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LeZ Strasbourgesoises

 

Webmaster Radiocancan :

icistrasbourg@no-log.org

 


Présentation :




L'action se situe dans un quartier imaginaire, qui ressemble un peu à Hautepierre, un quartier populaire de Strasbourg, dont les immeubles HLM sont regroupés dans des mailles, sortes d'alvéoles. Eh non, dans ce quartier on ne passe pas son temps à brûler des bagnoles !! Pas plus dans le vrai Hautepierre que dans cette fiction d'ailleurs.
 

L'histoire se place du côté des bandits, et non du côté de la police ou d'un détective : un petit gang multiculturel, à la tête duquel se trouve une femme, que tout le monde appelle « patronne », mais qui n'a rien à voir avec un « parrain ». Ce petit gang de quartier réussit l'exploit de monter un gros trafic très fructueux, sans être aux ordres d'un quelconque gros réseau maffieux.

Eh non, il n'est pas dit que l'héroïne est belle, mince, jeune et bien fringuée !! Ce qu'on apprend d'elle, c'est qu'elle a de la gouaille, qu'elle est d'origine prolo, qu'elle connaît bien son affaire et qu'elle perd pas le nord en cas de panique, qu'elle porte basket et tee-shirt et roule à moto, qu'elle est bordélique mais qu'elle a des crises ménagères, qu'elle aime glander et fumer de pétards, qu'elle aime les femmes et qu'elle perd complètement ses moyens quand elle veut les séduire, et surtout qu'elle a pas mal d'humour.

Evidemment il y a une histoire d'amour, mais qui ne prend pas toute la place et plutôt drôle, où la « patronne » s'entiche d'une bourgeoise pour laquelle elle s'empêtre dans d'invraisemblables mensonges tant elle a peur de la décevoir.

Et - faut-il le préciser ? - nous sommes bien dans une fiction : toute ressemblance avec une quelconque réalité est purement fortuite !


Barbara dit avoir écrit ce polar pour son plaisir et celui de ses amiEs. On sent à la lecture qu'elle s'est amusée à l'écrire. Elle n'a pas eu l'idée de le publier jusqu'ici, et c'est bien dommage ! Mais pour notre plus grand plaisir elle nous offre ce polar en libre diffusion !! 


Bonne lecture !!


Radiocancan

Webmaster

Par Radiocancan
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1

JUIN 2003

 

Personne ne va mourir,
Personne ne sera blessé.

 

 

 

Putain.

La journée commençait bien. Je venais de raccrocher le téléphone, pour découvrir que Karim, Pti Ka comme tout le monde l'appelait, venait de se faire serrer par la BAC. A 9 heures du matin. Comme d'habitude, cet abruti n'avait pas mis sa ceinture. Du moins, c'était la version de Rashida. Elle avait assisté à l'interpellation du haut de son bloc et elle était formelle. Pti Ka n'avait pas sa ceinture de sécurité et les cow-boys dans leur Safrane s'étaient fait un plaisir de le choper.

Je soupirai, tout en prenant ma boîte à herbe en mains. Ne restait plus qu'à espérer que Pti Ka n'ait pas gardé tout le matos dans son coffre, sinon il était cuit. C'était la troisième fois qu'il se faisait alpaguer, toujours sans ceinture et toujours sans permis. Cette fois il était bon pour le trou. Si en plus les flics trouvaient son chargement, il partait pour au moins un an de gamelle.

Je pris mon autre portable, tout en sortant des feuilles à rouler de ma poche arrière. Il fallait que je prévienne Me Fischer, qu'il se rende tout de suite à l'hôtel de police. Sinon, Pti Ka allait gamberger en cellule. Pas bon pour les affaires.

Le baveux décrocha à la deuxième sonnerie.

- Allô ?

Une voix enjouée, très pro. Faut dire qu'on mettait pas mal d'eau à son moulin les derniers

temps.

- Salut, c'est encore moi. Tu as deux minutes ?

- Je t'écoute patronne, quoi de neuf ?

-Rien de bon, sinon je ne t'appellerai pas. Karim El Wifi, tu le remets ? Le petit frère de Hamidou ? Il s'est fait arrêter devant le CSC, en voiture. Il doit être au frais, soit au poste, soit au central. Tu peux te renseigner ? Et essaie de récupérer la bagnole. Débrouille toi.

- Bien sur, je m'en occupe immédiatement. Je te tiens au courant.

Il avait déjà raccroché.

Un problème de réglé. Ne restait plus qu'à se mettre sérieusement au boulot. Il ne fallait pas rêver, la résine confiée à Pti Ka était certainement perdue. Soit elle était dans la caisse et elle serait fatalement saisie. Soit il l'avait planquée en lieu sûr et il faudrait attendre le premier parloir pour en savoir plus.

Merde.

Je calculai rapidement. Il avait deux kilos, sans compter la caisse, qui allait certainement être confisquée. Plusieurs milliers d'euros venaient de partir en fumée. Soit deux bonnes journées de travail.

Remerde.

