se marraient, en bouffant des bonbons Ricola sans sucre. Quel cirque.

Isabelle ne devrait plus tarder maintenant.

Je tapais la discussion avec Hassan. Il était d'un zen incroyable. La journaliste du canard local était là aussi. En sortant des chiottes, je lui demandai si elle avait déjà fait un article sur nous.

- Oui. Désolée. Il y a même une photo.

- Ne soyez pas désolée. Je vais enfin être célèbre et sans avoir fait la Star Ac... Il déjà est paru votre truc ?

- Oui, on fait un article tous les jours vous savez, comme pour un procès d'assises.

- Vous l'avez ici le journal ? Je suis curieuse de lire ça.

- Non. Mais je vous le ramène cet après-midi si vous voulez.

Elle fit une grimace.

- Vous n'allez peut être pas apprécier...

- C'est possible. Je vous dirai ça.

Je fis un clin d'oeil, parce que cette petite journaliste était marrante.

Puis un bruit de clés. La porte du fond qui s'ouvre. Un flic. Et derrière Isabelle.

Au même moment, la sonnerie. De retour dans la cage aux fauves. J'avais à peine eu le temps de croiser son regard.

Tout le monde se rassit, dans un cliquetis de menottes qu'on ouvrait. Saveljic semblait s'enfoncer de plus en plus sur son banc. Pti Ka et Hamidou n'arrêtaient pas de parler, tout en faisant des signes à leurs potes dans la salle dès que l'occasion se présentait. Az et Rooks ne mouftaient pas. Des vrais pros. Avec Rasta, on s'était pas trompés sur leur compte. Leur carrière dans le biz ne faisait que commencer.

Puis Isabelle entra dans la salle. Toujours aussi magnifique. Dans un tailleur discret, les cheveux tirés. Elle ne jeta pas un regard vers moi et posa son sac sur le banc de la presse.

Après la prestation de serment, la présidente embraya sec.

- Vous avez été mise hors de cause dans cette affaire. Mais au départ, vous avez été entendue, en raison de vos... liens avec Agnès Braun. Exact ?

- Oui. J'ai été mise en examen, placée sous contrôle judicaire. Et j'ai obtenu un non lieu.

- Quelle était la nature des liens qui vous unissaient à mademoiselle Braun ?

Isabelle baissa les yeux. Je savais par mon avocat que pas mal de monde avait jasé, en ville. Après mon arrestation, les langues s'étaient déliées. Et pas mal d'amis d'Isabelle, même ceux qui m'aimaient bien, avaient retourné leur veste. Normal. Elle avait dû en chier.

- Nous avions des liens affectifs.

Cette fois, c'est la présidente qui semblait un peu mal à l'aise. Je matais toujours Isabelle. Elle était forte, elle allait pas se laisser faire.

- Quand et comment avez-vous rencontré mademoiselle Braun ?

- Dans un bar. J'étais avec des amies, elle était avec un ami. On a bu un verre. Et voilà. Ensuite, on est devenues plus intimes.

- Votre relation a duré combien de temps ?

- Jusqu'à notre interpellation.

Isabelle baissa les yeux.

- Je sais pas, je dirai... deux ans, un peu plus.

- Vous saviez quelles étaient les activités de votre compagne ?

- Au début de notre relation, non. Elle m'avait même donné un faux nom.

Isabelle souriait en repensant à cet épisode. Moi aussi. Putain, j'en avais fait des trucs foireux.

- Mais vous avez rapidement su la vérité ?

- Oui. Assez rapidement. Je pense qu'elle m'appréciait et comme ça se passait bien entre nous, elle ne voulait pas me mentir. Je crois que c'est ça. Je me souviens qu'on avait eu une discussion à ce sujet, mais quand exactement, je ne sais plus... c'est loin vous savez. Mais posez lui la question, je pense qu'elle est plus à même de vous répondre.

Pour la première fois, elle tourna son visage vers le box. Putain, je la kiffais toujours autant. Même plus qu'avant je crois.

La présidente relisait vaguement ses notes.

- Madame Arnaud... vous avez déclaré lors d'une audition devant la police que vous aviez essayé de dissuader Agnès Braun de poursuivre ses activités illicites. Vous vous en souvenez ?

- Oui. Je lui ai dit à plusieurs reprises qu'elle prenait des risques. Que si elle arrêtait de dealer,je pourrai peut être l'aider à trouver un autre job. Elle aurait même pu vivre avec moi sans travailler, je lui avais proposé. Mais se faire entretenir, c'était pas du tout son genre.

- Donc, elle n'a jamais envisagé d'arrêter de vendre du cannabis ?

- Si. C'était même une litanie. Elle disait tout le temps qu'il fallait qu'elle arrête de fumer, de vendre. C'était son désir. Mais je pense qu'elle ne voulait pas que je l'aide pour ça, tout simplement. Elle avait sa fierté. Et de la loyauté, aussi, en quelque sorte. Pour elle, abandonner la revente, c'était aussi abandonner ses amis des Mailles. Ses amis d'enfance. C'était dur à envisager.

- Et malgré cette vie de délinquance, vous êtes restée avec elle ?

- Oui. Parce que je... je l'aimais. Le reste, le trafic... c'était sa vie. Je n'avais pas la prétention de la changer.

La présidente regardait toujours Isabelle avec un air indéfinissable.

Putain, j'étais fière de ma meuf. Elle assurait trop. J'avais les larmes aux yeux, mais c'était hors de question que quelqu'un me voie craquer dans cette putain de salle d'audience.

- Vous fumez du cannabis ?

Isabelle sourit.

- Non. Je n'ai jamais fumé. Je pense que les analyses sanguines au dossier ne disent pas le contraire.

- Et vous avez supporté de vivre avec une toxicomane ?

- Oui...

Je vis les mains d'Isabelle agripper le montant en bois. Ses jointures étaient blanches.

- ... vous savez madame la présidente, Agnès a eu une enfance très difficile. Je pense que vous connaissez la violence de son père et tout... tout ce qu'elle a subi. Moi, j'ai toujours vécu protégée par mes parents, mon milieu social. Dans un cocon. Vous comprenez la différence ? Je ne me serais jamais permis de lui faire la morale et encore moins de lui demander de changer de vie. De quel droit ?

Il y avait un silence de mort dans la salle. Peut être parce qu'Isabelle parlait tout bas et que même les racaillous du fond voulaient entendre ce qu'elle avait à dire.

J'avais essayé d'interdire à mon avocat de parler de mon enfance. Je ne voulais pas qu'on s'apitoie sur mon sort. Mais Isabelle. Elle seule pouvait le faire après tout. Mieux que tous les psy à la con qui devaient encore nous décortiquer le cerveau.

Putain.

Quelle merde ce procès.

- Comment envisagez-vous l'avenir ?

Isabelle soupira.

- Ca dépend beaucoup de vous, de votre décision. J'attends depuis 9 mois de savoir de quoi sera fait mon avenir. S'il faut attendre, j'attendrai. Je l'aime toujours.

La présidente ne dit rien, tout en se tortillant sur sa chaise.

- Bien. Des questions ?

Mon avocat se lança. Il réussit à faire dire à Isabelle que j'étais attentionnée, intelligente, calme. La totale.

C'était cool.

Je prendrai quand même 10 ans. Mais durant quelques minutes, on avait arrêté de me verser des torrents de boue sur la tronche.

Rasta était à côté. Il me serra doucement la main, sous l'oeil nerveux du flic. Il croyait quoi ce bâtard, qu'on allait se refiler un joint de beuh ?

- Jah est avec toi patronne.