Je fumai mon premier spliff de la journée, sans me presser. J'avais oublié mon café dans la cuisine quand le téléphone avait sonné. Et maintenant il était froid. David devait arriver dans la demi-heure, j'avais le temps de refaire couler une cafetière.

Tout en fumant, je cherchai mes feuilles de compte. Le mois de juin avait été très faste jusqu'à présent. On avait fait un putain de bon bizness. Près de 30 kilos avaient été écoulés, malgré l'arrivée des renforts de CRS, qui faisaient du contrôle routier dans tous les coins. Au début du mois, Hassan avait tourné durant quatre jours dans le quartier, pour relever tous les points de contrôle possibles. Et tous les soirs, ses deux petits frères, les jumeaux comme tout le monde les appelait, sillonnaient le secteur à vélo pour nous avertir.

Probant. Seul un client avait été arrêté chargé. Pour tout le mois.

Jusqu'à ce matin.

Pti Ka, merde.

J'écrasai le mégot dans le cendrier marocain. Ma sonnette venait de retentir quatre fois.

J'enfilais un jean, une paire de baskets, puis je descendis.

La cage d'escalier puait la pisse. Je soupçonnais la vieille du rez-de-chaussée, qui avait une dizaine de chats dans son deux pièces.

Il y avait du soleil et il faisait déjà chaud, même s'il était à peine 10h. David était en bas, en jeans et tee-shirt serré. Accoudé à la BMW. Il fit un signe de tête, puis m'ouvrit la porte passager.

-Respect patronne, que la journée soit fructueuse.

David était antillais et se prenait pour un rasta jamaïcain. Il parlait par métaphores et périphrases et invoquait jah à tout bout de champ. C'était son délire. Mais sous son air doux et détendu se cachait un vrai furieux, qui avait arrêté le crack en demandant à son frère de l'enfermer une semaine dans une cave de la cité avec un peu d'eau, quelques bananes et un seau pour vomir.

Ça faisait deux ans que je le connaissais. Il avait tué un homme pour pouvoir travailler avec moi. Puis il était venu, tous les soirs, vers 19h, au pied de mon HLM. Il me regardait entrer et sortir, sans dire un mot.

Au bout d'un moment, ça m'avait tapé sur le système.

- Hassan, c'est qui ce mec ? Quand même pas un de ces putains d'indics...

- C'est un crackman patronne. Son prénom c'est David. Selon mon cousin Ismaël, il aurait fait de la taule en Guadeloupe. Il l'a vu taper le cailloux avec Steevy et Rudy. Rien que de la racaille.

A peu près au même moment, Andre de Sousa avait disparu et la situation s'était tendue de plus belle entre les Mailles et la cité voisine, d'où venait celui qu'on surnommait « Dédé le portos ». Deux de ses frères avaient directement menacé Hassan de mort. Mais ça s'était arrêté là. Le corps du Portos n'avait jamais été retrouvé et la police avait rapidement balayé l'enquête, contente d'être débarrassée du plus gros fournisseur d'herbe et de cocaïne du département. Les frangins de Sousa avaient eu des assurances qu'on y était pour rien. Avec Hassan et Saveljic, on avait multiplié les hypothèses sur cette disparition. Le coup ne venait pas de nous, c'était la seule certitude. Saveljic, en bon Serbe, pensait que c'était «ces fils de putes de Kosovars de merde » qui fournissaient Dédé qui lui avaient fait son compte pour une dette restée impayée. Puis l'histoire s'était tassée, au prix d'une vingtaine de voitures brûlées dans le fief du Portos.

David, lui, n'avait pas bougé. Au bout de trois semaines, il était toujours planté en face de chez moi. Un jour qu'il pleuvait des cordes, je dis à Hassan de le faire monter.

- Z'êtes sûre patronne ? Ici, au QG ?

- Plus que sûre.

J'avais demandé à mon bras droit de sortir de la pièce. Hassan, l'air inquiet, avait chargé un de ses deux 357 Magnum et m'en avait tendu un, que j'avais ostensiblement coincé dans ma ceinture.

David était entré. Trempé.

- Sèche toi.

- Oui madame.

- Et bouffon, ne m'appelle pas madame, ok ?

- Oui.

Il se sécha, en prenant son temps, puis enleva son tee-shirt détrempé. Trois longues cicatrices lui barraient le torse. Il sourit.

- Souvenir de prison.

Je roulai un pétard, qu'il refusa parce qu'il n'était pas « ital », c'est à dire roulé à la manière rasta.

- Qu'est ce que tu veux Rasta man ?

- Travailler pour toi.

Je lui soufflai la fumée en direction du visage.

- Ah ouais ? Et tu crois que tenir les murs en bas de chez moi, ça suffit comme période

d'essai ?

- Non.

Il fouilla dans sa poche. Ma main se rapprocha instinctivement du revolver, mais il sortit

simplement une bague en or.

- C'est pour vous.

- Tu veux me demander en mariage maintenant Rasta man ? Ecoute, j'aime pas trop qu'on se foute de ma gueule, j'aime pas les devinettes et là je perds mon temps.