En matant Isabelle, je repensais à toutes les fois où... merde. On aurait dû en profiter encore plus. Mais à cette époque, je ne voulais pas croire au bonheur. J'avais toujours cette drôle d'impression d'être l'escroquerie de service. Je comprenais pas comment elle pouvait être heureuse avec moi. On était tellement différentes l'une de l'autre.

J'étais con en fait. Il aurait juste fallu que j'en profite, au lieu de me poser des questions à deux euros.

Trop tard.

Il était presque 13h et c'était la pause déjeuner.

Au moment où je passais dans le couloir, direction les cellules du tribunal, elle était plantée là.

J'étais trop mal. Elle avait les yeux rougis, un mouchoir à la main. Je me dirigeai vers elle. Pas de chance, j'étais accroché à un âne à moustache qui voulait pas se faire niquer sa pause de midi.

- Et tu vas où là ?

Il tira sur les menottes. Les crans me mangèrent les poignets. Enculé. Puis il vit Isabelle, en train de chialer.

- Bon ça va... je te laisse cinq minutes, pas plus.

Il se mit un peu en retrait. J'aurai voulu prendre Isabelle dans mes bras, mais pas moyen avec des menottes dans le dos. Elle m'attrapa et me serra.

- Agnès. Tu m'as trop manqué. Non. Tu me manques trop. J'étais tellement inquiète de ne pas avoir de tes nouvelles tu sais... Je pensais que tu ne voulais plus me voir.

- Je t'ai écrit plusieurs lettres. J'ai appris hier qu'elles ont été saisies par la juge. Cette salope. C'est Fischer qui m'a dit ça. Merde Isabelle, excuse moi. Je suis tellement désolée d'avoir foutu ta vie en l'air tu sais. Il ne faut pas que tu m'attendes, surtout pas. Je vais prendre 10 ans putain. Tu le sais. Je veux pas que tu m'attendes.

Elle me regarda avec un air encore plus désespéré qu'avant.

- Alors... tu ne m'aimes plus ? C'est fini ?

Cette fois c'est moi qui me mis à chialer.

- Si putain. Je crois que je t'aime plus que jamais. Tu es tout pour moi, merde. Mais je veux pas de ça... de cette vie, des trois baisers que tu pourra avoir au parloir une fois par semaine. Putain Isabelle je suis rien qu'une merde, tu mérites mieux que de faire des aller-retour en zonzon. Essaie de m'oublier. Fais le pour moi. Refais ta vie, sois heureuse. C'est ce que je veux.

On pleurait toutes les deux. Putain de cauchemar.

- Tu sais Isabelle, j'ai vraiment été heureuse avec toi. Plus que je ne l'ai jamais été avant. J'aurais dû te le dire vingt fois, mais tu me connais, je sais pas dire ces trucs là.

Le flic s'approcha. Isabelle m'entourait de ses bras et je sentais ses larmes qui coulaient dans mon cou.

Merde.

- Je ne peux pas.

- Tu peux pas quoi Isabelle ?

- Je ne peux pas te laisser tomber. Impossible.

- Il le faut. Tu vas te détruire sinon.

- Et toi ?

- Je suis encore en vie, tu vois. Ils m'auront pas, même si on me colle 60 ans. Parce que tous les jours je pense à toi et j'espère que tu es heureuse et ça me suffit. Tu vois on dit que je suis une tarée qui tire sur des gens pour de l'argent, qui vend de la drogue. On dit que j'ai pas de morale, que je suis une psychopathe et je sais pas quoi encore...

Je séchais mes yeux d'un coup de manche, avec l'épaule.

- .. putain Isabelle il n'y a que toi. Tu es la seule à avoir jamais cru en moi, à voir autre chose que ces conneries que tout le monde dit depuis le début. Tous les autres gens qui ont cru en moi, ils sont dans ce putain de box avec moi. Sauf toi.

Je m'embrouillai, je savais plus ce que je disais. C'était horrible. Je vis le keuf s'approcher et me dire « faut y aller mademoiselle, sinon je vais me faire engueuler ». Isabelle voulait plus se décoller.

Merde. Putain de mélodrame.

- Je reviens demain Agnès. Cet après-midi je ne peux pas.

- Ne viens pas si ça te fait trop de mal. Je t'en prie. T'entendras que des saloperies sur moi demain, avec les réquisitions et les experts psy. Que des trucs chelous.

- Je m'en fous. Je sais qui tu es, pas besoin d'eux. Mais il faut que je te voie.

Le flic me tira par la manche. Jusqu'à l'escalier.

Rideau.

Par Barbara Schuster
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26

 

Durant 9 mois passés à entendre des portes s'ouvrir et se refermer, j'avais commencé à comprendre pourquoi des gens ne faisaient que faire l'aller-retour en cabane. Le frangin d'Alexia, celui de Rasta et tous ces petits cons qui tombaient pour 10g de shit. L'habitude.

La prison et les Mailles, c'était pareil.

Dans la cité, on parlait de machin et truc qui purgeaient leur peine. On faisait une heure de bus sans payer de ticket pour aller voir un cousin, une soeur, un père. A la maison d'arrêt, on parlait des Mailles, de dehors, des coups fumants qui rapporteraient le jackpot. Et on prenait le bus, une heure dans l'autre sens, quand on avait une permission. Pour aller voir la soeur, la mère ou les potes.

C'était rien de plus que deux putains de mondes parallèles. Même têtes, même violence, même misère. Et même système de valeurs.

J'avais eu la chance, en détention, de tomber sur des matons corrects. J'avais une réputation d'excitée et de toxico en arrivant. Mais les gardiens ne m'avaient jamais fait chier. Me prenaient pour le big boss. Conneries.

Je sais pas pourquoi je pensais à tout ça.

Putain.

La sonnerie annonçant le début de l'audience me fit sortir de mes pensées.

On était à la moitié de ce procès à deux euros et je me demandais bien pourquoi on n'en finissait pas tout de suite. On avait vendu du shit, basta. C'était simple. Mais non, fallait que la douane fasse de savants calculs pour savoir combien de milliers d'euros ont allait devoir casquer. Je disais milliers, mais je crois que mon avocat pensait millions. Fallait que la société pose ses questions. Pour savoir qui avait passé ces 80 kilos depuis l'Espagne, qui avait revendu X savonnettes, comment un mec au RMI pouvait se payer une BM et tout un tas d'autres détails débiles.

Merde.

J'avais bien fait de claquer un max de thunes quelques mois avant de me faire coffrer. On était parties en vacances avec Isabelle. Dans une île paradisiaque de ouf. Le genre de coin où tu croises des Américains obèses qui font claquer la Platinium. Où personne ne te demande jamais ce que tu fais dans la vie.

On avait loué une baraque immense. C'était presque zarbi. Rien faire que de glander et de se balader en jet ski. Bouffer du poisson grillé préparé par une daronne louée avec la maison. Un putain de bon moment. A ce moment là, je crois bien que j'étais prête à décrocher. Plus de fumette, plus de revente. Je crois bien que j'aurais pu y arriver.

Pour le sevrage, c'était chaud. Le premier jour, décalage horaire, jet laguée. Défoncée par le paysage, défoncée d'être dans un endroit pareil. Ensuite j'avais passé trois jours sans dormir, à suer, en manque de cette résine de merde. A boire des Cuba Libre pour tenir la désintox.

Isabelle avait passé des journées merdiques.

Mais ensuite. Ensuite j'avais entrevu ce qu'aurait pu être ma vie si j'avais pas dit oui à Hassan, le jour où il était venu me chercher pour relancer le bizness.

- Tu vois, t'es pas si accro que ça. Ca fait trois heures que tu n'as pas parlé de shit...

Isabelle m'avait un peu charrié. Au début.

- Ouais, je pourrais m'en passer tu sais, je m'en rends bien compte. Tu sais ce que je pourrai faire ? Mettre des sous de côté et ouvrir un garage automobile. Arrêter toute cette merde. Tout arrêter ouais, ce serait la classe.

Quand je disais ça elle souriait sans trop y croire. Elle savait bien que la puissance d'attraction des Mailles serait bien plus forte que toutes mes bonnes résolutions. Et elle avait raison.



La présidente venait de faire lever Hassan. Il était sobre, clair et reconnaissait à peu près tout. La sorcière s'énervait parce qu'il lui demandait sans cesse de répéter les questions. Voulait passer pour plus débile qu'il était. Il avait un polo Ralph Lauren très chouette. A mon avis c'était un faux ramené du Maroc par sa mère.

L'expert psy passa ensuite, pour dire qu'il était immature et rigide et je ne sais pas quoi d'autre. J'écoutais que d'une oreille. Hassan se faisait déchirer le portrait. C'est le jeu. J'avais vu Isabelle dans la salle, au fond. Elle faisait face et réussissait même à me sourire de temps en temps.

Puis vint le tour de Rasta.

Putain.

Ce mec était un vrai malade.

- David Arron, vous indiquez dans votre première déposition que vous n'avez jamais pris de drogue autre que la « ganja » comme vous dites. Or votre dossier pénal indique quatre condamnations pour usage de stupéfiants en Guadeloupe et les gendarmes parlent à chaque fois de crack. On a du mal à comprendre...

Rasta était débout. Il inspirait calmement, toujours vêtu très classe, veste de costards, locks attachées par un ruban aux couleurs de la Jamaïque.

Il mit quelques secondes à répondre et il y avait un drôle de silence dans le public. Putain de mec. Il inspirait le respect, c'est tout.

- C'est exact madame la présidente. La fiche de Guadeloupe est juste. Mais c'est un autre « je » qui a fait ces peines. Je ne suis plus l'homme que j'ai été. Grâce à Jah. Mon « Je » a changé.

La présidente le regarda de travers. Elle commençait à fatiguer.

- Ecoutez monsieur Arron, je vous saurai gré de ne pas vous lancer dans une déclaration philosophique, mais juste de répondre aux questions. Compris ?

- Oui madame.

- Bien.

Elle tapotait nerveusement une pile de feuilles avec sa main gauche.

- Quelle est la nature de vos relations avec Agnès Braun ?

- C'est une amie. Ma meilleure amie.

- Et vous travaillez pour elle ?

- ...

- Alors ? Vous travailliez pour elle ? Les écoutes parlent de vous comme son bras droit, ne faites pas semblant d'être surpris !

- Je sais ce que disent les écoutes.

Je regardai Rasta. Je lui fis un signe de tête, pour lui dire « vas-y man balance, tu t'en branles ». La présidente intercepta mon regard.

- Mademoiselle Braun. Monsieur Arron est assez grand, pas la peine de lui souffler les réponses.

Dans ta face.

Pas grave.

- Je n'aurai pas la prétention de dire que j'étais son bras droit. Non.

- C'est en tous cas avec vous et monsieur El Klifi qu'elle passait le plus clair de ses journées... à faire son commerce.

La présidente se racla la gorge.

- C'est vrai madame la juge.

- Alors dites au tribunal quel était votre rôle dans le réseau.

Elle commençait à s'impatienter. Faut dire qu'entre les mensonges inutiles des frangins El Wifi, puis le silence obstiné de Az et Rooks, qui se la jouaient mafieux italiens, elle avait eu du taff ces derniers jours. En même temps, c'était de bonne guerre. On allait pas tout leur filer tout cuit non plus.

Fischer, qui défendait aussi Rasta, faisait mine de fouiller dans son dossier. Toujours armé d'un fluo, il lisait et relisait la volumineuse procédure.

- En fait, j'étais le garde du corps de Mademoiselle Braun. Et son chauffeur.

- Bien, au moins on avance un peu. Et en quoi consistait exactement votre job ?

- Conduire une voiture. Rester auprès d'elle. Voilà.

Il me jeta un regard. Il était apaisé, je savais même pas comment il arrivait à être aussi zen. Il m'avait dit qu'il était prêt à rentrer en Gwada. A sa sortie de prison.

- Tu sais, j'en ai fini avec la métropole. Je suis prêt au retour patronne. Faut que je rejoigne mes racines. J'ai plus peur du crack, des anciens potes. C'est du passé. Quand je sors de la cage, je rentre au bled.

Quand il m'avait dit ça dans le couloir glauque où on se tenait tous, menottes aux bras, je savais que c'était tout sauf des conneries. Rasta était passé dans une autre dimension.

Définitivement.

Et je comprenais qu'il s'en battait complètement les couilles de ce procès. Et de la décision qui serait prise. Parce qu'il avait déjà pris SA décision à lui. Pour le reste, Jah pourvoirait.

Par Barbara Schuster
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27

 

Les flics étaient plus cool durant les pauses, ils avaient décidé de nous ménager un peu. Du coup, à chaque suspension, on avait droit à de la visite. Au compte goutte, mais c'était déjà ça. Isabelle avait réussi à franchir le filtre.

On passait les dix minutes de break à se murmurer des trucs dans les oreilles. A chialer aussi parfois. A s'embrasser, même si on pouvait pas dire qu'il y avait de l'intimité. Alexia se tenait à l'écart, avec son frangin. Je n'aimais pas trop m'étaler devant elle.

Putain quelle vie de merde.

- Tu vois Isabelle. C'est ça que je veux pas te faire subir.

- Quoi ?

- Ben tout ça là...

J'écartais les bras, incluant les poulets, les potes, les avocats.

Alors elle souriait et me regardait et je me demandais si j'avais mérité une meuf aussi classe.

Certainement pas.



J'avais remarqué que vers 15h, l'attention de tout le monde baissait. La digestion j'imagine. Pour Alexia, c'était tranquille. De passer à ce moment là au Kärcher, comme dirait l'autre.

- Vous aviez une charge plus logistique ?

La présidente avait des expressions parfois, c'était n'importe quoi. Fallait pas s'étonner si tout le monde répondait à côté. C'était juste qu'on captait pas ses mots chelous.

- Non. En fait je faisais les voyages...

Les assesseurs tiquèrent. La journaliste aussi. Les baveux s'en branlaient. Continuaient, imperturbables, à fouiller dans leurs dossiers bordéliques et tout raturés.

- D'accord, c'est la même chose...

La présidente détailla pour l'exemple quelques-uns des voyages. Puis elle se concentra sur le parcours d'Alexia depuis son entrée dans le biz. Notre biz. Les premiers allers-retours. Sa montée en grade. Le pourquoi du comment elle était tombée là-dedans.

La routine.

Alexia tenait la route. Il n'y avait rien à dire. Elle avait toujours tenu la route, depuis le début.

- Et comment avez-vous rencontré mademoiselle Braun ?

- Au quartier.

Alexia commençait à être mal à l'aise. Elle n'aimait pas trop parler d'elle. Ni de nous.

- Au quartier ?

La voix de la présidente montait dans les aigus.

- Ben oui. On se connaissait de vue toutes les deux et un jour, je suis tombée au chômage. J'avais besoin d'argent et la patronne... euh... je veux dire, mademoiselle Braun m'a proposé de faire un voyage en Espagne. Pour que je puisse finir mon mois avant de toucher les Assedic...