Il ne répondit rien et me tendit l'alliance. En pointant du doigt la gravure, à l'intérieur. André

da Sousa, 1986. C'était la bague de mariage du Portos.

- Hassan !

Il entra immédiatement dans la pièce, en regardant de haut le grand black assis par terre,

uniquement vêtu de son bas Sergio Tacchini.

- Il y a un problème patronne ?

- Non, tout va bien. Trouve des habits secs pour Rasta man. C'est ton nouvel équipier. Il

commence tout de suite. En remplacement de Kito. Je l'ai encore aperçu avec une pipe à crack chez Fred. Je l'avais prévenu, mais il a déconné. Pour lui, c'est terminé.

- Bien patronne.

Il regarda la bague, puis David, mais ne posa aucune question.

-Allez viens Rasta.

C'est ainsi que David était devenu mon chauffeur et garde du corps. Hassan était de toutes façons de plus en plus occupé avec les Marocains. Quand il partait en Espagne ou au bled pour régler nos affaires, David pouvait rester avec moi.

Mais ce matin, il nous fallait du renfort. Je détestais les impayés.

- On va chercher Francis.

La BMW noire démarra tout en douceur, et on traversa les Mailles sans se presser. Des

gamins jouaient au foot, sur le parking de la supérette turque. Je reconnus les deux jumeaux, déjà en train de traîner sur l'esplanade, avec chacun un maillot du Real. Zidane et Beckham. Francis attendait, tranquille, assis sur un plot en béton. Il se curait les ongles avec son couteau papillon, tout en sirotant une canette de 8.6. On s'arrêta devant lui.

- Ola patronne, ola gadjo.

- Monte Francis, on a du boulot.

Il s'assit à l'arrière sans rien dire et replia son couteau.

- Tu vois le sac noir à tes pieds ? Ouvre le et prends ce qui est rangé dans le sachet plastique bleu.

- Ok patronne.

Il se saisit d'un pistolet automatique. C'était un Sig Sauer presque neuf, je l'avais récupéré la veille. Le numéro de série était proprement limé. Du bon boulot.

- Où on va patronne ?

- Tu verras, ce sera pas long. Et mets le silencieux, tu veux bien ?

Le gitan était un peu nerveux, parce qu'il était encore tôt et qu'il n'avait pas eu le temps de

descendre ses trois bières matinales. Et de toutes façons, il devenait toujours nerveux dès qu'il avait un calibre en main. Parfait pour le genre de rendez-vous qu'on avait.

Il nous fallu quelques minutes pour arriver au boulevard des Rosiers. David se gara, puis m'ouvrit la porte de la BMW. Francis suivait, toujours silencieux. On était devant la porte d'un immeuble un peu défraîchi.

Par Barbara Schuster
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2

Boulevard des Rosiers, boulevard des toxicos. La moitié des sonnettes avaient été arrachées, et celles qui marchaient encore n'avaient pas de nom. On avait déjà dû venir ici deux fois. Aujourd'hui je me déplaçais personnellement. Il n'y aurait pas de troisième délai.

Francis s'approcha de la porte d'entrée du bloc. D'un coup d'épaule, il poussa le lourd battant.

La rue semblait déserte. Il était encore tôt.

On monta tous les trois sans faire de bruit. Seule une fillette feuilletait un magazine, assise sur les marches. C'était une black minuscule. David s'approcha d'elle.

- Petite soeur, tu veux bien rentrer chez toi ?

Elle ne dit rien et obtempéra.

Francis était déjà arrivé au quatrième étage. Il se planta devant l'entrée de Mouss.

- Je sonne ?

Le gitan me sourit et je vis trois dents en or qui brillaient.

- Pas utile. De toutes façons on n'est pas invités.

David se mit d'un côté, Francis de l'autre. La porte craqua presque tout de suite, sous leur

poids.

Ce fut un déferlement de putain, fils de pute, sale race. Deux gamines se mirent à hurler et la femme de Mouss partit se cacher dans la salle de bains.

- Mustaf', fais taire tes gosses bordel ! Sinon je m'en charge fils de pute.

David lui mit un coup de pied dans la poitrine et il tomba, emportant dans sa chute une chaise en plastique. Il suffoquait. Et se mit presque tout de suite à chialer.

Putain de branleur.

- Patronne, écoute. Ecoute-moi, excuse-moi patronne, mais je suis en train de réunir l'argent.

Je te jure, laisse moi juste deux trois jours.

- Mouss sale menteur, fils de pute de joueur. T'es une merde, tu sais ? T'as vu comment tu

fais vivre ta famille. Putain. Tu sais que t'as sacrement merdé ?

Les fillettes continuaient de hurler.

- Et putain fais taire tes gamines !

Mouss se releva lentement, ouvrit la porte de la salle de bains. Sa femme tremblait de peur. Il lui donna quelques ordres en arabe, et elle prit les deux gamines avec elle, en refermant la porte de la salle d'eau.