- Donc elle vous a incité ?

- Pardon, je comprends pas bien... elle m'a quoi ?

- C'est Agnès Braun qui vous a demandé de travailler pour elle et pas l'inverse... est-ce

exact ?

- Oui, c'est vrai. Mais c'était pour me rendre service.

J'entendis un des assesseurs soupirer. Il en avait sa claque et il était pas le seul. On commençait tous à se faire chier grave. Et le seul truc qui nous intéressait, c'était les réquisitions. Le reste, bof.

Un expert psy se pointa ensuite. Une gonzesse, encore. Alexia était immature, tout autant qu'Hassan. A croire que ces blaireaux de médecins faisaient des copier-coller. Putain. Elle avait une dangerosité latente, des modèles familiaux déstructurés. Sans déconner, pas besoin d'avoir fait des études pour dire toutes ces conneries.

Ca me rendait dingue.

La nana, toute habillée de noire, remontait sans cesse ses lunettes tout en tournant les pages de son rapport. Elle avait un pull en laine quatre fois trop grand. Elle se croyait au concert des Cure ou quoi ?

- ... un autre point à noter chez le sujet, c'est son côté influençable et dépendant, affectivement parlant. Lors des entretiens, on se rend bien compte qu'Alexia Decoin a une espèce de fascination pour Agnès Braun. C'est la patronne, mais aussi la mère et l'amante fantasmée. C'est un peu pour cette raison, je pense, que le sujet a franchi aussi facilement l'interdit social. Sans sa rencontre avec mademoiselle Braun, elle aurait pu continuer à vivre comme elle le faisait avant.

- Cette rencontre aurait servi de déclencheur dans le passage à l'acte ?

Je comprenais plus tout, mais de toutes façons, c'était des conneries. La présidente semblait particulièrement intéressée. C'était bien la seule.

- C'est plus que probable. Alexia est capable de travailler, elle est insérée dans la société et point étonnant, elle n'est même pas consommatrice de résine de cannabis quand elle entre dans le réseau. Il faut bien chercher ailleurs les raisons de son entrée dans la délinquance.

- Je vois... donc c'est un peu du mimétisme ? Par rapport à la patronne ?

- Du mimétisme et surtout de l'admiration, de l'amour même.

Alexia était recourbée sur le banc et fixait ses pompes. Putain de déballage, c'était grave indécent. La présidente avait répété trois fois le premier jour que « pour vous juger il faut vous connaître ».

Quelle daube ouais. On prendrait quand même une bonne charrette dans la gueule à l'arrivée.



On s'arrêta tôt ce soir là. Le mec des douanes était venu faire son speech sur l'économie parallèle et toutes ces conneries. Ensuite il avait réclamé tellement d'euros que plein de gars dans la salle avaient pas pu s'empêcher de se bidonner. Il y en avait au moins pour 1000 ans de RMI.

Putain. Valait mieux en rire c'est clair.

A la sortie, je croisais à nouveau la journaliste. Je l'avais vue partir tôt dans l'après-midi, mais elle était revenue. En fait elle était passée pour me donner les articles. Trop sympa. Le flic était pas trop stress, vu qu'on avait de toutes façons une heure à tuer avant le transfert.

- Ecoutez Madame...

- Oh ! Arrête avec ça.

Elle me faisait marrer.

- Moi c'est Agnès, je t'ai déjà dit de m'appeler Agnès.

- Oui... mais après ce que j'ai écrit dans le journal...

- Bah... je suis sûre que c'est pas si méchant.

Elle souriait, un peu mal à l'aise.

- En fait je voulais vous... euh... te demander quelque chose.

- Vas-y, je t'écoute.

- Ben voilà... je me disais que j'essaierai bien d'écrire quelque chose sur cette histoire.

J'étais un peu à l'ouest. Je voyais pas trop où elle voulait en venir.

- T'écris tous les jours non ? T'en as pas encore trop marre de nous ?

Elle avait l'air un peu tendue.

- Non. Je veux dire, j'en ai pas marre du procès, mais quand je dis écrire, je pensais plus à... un bouquin. En fait.

- Un bouquin ?

- Ouais un livre qui raconterait toute l'histoire. Vos parcours à tous, vos vies. Pour aller un peu au-delà du fait-divers.

Je voyais pas trop en quoi ça pouvait être intéressant, mais bon.

- Et ?

- Ben... si je me lance dans ce projet, il me faut votre accord bien entendu... je veux dire, toi et les autres.

Un livre ? Avec Hassan, les frangins El Wifi, les deux gamins et les citations de Rasta le philosophe ? Elle était bien mal barrée cette journaliste.

- Ben écoute, je sais pas trop si c'est une bonne idée. Je parle pas pour moi, à la limite ça me dérange pas plus que ça, vu où je serai. Mais pour les familles des gars. Pour ceux de dehors.

Elle semblait un peu gênée du coup. Ca me faisait de la peine.

- Ecoute, si tu veux j'en discute un peu avec les gars. Je tâte le terrain comme on dit. S'ils veulent pas, ils le diront cash.

Elle retrouva le sourire.

- C'est très sympa. Merci, vraiment. Je me doute bien que c'est pas du tout votre priorité, à un jour de la fin du procès...

- T'inquiète. On sait tous ce qui nous attend. Enfin moi je sais et je me fais aucune illusion. Le verdict, ça me traumatise pas plus que ça.

Elle hocha la tête.

- Tu es vraiment... très impressionnante tu sais.

Elle allait quand même pas me faire rougir non ?

Non.

- Je te remercie, mais il y a pas de quoi être impressionnée. Si on était si malins, on serait pas là comme des nazes.

- Ouais. Peut être.

Elle ne semblait pas convaincue.

- En tous cas, voilà, dis-moi ce que tu penses de mon idée... Ah ouais, j'ai un autre truc à te dire.

- Je t'écoute madame la journaliste...

Cette fois, c'était son tour de prendre de la couleur aux joues.

- Un magazine homo de Paris est très preneur d'un article anglé sur... bon, t'imagines bien... tous ces mecs et vous, deux nanas euh...

- Lesbiennes ?

- Ouais. Voilà. Ils voudraient un papelard plus axé là-dessus. Du genre deux homos à la tête d'un réseau de vente de shit. Dans ce style.

Décidemment, on allait devenir des célébrités avec Alexia. Enfin, il n'y avait pas de quoi être fière non plus.

- Moi perso, je m'en fous. De toutes façons, nous deux, dans le même biz... c'est le hasard surtout. Faut pas seulement écouter ce que raconte la psy sur Alexia ou je sais pas quoi...

Elle secoua vigoureusement la tête.

- Non, je veux rien de psy. Je prendrai simplement vos témoignages. Le reste, non, j'en veux pas.

- Si tu veux qu'Alexia te parle, faudra que tu lui demandes personnellement, c'est mieux. Et moi faut que j'en parle avec... euh... ma copine. Je crois c'est mieux. Tu sais, elle est dehors et... je voudrai pas qu'elle ait des ennuis.

- Ouais bien sûr, je comprends. Impeccable. Je te remercie.

J'agitais les feuilles dans mon dos. On entendait surtout le cliquetis des menottes.

- Et je vais lire tes papiers ce soir.

- Ne sois pas trop dure avec moi.

- Non. Pas de problème. Je sais que c'est ton job, de dire qu'on est des monstres et qu'on n'a ce qu'on mérite.

Puis on redescendit dans les cellules en plexi, au sous-sol du tribunal. Je pensais à Isabelle. A cette idée de livre. Je voulais pas faire ma rabaj, mais il y avait très peu de chances que les mecs soient ok. Hassan, à mon avis, c'était mort de chez mort. Mais bon, j'avais promis alors je poserai la question.