Puis il nous fit face. Francis avait ressorti son couteau et jouait avec tout en lissant sa moustache. A l'ancienne. David, seul à ne pas être armé, n'avait toujours pas ouvert la bouche. Je voyais la sueur qui coulait le long de sa tempe droite. Ses yeux fouillaient la pièce.

Il avait l'air inquiet, lui qui reniflait les embrouilles comme un clebs.

- Attends patronne, je te jure, je peux déjà te donner quelque chose.

Mouss se retourna et fouilla dans une commode. Personne ne bougeait. Puis j'entendis un bruit sourd contre le bois. Une crosse. Mouss se retourna, un pistolet à grenaille en mains.

- Putain Mouss...

Le temps que j'ouvre la bouche, Francis lui avait déjà fiché une balle dum-dum dans le genou. Mustapha s'affaissa brutalement et regarda sa jambe. Puis il se mit à hurler en voyant sa rotule en miette qui pissait le sang. De peur, il venait de se chier dessus.

- Ca schlingue, on se casse. Dis à ta femme d'appeler le SAMU.

Trois minutes plus tard, David démarra en trombe. Pas la peine de fouiller, de chercher l'argent que Mustapha me devait, de toutes façons il avait dû le cramer aux cartes chez Kamel la veille au soir.

On passa à fond sous le pont de la rocade, avant de tourner en direction du campement de Francis. Ce dernier était d'un calme épatant.

- Je fais quoi du calibre patronne ? Je l'enterre ?

Putain, pas de chance. C'était mon Sig Sauer tout neuf qui avait tiré.

- Alors patronne ?

- Ouais fais chier, j'ai raqué bonbon. Euh.... Planque-le sous ta caravane. Attends quinze ou vingt jours et ensuite trouve un client. Tout le fric que tu en retires, il est pour toi. On fait

comme ça ?

- Pas de soucis.

Arrivé au camp, il sauta quasiment de la voiture en marche, juste à l'entrée du terrain vague. Puis il sortit une cannette de bière de son sac à dos et on le perdit de vue.

 

On reprit un train plus tranquille avec David. Je connaissais Mouss, il ne dirait rien aux flics. Sinon, il signait son arrêt de mort. Et même... tout le monde s'en foutait de son genou en vrac.

- David ?

- Oui patronne.

- Tu sais ce qui m'emmerde le plus ?

Il conduisait sans me regarder, concentré. Puis il sourit.

- D'avoir grillé un flingue tout neuf pour ce merdeux de Mouss ?

Cette fois, c'est moi qui souris.

- Non. C'est que cet enfoiré se soit chié dessus. Putain, il a aucune fierté ce bâtard.

La conversation se termina là. Je passai quelques coups de fils. Hassan venait d'arriver à Ceuta, tout se déroulait comme prévu pour l'instant.

David tournait un peu en rond, en prenant vaguement la direction du quartier. Il venait de mettre un CD de Sizzla et la voix nasillarde du Jamaïcain envahit la caisse.

- Attend. On va pas rentrer à casa. Je veux faire un détour chez Albrecht. J'ai envie d'un café con latte.

Dix minutes plus tard, on se gara dans une petite rue proche du centre ville. Le soleil tapait plus fort et je sentais mon jeans qui collait un peu. J'avais transpiré. La montée d'adrénaline chez Mouss.

David marchait à mes côtés, souple comme un félin, l'oeil toujours aux aguets. Dans une vie antérieure, il avait dû être chasseur. Parfois, il disait en blaguant qu'il descendait d'une tribu de guerriers Masaï. Je trouvais ça plus crédible que sa pseudo ascendance éthiopienne. Mais un bon rasta devait vénérer Heillé Sélassié.

On se posa en terrasse. Deux serveurs s'activaient derrière le comptoir. Le premier empilait des pâtisseries recouvertes de chocolat dans la vitrine. Le deuxième passait le torchon derrière la caisse. Une musique rock un peu pourrie passait.

David déroula ses longues jambes sous la table.

- Patronne ?

- Je t'écoute rasta.

- J'aimerai envoyer un mandat à ma mère, en Gwada. Mon frère est retombé, la semaine dernière. Elle a plus de caillasse et mes deux petites soeurs...

Mais qu'est ce qu'ils avaient tous à tomber en zonzon ? La loi des séries. J'espère que Pti Ka était le dernier.

- Qu'est ce qu'il a fait ?

- Il a mis un coup de couteau à un gars. Il avait enquillé trop de petits feux, il a perdu la tête. C'est rien de grave, sauf qu'il a planté un blanc, un touriste. Du coup il est au frais à Pointe.

Michaël, son petit frère de 19 ans, avait la peau dure. Mais il ne tiendrait pas en détention sans cantiner un peu.

Je fouillai dans ma banane. J'avais une liasse de billets de 20. Je lui tendis la moitié.

- Merci patronne. Merci.

Il rangea les biftons dans sa poche arrière au moment où Nadia arrivait pour prendre notre commande. Ses longs cheveux noirs tombaient sur sa nuque. Elle était fine, racée. Une belle gonzesse.