Alexia fumait une clope, à moitié allongée sur le dos. J'entendais Az et Rooks qui se marraient de l'autre côté du couloir. Parlaient des seins d'une gonzesse assise au premier rang.

Toujours mieux que de gamberger.

- J'ai discuté avec la journaliste là-haut. Tu sais la nana du canard...

- La babos ? Ouais j'ai vu, qu'est-ce qu'elle te veut encore ?

- Qu'est ce qu'elle nous veut plutôt...

Alexia se redressa à moitié, appuyée sur un coude.

- Nous ?

- Ouais, si ça continue, on va finir dans un téléfilm.

Je lui répétais ma conversation avec Nolwenn le Diwan.

- Putain. Nous ? Dans un livre ? Sans déconner !

- Ouais. Enfin bon, c'est pas fait non plus.

- Moi ça me dérange pas. Peut être que j'aurai du courrier après. Des gonzesses prêtes à m'accueillir chez elles à ma sortie. Des bonnes de chez bonnes. Waouh, ce serait trop cool.

Je lui passai le premier article pour qu'elle puisse voir ce qu'écrivait la journaliste. Elle lisait lentement, en se concentrant sur chaque mot. Pas trop son kiffe la lecture.


« 17 trafiquants face à leurs juges

Par Nolwenn le Diwan

Le tribunal correctionnel juge durant quatre jours 17 personnes soupçonnées d'avoir revendu plusieurs centaines de kilos de cannabis entre 2003 et 2005.

Neuf détenus dans le box, huit comparaissant libres, des milliers de pages et d'écoutes dans le dossier...Le procès du réseau dit des Mailles, soupçonné d'avoir écoulé plus de 800 kilos de résine de cannabis entre l'été 2003 et avril 2005, s'annonce bel et bien comme un évènement.

Les prévenus, dont la majorité possède déjà un casier judicaire, sont âgés de 20 à 39 ans. A leur tête, Agnès Braun, 32 ans, surnommée « la patronne » et son lieutenant Hassan El Klifi, 35 ans. Hassan El Klifi, très connu de la brigade des stupéfiants, avait déjà été condamné en 1998 à plusieurs mois de prison pour des faits similaires, dans le réseau des frères Malik.

Selon les enquêteurs, ce serait d'ailleurs les deux frères marocains, expulsé vers leur pays d'origine après leur dernière condamnation, qui seraient les fournisseurs principaux du réseau des Mailles. Les commissions rogatoires envoyées à la justice marocaine n'ayant jamais abouti, le tribunal, présidée par madame Lafayette, s'arrêtera au volet français de ce trafic.

La journée d'hier a d'ores et déjà permis de mieux cerner la personnalité des prévenus, quasiment tous issus du quartier difficile des Mailles. Du revendeur de rue au comptable, tous les maillons de la chaîne sont représentés. Et tous répètent la même litanie : « pas de travail », « je suis parti de l'école sans diplôme » ou encore « je voulais reprendre une formation à ma dernière sortie de prison mais... ».

Tous arguent du « hasard » pour expliquer leur présence dans le box, plutôt que de la « mise en place minutieuse d'un réseau organisé et professionnel » comme le soutient le procureur.

Tous encourent jusqu'à 10 ans de prison... »


Je préférai lire la deuxième journée, pour voir si elle avait parlé de l'intervention de mon

avocat face à la fliquette.

Rien. Forcément, fallait pas rêver.

Dans l'ensemble, ça allait plutôt, on se faisait pas trop allumer. Je lus les quelques lignes qui parlaient de moi.

« ... des responsabilités assumées par la jeune femme tout au long de cette journée. 'Je tenais les comptes, c'est exact. Donc forcément, c'est aussi moi qui disais à Hassan combien de kilos on pouvait acheter et à quel prix. Si pour vous ça signifie que j'étais à la tête du réseau, dans ce cas je reconnais. Ouais, j'étais à la tête du réseau', a indiqué Agnès Braun pressée par les questions de la présidente Lafayette. Les témoins se sont ensuite succédé à la barre pour parler de la jeune femme. Qualifiée de « lesbienne notoire » « tout le temps défoncée », la prévenue est aussi présentée par ses proches comme « calme et intelligente ». L'expert psychiatre relève pour sa part une nature « d'écorchée vive », à mettre en relation avec une enfance difficile.... »

Et ça continuait comme ça.

Rien de neuf.

En même temps, j'allais pas non plus apprendre des trucs sur ma propre life dans un article de canard. Fallait pas non plus déconner.

Par Barbara Schuster
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28

 

Dernier jour.

Personne ne mouftait dans la fourgonnette. On était tous assis en rang d'oignons, comme des nazes. Ce soir, on repartirait dans le sens inverse. A nous tous, on comptabiliserait plusieurs dizaines d'années de prison.

Normal.

Quelle merde.

Impossible de voir où on était, la bétaillère n'avait pas de vitres. En même temps, à part la rocade envahie de bouchons, je sais pas trop s'il y avait un spectacle inoubliable à voir là-dehors.

Mais c'était dehors.

Alexia discutait avec Hassan. Ils rigolaient tous les deux. Rasta était plongé dans ses pensées. Il avait presque l'air heureux. Le sage. Hallucinant. Heureusement qu'il était avec moi. Qu'il avait été avec moi durant toutes ces années.

Hiiiiiiiiiiiiii.

On entendit un brusque coup de frein et Hamidou faillit se latter contre la porte. Ces bâtards de flics nous faisaient le coup tous les matins. Ils pilaient comme des malades au dernier feu, juste avant le tribunal. C'était leur passe-temps. Enfoirés. Ils savaient que comme on était tous menottés, il y avait une chance sur deux que quelqu'un se ramasse.

On roula encore au pas quelques instants. Puis rien. Des voix. Et enfin la porte du J9 qui laisse passer de la lumière. La cour du Palais de justice. C'était reparti pour un tour. Le dernier. Sauf qu'en lieu et place des flics avec leur tonfa, on se trouva nez à nez avec deux gars encagoulés qui hurlaient.

- Saute Saveljic, saute bordel, grouille !

Sinisa ne demanda pas son reste et sauta hors du véhicule. Il se mit à fuir comme un dératé, les deux cagoulés arrosant une rafale de fusil mitrailleur en courant derrière lui. Je vis Pti Ka et Hamidou, les yeux ronds. Indécis.

Az et Rooks embrayèrent direct et se mirent à courir, les menottes dans le dos, direction l'immense porte en bois. Au même moment, les deux flics de l'escorte, qui avait été dépouillés de leurs armes par les potes du Serbe, se mirent à leur poursuite. Ils avaient une dizaine de mètres de retard sur Az et Rooks. Les autres avaient déjà disparu dans la pampa.

Hassan se leva, puis se rassit et me regarda en souriant. Je haussai les épaules.

- Vas-y Hassan, si tu le sens. Moi je reste là. Pas envie de claquer mes dernières thunes en chirurgie esthétique. Et puis j'aime bien mon nez, dans le fond.

Rasta éclata de rire.

- Putain ouais. Moi je reste avec toi patronne. Comme toujours. C'est plus de mon âge ce genre de conneries. Et je suis bien content de plus voir la tronche de Sav. Il commençait à me taper sur le système, sans déconner.

Pti Ka et Hamidou se mirent à rire. Hassan nous regardait comme si on avait tous disjoncté.

- Eh... bande de crevards !

Tout le monde arrêta de ricaner.

- Vous pourriez au moins leur souhaiter bonne chance.