Elle sortit son plus beau sourire, à la mesure des pourboires qu'on lui laissait.

- Comme d'habitude Nadia. Mets beaucoup de lait.

David commanda un Coca light, puis s'enfonça dans sa chaise.

Je regardai Nadia repartir vers le comptoir. Une beauté.

- Elle vous plaît patronne ?

Je ne dis rien.

- Je vois les choses patronne. Cette fille est belle à faire bander un mort. Et elle n'est pas en main, je me suis renseigné. Je connais son petit frère. Il travaille, c'est un gars réglo, une famille honnête. Qu'est-ce que tu en dis patronne ?

- Ta gueule rasta. Tu sais bien que ça ne m'intéresse plus. Je suis très bien toute seule.

David n'ajouta rien et secoua ses dreadlocks. C'était notre petit jeu. Il voulait à tout prix me caser avec une « bonne » comme il disait. Il cherchait. Et m'avait déjà ramené une tripotée de chavaï de la cité lors de telle ou telle soirée, chez Fred ou en boîte. Mais c'était fini les meufs. Trop d'embrouilles. Pas bon pour le bizness.

Putain de vie.

Nadia revint rapidement avec la commande. Elle posa délicatement mon café, le lait chaud et le Coca. David tendit 10 euros.

- Merci monsieur rasta.

Elle nous sourit et commença à fouiller dans son tablier pour la monnaie.

- Garde tout, c'est bon.

Cette fois, c'est moi qui avais parlé. Elle me fit un immense sourire, puis repartit de sa démarche chaloupée. Putain de bombe.

On fit un détour par le Mac Do, pour s'empiffrer de saloperies, puis retour aux Mailles. David roulait un pétard à sa manière, c'est-à-dire sans tabac, lorsque mon téléphone sonna.

C'était le baveux. Il avait vu Pti Ka

- Alors ?

- Pas bon patronne. Les flics ont immédiatement ramené à exécution une peine de deux mois ferme qu'il avait encore sous le coude. Et Karim va passer demain en comparution immédiate pour la ceinture et la conduite sans permis en récidive. Les enquêteurs lui ont aussi collé des outrages et une rébellion, histoire de...

- Et la voiture ?

- Elle est à la fourrière de la Plaine. Je pense que le tribunal va ordonner la confiscation.

- Et comment va Karim ?

- Il tient, il fait le fier, mais il balise un peu. Il fume clope sur clope. Mais sinon les flics ne

l'ont pas trop amoché, ça va. Tiens, j'oubliais... j'ai un message pour toi, de sa part.

- Je t'écoute.

- Le gros bébé est sauf. C'est tout ce qu'il a dit. Il flippait d'être écouté aux portes. Il a juste

dit ça, « le gros bébé est sauf. Grâce à la charrette ».

- Ok. Cool. C'est bon. Tu peux le défendre demain ?

- Non, je suis à la cour d'appel, il y a le dossier d'interdiction définitive de territoire d'Abdel,

je dois y être.

- Ah merde. Et Karim ?

- T'inquiètes, j'ai une stagiaire qui assure bien. Elle ira à l'audience et va essayer de descendre au maxi. Mais ça m'étonnerait qu'il prenne moins de quatre mois. Avec les outrages, tu sais comment c'est... En plus il a toujours les mêmes habits depuis le début de sa garde à vue. Le short de bain et les requins, pas génial.

J'imaginai la scène à la barre du tribunal.

- Putain, ouais. J'enverrai des oreilles à l'audience demain, pour voir. Pas la peine de me

téléphoner le résultat.

- Comme tu voudras. Mais n'envoie pas trop de racailles des Mailles, sinon, il prend deux

mois de plus. A cause du bordel dans la salle.

- T'inquiète. Je préviens Hamidou, il n'y aura pas d'incident.

- Je te laisse patronne, j'ai un autre appel en attente.

- Ok Fisch, fais le max.

- Comme toujours.

Je racontais à David les nouvelles.

- Et les kilos ? Sont sauvés ?

- Karim est moins bête que son frère. Il a planqué la came dans les jantes de sa caisse. Les flics ont ouvert le coffre, mais apparemment, ils ont rien trouvé.

- Quelle bande de débiles. Et la voiture, elle est où ?

- A la Plaine.

- Merde. Et comment on fait patronne ? Pour récupérer le shit, faut récupérer la tire ?

- Tout juste Rasta. On va braquer la fourrière. Faut casser cette nuit.

- Et les deux putains de doberman qui ont bouffé le cul aux cousins de Francis, on en fait

quoi ? Et l'autre con de veilleur ?

- J'ai mon idée. Mais on va pas y aller nous mêmes. Faut des spécialistes. On va envoyer

Hicham et Mike, si on arrive à leur mettre la main dessus. Toi, tu vas servir de chauffeur, pour être sûr qu'ils aient pas la mauvaise idée de se barrer avec le stuff.

David me regardait, sans rien dire. Je sentais qu'il n'était pas rassuré.