Rasta retrouva immédiatement son calme, puis fixa Hassan, tout en pointant du doigt son collier.

- C'est déjà fait man. Jah pourvoit. Je voudrais bien savoir ce que va faire Allah.

Ils recommencèrent à se bidonner. Les nerfs. Parce qu'on pouvait pas dire que la situation fût vraiment drôle. C'était n'importe quoi cette affaire.

Puis je m'approchai de la porte de la fourgonnette, toujours entr'ouverte. Personne. Je m'assis, en humant l'air frais, les menottes dans le dos et les jambes ballantes.

Trois secondes plus tard, trois keufs surexcités déboulèrent, en pointant leurs flingues sur nos tronches.

- Bougez pas ! Bougez pas ! Qu'est ce qui se passe bordel de merde ?

Puis celui qui avait trois barrettes sur son épaule nous fixa. Hassan venait de s'allumer une clope. Jonathan chialait, pour changer. Tous les autres étaient sagement assis. Le keuf se calma illico.

- Bordel... mais il se passe quoi ? C'est quoi ces coups de feu qu'on a entendus ?

- Ben vous voyez bien. Evasion. Vos collègues sont partis en courant. Par là.

Je montrais du doigt la porte. J'avais bien du mal à ne pas recommencer à me bidonner.

Putain de fils de pute de Serbe, j'étais quasi sûre qu'il magouillerait une saloperie. Mais organiser une évasion, fallait quand même le faire. Quel malade.

Je m'en faisais pas trop pour lui. Il survivrait cet enfoiré, même s'il fallait se planquer dans je ne sais quel pays de l'Est pendant 10 ans. Même s'il fallait qu'il bouffe du goulash le restant de ses jours. Putain de légionnaire. Ce mec était une arme de destruction massive. Mais Az et Rooks, aucune chance.

Hassan pensait à la même chose que moi.

- Sont cuits les marmots. Hein ?

- Sûr. Je connais les deux gamins, Hassan. Vont aller droit au quartier. C'est le seul endroit qu'ils connaissent. Vont se planquer dans une cave, comme des rats. Ensuite, passeront voir maman, fumer un joint, puis acheter une paire de Nike... dans trois jours ils sont de retour avec les bracelets. Mais bon, pourquoi pas ?

- Ouais. Pourquoi pas. Trois jours, c'est toujours ça de pris.

Hassan me regarda, songeur.

- Ils auront peut être le temps de se taper une pute...

- C'est tout ce qu'on peut leur souhaiter.

Ils avaient tenté leur chance. Rien à redire.

Basta.

Les flics refermèrent la porte d'entrée de la cour, qui restait habituellement grande ouverte. Ces abrutis de magistrats payaient leur fainéantise. Laisser ouverte la porte du tribunal. Sans déconner. Juste pour que le président n'ait pas besoin de bouger son cul de la bagnole quand il rentrait chez lui le soir. Putain de débile.

Une heure passa. Les flics étaient grave sur les nerfs. Il nous dirent d'attendre et nous bouclèrent dans la camionnette. On était toujours parqués comme des clebs qu'avaient la rage. Puis la porte s'ouvrit. Il était temps, ça commençait à sentir sévèrement le fennec dans le J9. Le procureur était planté devant nous. Sans sa robe de tapette, pour une fois. Derrière lui, il y avait une armada de flics, dont des gars tout chelous avec des tenues de ninjas et des cagoules.

Je ricanais nerveusement : c'étaient les mêmes cagoules que les complices du Serbe.

Tout ce cirque. Ridicule.

Ils nous firent sortir un après l'autre, en nous comptant comme des moutons. En vérifiant bien que les menottes étaient fermées. Quelle bande de nases. Rien qu'à leur tronche de déterrés on pouvait savoir que les trois fuyards n'avaient pas été repris pour l'instant. Dans le cul.

Ils nous emmenèrent fissa jusqu'à la salle d'audience. Le bleu s'était multiplié autour de nous. Quelle foutue merde. Je me demandais un peu comment tout ça allait se poursuivre.

Sonnerie.

La présidente, visiblement furax. Le public, hilare. Les avocats, entrain de compter les points.

Une énorme banane sur tous les visages.

Elle s'adressa à nous.

- Etant donné la situation on ne peut plus confuse, l'audience est suspendue jusqu'à 14h. On décidera ensuite si on poursuit le procès ou non. Si on continue, il va falloir disjoindre. A moins que les trois évadés soient jugés en leur absence...

Les avocats encore présents sur le banc hochèrent la tête. Fischer se retourna.

- Faut qu'on parle, Agnès.

- J'imagine.

On s'entassa tous dans le couloir jouxtant la salle d'audience. Dans un bordel indescriptible. Les avocats passaient des coups de fil, discutaient avec leurs clients. Un flic racontait pour la troisième fois à une journaliste de la télé comment les gars avaient arrosé la cour avec un Uzi. C'était n'importe quoi. Elle notait tout dans son petit carnet, tandis que son cameraman tuait l'ennui en jouant avec son outil de travail.

La baba cool était là aussi. Elle me fit un petit signe de la main, mais impossible d'approcher. Les keufs avaient repris leurs habitudes draconiennes. Menottes serrées dans le dos, tous alignés le long du mur. Et pas de visites. Les petits arrangements pour nous faire plaisir, clair que c'était désormais mort.

Je pensais à Isabelle. Je l'avais pas vue dans la salle. Faut dire qu'on y était restés cinq

minutes à tous casser.

Je discutais avec Fischer. Il était débordé.

- T'étais au courant ?

- Non. Que dalle. C'est Saveljic. Lui seul. Az et Rooks ont suivi, mais jamais de la vie ils

étaient au jus. Impossible. Personne ne parle au Serbe. Jamais. Tu sais bien...

- Oui. Je me doute. Mais va falloir convaincre la présidente. Tu sais ça la fout mal. Merde.

- Je sais.

Fischer avait l'air désespéré.

- Ecoute Fisch, je t'apprends pas ton boulot. Mais putain, on est restés au moins deux ou trois minutes tous seuls dans ce foutu J9 qui pue. Les flics étaient partis à la chasse et c'était porte ouverte. On aurait pu tous courir comme des dératés. Se barrer et point barre. Que dalle. On est toujours là.

- Oui, je sais. Faut que j'accentue la plaidoirie là-dessus. Vous voulez assumer vos actes.

Je hochai la tête. Il répéta sa phrase trois fois, comme une espèce de formule magique.

- C'est vrai non ? Dans le fond ?

Fischer ne semblait pas convaincu. Ca me saoulait. Si même lui n'y croyait pas, aucune chance que les trois zarbis en noir y croient.

- Tu as raison Agnès. C'est juste que cette évasion... tu vois, ça attire les médias, le côté grand banditisme et tout. C'est mauvais pour votre image globale.

- Je me doute.

Tant pis.

Puis je vis repasser Nolwenn le Diwan pas loin. Elle tirait la gueule.

- Fisch... je peux te demander un service ?

- Quoi ?

- Préviens Isabelle pour tout ce qui se passe. J'aurai certainement plus le droit de la voir ici. Et demande à la journaliste d'aller la voir, directement. Donne lui les coordonnées. Pour le truc qu'elle m'a demandé.

- Le truc qu'elle t'a demandé ? C'est quoi ces magouilles ?

- Rien de grave. La journaliste veut écrire un livre ou je sais pas quoi.

- Un livre ?

Fisher me regardait avec un drôle d'air.

- T'inquiètes, je t'expliquerai. Fais-le pour moi c'est tout. Ok ?