- T'es sure qu'il faut mettre ces deux ânes dans la combine ?

- Putain, on a pas le choix Rasta. On va pas laisser pourrir deux kilos de résine à la fourrière. Faut y aller, cette nuit. Et nous, on n'est pas équipés pour ça. Chacun son biz.

- Ok patronne. Je me charge de trouver les deux racailles. Tu veux que j'appelle Sabrina, ou Alexia pour te tenir compagnie ?

Je le regardais. Putain de black, toujours à essayer de refourguer des chattes.

- Arrête David, sérieux. J'ai du boulot.

Il partit sans ajouter un mot, le sourire aux lèvres.

Par Barbara Schuster
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3

Vers 18h, je roulai un joint. La fumette, c'était un putain de vice. Je ne comptais jamais le nombre de cônes que je m'envoyais dans la journée. Y avait pas assez de doigts sur mes deux mains.

Je matais le journal régional de France 3. Rien de génial. Un journaliste dont le nom me disait vaguement quelque chose avait fait un « retour sur fait-divers », comme ils appelaient la rubrique. Je vis la tronche de Dédé le Portos. Disparu depuis trois ans, enquête au point mort, règlement de comptes de trafiquants... Et la gueule de l'avocat des De Sousa, en train de pipoter sur André, le bon père de famille sans histoire. Quelle merde.

Ensuite une espèce de fliquette à la manque, qui racontait des bobards du genre « on n'a pas lâché l'affaire, on a des pistes » mais vous savez, ô braves citoyens que « les investigations sont difficiles dans ce genre de quartier ».

Et bla, et bla.

Fallait admettre qu'elle était mignonne. Brune, mince. Je n'avais pas vu son nom, mais celle là je l'avais jamais vue. Brigade criminelle ? Du flan. Le commissaire avait dû déguiser sa plus belle secrétaire pour la télé et basta.

Putain, que des conneries. Ils avaient pas la moindre piste ces blaireaux, j'en étais sure. Personne ne savait rien, sauf David. Et moi.

Le Rasta téléphona à la fin du journal, pour dire que tout était réglé pour la sortie du soir.

Je m'affalai sur le canapé, défoncée.

Si tout allait bien, 80 kilos de résine allaient remonter du Maroc. Livraison prévue en milieu de semaine. Hassan m'avait promis de la qualité. Histoire de se faire encore plus de thunes à la coupe. Ne restait plus qu'à attendre et espérer que les douanes espagnoles n'aient pas un tuyau. Hassan était parti avec un convoyeur, Laurent. L'un de ses cousins marocains ferait le trajet avec eux jusqu'au Perthus. Et le plus dur serait fait.

En cinq ans, seule une voiture avait été interceptée. Et encore, on avait joué de malchance. La fausse plaque arrière de la voiture chargée s'était détachée. Un policier espagnol, un motard, avait commencé à fouiner alors que Moktar, le grand frère d'Hassan, faisait le plein et n'avait même pas vu que la plaque de son Audi était en train de se barrer.

Puis Moktar avait merdé. Il avait flippé, à cause des 45 kilos de résine qu'il avait dans le bas de caisse. Il était parti à donf de la station, sans payer. Il s'était fait gauler trente bornes plus loin, à un barrage routier au dessus de Barcelone.

Il avait pris trois ans. La justice française aurait bien voulu l'extrader pour l'entendre à la fin de sa peine. Pas de bol pour eux, Moktar était le seul de la famille El Klifi à ne pas avoir demandé la nationalité française. Dans moins d'un an, il serait remis en liberté et expulsé vers le Maroc. La justice l'avait dans le cul.

 

Je scotchais, envie de rien faire. Je pensais à ce con de Mouss, qui devait être en plein bad trip à l'hôpital. Tant pis pour lui, il avait mérité cette putain de bastos. Pouvait s'estimer heureux d'être en vie. Qu'il claque son RMI au tiercé, d'accord. Mais pas mes putains de bénéfices aux cartes.

Je m'endormis dans le canapé troué.

C'est le téléphone qui me réveilla, vers 23h.

- Salut petite soeur, tu vas bien ?

La frangine. Je me demandais quel service à la con j'allais encore devoir lui rendre. Elle avait une belle situation, comme elle disait. Il y a quatre ans, elle était serveuse dans un PMU. Pas génial, mais elle avait rencontré un client. Dentiste. Il avait une calvitie naissante, du bide et il devait encore être puceau, à 32 ans. Mais elle était tombée amoureuse. Faut dire qu'il possédait aussi une magnifique propriété sur les collines. A quelques kilomètres à peine à vol d'oiseau des Mailles. Les petits du quartier appelaient ce coin « Hollywood ».

Bonne pioche pour ma soeur. En même temps, on avait assez galéré, à cinq dans 30 m². Avec mon père, ce fils de pute, qui mettait des coups de ceinturon à mon frère dès qu'il avait abusé du rouge pif. Ma frangine avait mangé des gifles. J'avais eu de la chance, il s'était barré quand j'avais 6 ans et j'avais été plutôt épargnée.