- Ok.

- Et dis aussi à la nana du Dernier Canard les infos justes. Dis lui qu'on y est pour nada dans ce bordel. Elle assure d'habitude.

- Comme si ça pouvait changer quoi que ce soit...

Fischer repartit à l'autre bout du couloir en haussant les épaules. Fallait aussi qu'il voit Hassan.

J'avais envie de m'asseoir. J'en avais marre d'avoir les bras attachés dans le dos, ça commençait à me tirer dans les biceps et le cou. Quelle misère.

La fumée avait à nouveau envahi tout le couloir. Une vraie ruche à cancer. Je vis le proc en grande discussion avec un des flics. Puis il s'approcha de moi.

- Madame Braun...

- Mademoiselle. Ou Madame, si vous y tenez...

Il ne releva pas.

- Ecoutez, voilà... la présidente est d'avis à reprendre le procès sur le champ, même en l'absence de trois des protagonistes...

- Et ?

Je le regardai. Je voyais pas où il voulait en venir. Fallait l'accord de la patronne maintenant ?

C'était nouveau.

- Eh bien, je voulais connaître votre sentiment à ce sujet...

- Mon sentiment ?

J'avais vraiment envie de me marrer. Mais putain, sans déconner, c'était quoi ce bazar ? Ils étaient dans la loose. Sauf qu'ils voulaient pas l'admettre ces enfoirés.

- Oui. Sur la suite du procès...

- Ecoutez monsieur le magistrat, moi je veux être jugée, je veux ma peine, qu'on en finisse. Compris ?

Il tiqua. Le flic moustachu me mata avec un air torve.

- Eh toi, tu vas rester polie avec monsieur le procureur oui !

Je ne répondis pas. Pas la peine. Tout le monde était sur les nerfs et j'avais pas envie de me prendre encore une procédure pour outrage à magistrat ou je ne sais quelle merde.

- C'est bon, laissez...

Le proc fit un geste de la main, du style grand seigneur qui n'abat pas tout de suite la bête.

- Je suis du même avis que vous mademoiselle Braun. Je pense qu'il vaut mieux terminer ce procès. Mais je voulais être sûre que ça ne se fasse pas au détriment de votre défense. Je veux un procès équitable.

Je soufflai.

- Ouais. Un procès équitable ouais...

Il me jaugea encore.

-De toutes façons, vous faites bien comme vous voulez non ? Moi je veux prendre mes 10 ans et me casser d'ici pour faire ma peine. C'est tout.

Le proc hocha la tête, puis repartit voir l'avocat de Az et Rooks.

Qu'on en finisse bordel. Qu'on en finisse. C'est tout.

Par Barbara Schuster
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29

 

On passa encore deux heures à attendre, alignés comme des condamnés à mort le long du mur. Les flics déguisés en ninjas avaient disparu. Heureusement. Ils étaient grave flippants. J'avais vu Laurent se mettre à paniquer en les voyant. Ca devait lui rappeler sa putain d'interpellation.

Puis l'habituelle sonnerie.

L'huissier

- La cour, veuillez vous lever.

Et les rangées qui bougent dans la salle, les casquettes qui tombent, les bruits de portable qu'on éteint. Je jette un oeil. La salle bondée. Des gens debout, partout. La présidente qui tire la tronche, en voyant toutes les Mailles dans les travées. Que des sales gueules. Que des arabes, des manouches et des méchants blancs. Baskets et jogging à perte de vue. Des flics en renfort, postés aux quatre coins de la pièce, le regard mauvais.

Tension.

- Mademoiselle Braun veuillez vous lever.

Pas vraiment une surprise.

- Nous n'allons pas revenir maintenant sur... euh... les évènements de ce matin. Néanmoins, je voulais vous dire -et cette remarque s'adresse aussi aux autres détenus ici présents- qu'une enquête est en cours. Vous serez tous entendus sur les circonstances de cette évasion, plus tard.

J'attendais la suite. Une remarque, je sais pas.

Mais elle ne dit rien de plus que :

- Vous pouvez vous asseoir.

Assis. Debout. Couché mon chien. Putain.

Puis la présidente rechaussa ses lunettes. Elle avait des longs doigts maigres. On n'entendait pas un bruit dans la salle.

- Monsieur le procureur, vous avez la parole pour vos réquisitions.

- Je vous remercie madame la présidente.

C'était parti. Il allait nous bouffer tout cru.

Rasta triturait son collier. Jon avait le visage fermé. Pti Ka faisait des sourires et des petits gestes de la main à sa copine, plantée au premier rang depuis le premier jour. Derrière moi, ça sentait un peu le vide, sans les chuchotements incessants d'Az et Rooks. Hassan avait toujours ce calme incroyable, je me demandais bien à quoi il se shootait. Alexia avait la mâchoire serrée. Imperturbable.

Tout le monde joutait son rôle à la perfection.

Le proc revint d'abord en long, en large et en travers sur toute l'enquête. Jusque-là, c'était que du réchauffé. Puis, au bout d'une demi-heure de parlotte, il se mit à nous décortiquer un par un. D'abord les revendeurs libres, « derniers maillons de la chaîne, mais maillons

indispensables » comme il disait. Et vas-y que je demande des fortes peines de sursis, voir un peu de ferme si les gars avaient fait du provisoire. Histoire de couvrir.

Pour eux c'était tranquille. Ils s'étaient bien sapés durant quatre jours, avaient apporté des contrats de travail plus ou moins bidonnés. Fait profil bas, style je me réinsère. Sortiraient libre ce soir.

Le proc s'attaqua ensuite au quatuor de « seconds couteaux ». Dans l'ordre, Pti Ka, Hamidou, Az et Rooks. Ces deux derniers méritaient forcément un traitement spécial maison.

« Menteurs », « qui minimisaient leurs responsabilités », « parasites de la société »... tout y passa. Facile, ils étaient pas là. Le bâtard demanda ensuite quatre ans ferme pour tous. Et le mandat d'arrêt pour les deux fuyards.

Jonathan passa aussi sur le grill. Lui avait des circonstances atténuantes. Un vrai métier. C'était pas un looser comme nous autres. Et puis j'avais pas arrêté de dire durant tout le procès qu'on lui avait forcé la main, qu'il se sentait obligé de nous rendre service. Et bla et bla. Mais il s'était aussi fait rattraper par les Mailles. Le proc demanda 18 mois. Je calculais dans ma tête. Quel enculé. Jon resterait en prison si ça tombait dur comme prévu.

Le magistrat s'agitait dans sa robe et il commençait à transpirer. Tout en continuant son bizness. Cinq ans contre Alexia et Laurent, « les convoyeurs » comme il les appelait. Puis 7 ans contre Saveljic, « le plus gros revendeur », « en liaison avec les mafias de l'Est ».

Visiblement, il payait cher ses mensonges à la con.

Ne restaient plus qu'Hassan, Rasta et moi. Sans surprise, le proc demanda 10 ans pour l'ensemble de notre oeuvre. Nous, c'était pire que pire. On empoisonnait la jeunesse, on terrorisait nos voisins, on tirait dans tous les coins sur nos rivaux.

Des « vrais professionnels de la délinquance ». Que des conneries.

J'avais pensé un moment que Rasta s'en tirerait mieux que nous, mais il était trop proche de moi pour espérer grand-chose de cette putain d'audience de merde.

J'avais entendu des « oh » et « ah » lorsque que le magistrat avait balancé la peine. Quand il se rassit, il y avait pas mal de remous dans la salle. Des sifflements. Des murmures. Puis je vis la mère d'Hassan se lever et commencer à pleurer. Puis à hurler. Deux flics de la S.I. la chopèrent manu militari pour la traîner hors de la salle d'audience.