Bref, cette conne s'était mise en tête de prendre de la coke, eu égard à son nouveau standing. Elle savait que j'avais horreur de cette merde qui speedait la tête des bourgeois, mais elle me demandait quand même de la dépanner. Je la soupçonnais d'en revendre un peu en douce. Mais là-dessus, je ne pouvais que fermer ma gueule.

- Excuse-moi de te déranger à cette heure tardive, mais je suis vraiment à sec ma belle. Et

demain, les Lamballe viennent dîner et j'ai promis à Chantal... enfin bon, tu comprends quoi.

- Putain je comprends surtout que tu fais chier. Je vais voir ce que je peux faire, mais je ne suis pas une station service ouverte 24/24. Et je t'ai déjà dit de ne pas parler de ça au téléphone. Merde.

- Oh, ça va chérie. On n'est pas des big boss, on n'est pas sur écoute.

Là elle se trompait. Grave. Mais je ne lui avais jamais rien dit de mes activités et c'était bien ainsi. Elle continuait à pérorer.

- Et arrête de parler aussi vulgaire... si ça t'arrange pas, je viens au quartier. Mais Jean-Paul n'aime pas trop que je sorte si tard avec son nouveau 4X4. Il a peur du car jacking.

Elle minodait comme la bourgeoise qu'elle s'efforçait de devenir. J'étais directement passée du stade endormie au stade énervée.

- C'est bon, je vais voir ce que je peux faire. Si ton portable bippe trois fois, va voir à ta putain de grille. Lâche pas le Rotweiler. Je t'envoie quelqu'un.

Je passai deux coups de fil. Un à Félix, qui débarqua avec quelques grammes de poudre. Un autre à Mamadou, pour une livraison express. Tous les deux me devaient des services, ça tombait bien.

- Patronne... c'est l'adresse habituelle ?

- Tout à fait Mam. Mais traîne pas trop là-haut, c'est mal famé. Les poulets tournent toute la nuit à cause des Roumains. Et touche pas à la CC.

- Je prends pas de ça patronne. Peuh. Je joue au football moi.

Il sourit, termina le joint que j'avais laissé se consumer dans le cendrier avant ma sieste. Puis il se barra direction Hollywood, son casque de scooter sous le bras. Il était presque minuit et je n'avais plus du tout envie de dormir.

Je roulai un joint. Avec de l'herbe pour me requinquer.

Ma turne était dans un bordel indescriptible. Je rangeai pendant une demi-heure, comme une frénétique du ménage. En empilant des fringues propres dans une armoire, je tombai sur mon vieux casque de moto.

Je laissais un message vocal à David, pour lui dire que je faisais un tour au garage. C'était une de nos planques à shit, mais on y rangeait aussi les bécanes de Hassan. En ce moment, il avait un GSX-R tout neuf, et une 250 cross recouverte de boue.

J'allai jusqu'au garage à pied. Dehors, l'air s'était enfin rafraîchi. Quelques jeunes traînaient encore, au pied des barres. Les deux jumeaux, toujours dehors, me firent un signe de la main.

Beckham s'approcha de moi.

- Sont au carrefour de la Daille. Passe par la rocade si tu vas en ville.

Puis il repartit en trottinant.

C'est sûr, ce n'était pas le moment de se faire arrêter pour une connerie, genre un pot d'échappement pas conforme ou des pneus lisses. Le permis, encore, je l'avais.

 

Arrivée au garage, j'optai pour la Husquvarna. Hassan l'avait préparée supermotard, avec des pneus lisses. Idéal pour faire le cake en ville.

J'actionnais le kick et la bécane finit par démarrer à mon troisième essai. Le moteur

ronronnait bizarrement. Je mis le casque et piquais un blouson de cuir qui traînait au fond du garage. J'en profitai pour ouvrir la planque et me servir une savonnette de conso perso. Je mis le matos dans mon slip. Direction la ville. By night.

J'avais passé un tee-shirt propre et des baskets neuves, que David m'avait procurées pour la moitié du prix. « Jah pourvoit », m'avait-il dit mystérieusement. Je soupçonnais plutôt la famille de Francis, mais bon. C'étaient des Air max classique bleu nuit. Parfaites.

Je fis trois fois le tour de la place du Roi de Serbie. Les terrasses étaient déjà à moitié désertées. On était mardi et les étudiants ne sortaient qu'en fin de semaine. Sans compter qu'il devait être près d'une heure du matin.

Je pensai au Rasta. J'avais envie de faire un tour du côté de la Plaine, mais c'était pas prudent. Valait mieux attendre le coup de phone de David. Je poussai les gaz et remontai le boulevard Zola en zigzaguant entre les bagnoles. Je fis deux fois la rocade, sud et nord.

Je rentrai au garage vers 2h20.

Je parquai la moto, laissant le casque sur place. Alors que je fermais l'armoire après avoir rangé le blouson, j'entendis un bruit. De la musique. Je reconnus Burning Spear.