Tension, encore. Toujours.

Hassan se leva dans le box.

- Eh c'est ma mère, ça va ou quoi ? Laissez là tranquille.

Le flic posé pas loin lui attrapa brusquement la manche du polo.

- Reste assis et ferme ta gueule toi !

- Va te faire enculer fils de pute. C'est ma mère, va te faire foutre.

Puis Hassan tenta de lui mettre une patate tout en enjambant la paroi de notre cage à poules. Il était comme fou. Un flic posté à côté du box l'attrapa par le cou et lui bloqua la nuque avec son tonfa. Hassan devint rouge en trente secondes. Ils étaient entrain de l'étrangler ces enfoirés. Un autre des bleus tentait vainement de lui mettre les menottes.

Après quelques secondes de flottement, la présidente reprit la parole.

- L'audience est suspendue. Faites évacuer la salle !

Le connard de moustachu eut juste le temps de flanquer un coup de matraque dans le buffet d'Hassan. Je le vis se plier en deux de douleur et heurter le banc de la tête. Il se mit à pisser le sang. L'arcade.

Dans le public c'était le bordel, au grand désarroi de tous les avocats. La copine de Pti Ka s'était remise à chialer. Des gars de la cité beuglaient des « justice sa mère », « les Mailles vous niquent bande d'enculés ». D'autres provoquaient les keufs à coup de « ouaich viens ».

Que du bonheur. Avec ce bazar, nos baveux étaient pas dans la merde pour leurs plaidoiries.



Ca faisait déjà deux heures qu'on attendait. Pti Ka et Hamidou avaient dû fumer trois paquets de clopes à eux seuls. Deux heures qu'on attendait ce putain de verdict. Les avocats avaient plaidé toute l'après-midi, endormant peu à peu tous ceux qui étaient revenus après le bordel du matin.

J'avais aperçu Isabelle, assise tout à droite. Grave. J'avais pas osé la regarder quand mon avocat avait parlé de mon enfance, de mon père et toutes ces merdes.

L'après-midi avait été beaucoup plus calme. Il y avait eu une fouille drastique à l'entrée de la salle et la moitié des gars présents le matin n'étaient pas revenus. Pas envie de finir en comparution immédiate pour des outrages. Je pouvais les comprendre. Et des flics déployés de partout. A croire qu'on était des putains de Corses.

Et maintenant, attendre. Attendre, sans même avoir un vieil espoir que ça baisse.

Je repensai à cette espèce de boule dans le ventre, quand la dernière plaidoirie avait pris fin. La mienne. C'était tout bizarre. L'impression qu'on avait déballé toute ma vie et que dans le fond, y avait rien dedans.

Et la présidente.

- Mademoiselle Braun, voulez vous ajouter quelque chose pour votre défense ?

Je m'étais levée.

Putain, qu'est ce qu'on pouvait ajouter à ça ? On était les méchants et eux, les gentils. Et les gentils gagnent toujours à la fin.

- Je voudrais juste dire...

La boule.

- ... que je mérite de faire de la prison. Je sais que ce que j'ai fait est mal. Je pourrais vous dire que je regrette, mais ce serait pas sincère. Je regrette pas d'avoir fait vivre des amis durant toutes ces années, même si c'est en vendant du shit. Quoi qu'on en dise ou qu'on en pense, c'était quand même du boulot tout ça. Pour eux, pour moi. Après... On a joué, on a perdu.

Il y avait un silence de mort dans la salle.

- Vous avez fini ?

- Non... je voulais aussi dire que dehors une femme m'attend. Qu'elle m'aime. Et qu'elle souffre. Ma peine, c'est aussi la sienne. Et je m'en veux, parce qu'elle ne mérite pas ça.

Je vis vaguement Isabelle qui chialait.

Merde.



Tout en repensant à tout ça, je me demandais bien pourquoi ça prenait autant de temps ce délibéré. Ca faisait des jours, des mois, des années même qu'on était cuits. Cuits à cause des Mailles. Cuits à cause d'un bizness pour lequel on n'avait jamais eu les épaules.

- Patronne ?

- Ouais Hamidou...

- Je voulais te demander... après...

Putain il avait perdu sa langue celui-là ? Ce serait bien la première fois, il avait toujours sa

gueule grande ouverte.

- Après quoi Hamidou ? Quoi ?

On était tous un peu sur les nerfs. L'attente allait nous rendre barjots.

- Ben...On fera quoi ?

- Rien. On fera rien. On retournera en cabane, finir nos mois. Qu'est-ce que tu veux faire ? Préparer une évasion ?

Je secouai la tête.

- Non je parle pas de maintenant. Ni de demain. Je parle de quand on sera tous sortis de cette galère. Il se passera quoi ?

Il avait les yeux ronds. L'anxiété. Putain de gosse. J'avais autour de moi une ribambelle de gamins. Ils auraient du me surnommer maman, pas patronne.

- Aucune idée Hamidou. On refera notre vie je crois ?

- Et le réseau. Terminé, fini... mort ?

J'avais envie de me marrer.

- Ecoute Doudou. Je sais pas quand je vais sortir, et encore moins dans quel état. T'as toujours pas compris que tout ça c'est fini ? Le bizness, le shit, les grosses bagnoles ?

Je voulais en rajouter une couche, surtout qu'Hamidou n'avait pas à l'ouvrir alors que le keufs étaient à trois mètres. Mais il se mit à chialer. Comme ça d'un coup. Et au lieu de le charrier ou de le traiter, les autres mataient leurs pompes. Pti Ka lui tapota l'épaule.

- Oh frère vas-y, tu fais quoi là ?

Il avait lui aussi les larmes aux yeux.

Pas fiers.

Des gosses.



Rasta me mata en haussant les épaules. Alexia avait toujours un air impénétrable. Elle avait passé les deux heures de glande à faire des pompes et des abdos, couchée sur le carrelage dégueulasse.

Puis on vit arriver l'huissier.

- C'est l'heure.

Les flics nous emmenèrent dans un silence lugubre vers la salle. Il devait être dans les 22h. Les gars des Mailles s'étaient pas découragés. J'avais même l'impression qu'il y avait plus de monde que tout à l'heure.

Pas de trace d'Isabelle par contre. Je lui avais dit de ne pas venir pour le prononcé de la peine. Trop dur. Je voulais pas qu'elle me voit accuser le coup. Fisch m'avait dit que la demande de parloir était partie.

Elle allait venir me voir. Je pensais pas que c'était une bonne idée. Enfin j'en savais rien. Je savais rien du futur.

- Levez vous, tous.

La présidente était tellement blanche qu'elle semblait transparente. Les deux assesseurs avaient la mine fermée.

Putain de silence.

Elle donna d'abord les peines des trois absents. Prison, prison et prison. Jonathan prit un an tout rond. Tout bon pour lui. Les frangins bouffèrent trois ans chacun. Laurent quatre. Rasta six. Hassan et moi, huit ans.

Huit ans. C'était déjà deux de gagnés.

Rasta posa sa main sur son coeur.

- Tu vois patronne. Jah pourvoit.

Il avait le sourire.

Je matais la salle. De la haine, que de la haine. Partout.



Le lendemain, la télé dans la cellule passait en boucle des photos de bagnoles incendiées aux Mailles. Trente-huit, selon France 3.

Des émeutes. Des poubelles qui crament. Des CRS qui se prennent des cannettes dans la tronche.

Le bouquet final.

Les Mailles.

Putain de zoo.

Par Barbara Schuster
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