Le Rasta était de retour. Halleluhiah.

Il entra, seul. Je vis qu'il boitait.

- Merde David, ça va ?

- Ouais patronne. C'est rien, juste la cheville. Je me suis rétamé en escaladant le grillage.

Il avait un grand sac de sport dans le dos.

- J'ai récupéré la Marijuana. Mike a bien assuré. Ils ont gardé les quatre jantes alu et on a piqué des postes sur trois autres caisses, pour noyer l'embrouille. Mais Hicham était défoncé au crack.

David baissait les yeux dès qu'il parlait de cette drogue qui lui avait rongé trois ans de sa vie.

- Il tremblait de partout, man, je sais même pas comment il fait pour roulotter une caisse dans cet état-là. Enfin bon, pas de casse. Les chiens ont bouffé les boulettes, comme t'avais prévu. T'es la meilleure patronne.

Puis il me regarda.

- Mais qu'est ce que tu fais là ? Tu m'attendais ?

- Non, j'ai fait un tour en ville. Avec la Husqui d'Hassan. Tu me ramènes ?

Par Barbara Schuster
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4

Putain de téléphone. C'était le fixe. J'aurai dû le débrancher.

Je regardai mon réveil. Il était 7h. Quelle merde.

C'était Hassan.

- Patronne, faut qu'on cause. Branche ton cellulaire.

- Salut Hassan. Ouais, laisse-moi trois minutes ok ?

- A tout de suite.

Je passais ma tête sous l'eau. Mes cheveux noirs me tombaient devant le visage. Il fallait que je passe chez le coiffeur, j'avais une tronche à faire peur à la famille Adams.

Je mis la cafetière en route, avant d'allumer le portable espagnol. On payait très cher les conversations, mais les flics français ignoraient tout de ce téléphone. C'était plus sûr.

- Patronne. Je vais me dépêcher. J'ai besoin de 15000 euros de plus. Sans compter les 5000 déjà prévus pour arroser les passeurs.

- Ah bon ? Mais pourquoi ? Le prix a augmenté ?

- Non, le prix a même baissé, mais ils peuvent livrer le double de ce qui était prévu. J'ai goûté. C'est qualité. 150 kilos de bombe.

Je réfléchis rapidement.

150 kilos, c'était colossal. L'argent n'était pas un problème, grâce au mois de juin énorme qu'on avait fait. Mais doubler nos capacités d'écoulement de la marchandise, c'était une autre histoire. Pas si simple.

- Ecoute patronne, on a un peu de temps pour se décider. Mais j'ai vu des Hollandais tourner dans le coin. Je pense qu'ils cherchent aussi un bon plan et je ne veux pas qu'ils nous grillent. Sans compter que si on prend la totale, ils gardent une part de côté, au frais chez les Malik. Et on fera deux voyages, pour minimiser les risques. Alors ?

- Je te rappelle dans... disons une heure. Faut que je voie avec le banquier.

- Dans une heure. D'accord. J'attends prés du téléphone, je bouge pas.

J'attendis un quart d'heure pour contacter Jonathan. A le voir à l'époque, personne n'aurait parié qu'il finirait à un bon poste à la Société Générale. On faisait des milliers de conneries dans le quartier. Mais sa mère le tenait et lui avait fait aimer l'école. C'était loin d'être mon cas. Et ma mère. Ma mère. A part se faire tabasser par mon père et avaler des Tranxène, elle n'avait pas fait grand-chose.

Putain.

- Jonathan ? C'est moi. Tu vas bien ?

- Oh, salut. Ça va oui merci. Et toi ?

- Pas mal. Ecoute, je t'appelle pour affaire. Je voulais savoir, par rapport à la holding...

Combien je peux encore déposer dessus ?

- Attend, faut que j'allume l'ordinateur, j'ai encore ma veste sur le dos. Je viens juste d'arriver. Tu déposerais quoi ? Du liquide, des mandats ?

- Ben, a priori du liquide. Eventuellement des devises. Je sais pas trop.

- Euhm... du liquide, c'est compliqué tu sais ? Faudra déposer petit à petit et élargir le nombre de banques. Je vais essayer de trouver un arrangement. J'ai un compte ouvert, aux Barbades. On pourrait éventuellement y faire transiter les devises. Mais après, faudra attendre une vingtaine de jours, pour toucher l'argent. Voire trente jours si tu veux une autre étape intermédiaire, aux îles Caïman par exemple.

- Le temps, c'est pas un problème. Mais je veux un montage sûr. Je te fais confiance. Si ça marche, ton virement personnel est doublé pour les trois prochains mois.

Jonathan avait commencé par m'aider à placer de l'argent par amitié. J'avais hésité à lui demander, au début. Mais le liquide arrivait à flots. Il fallait trouver une solution. Bien vite, il s'était rendu compte que faire des magouilles à petite échelle, à son guichet, était risqué. Trop d'argent arrivait. Puis il avait eu sa mutation aux virements internationaux. Et on avait monté la holding. L'argent ressortait plus blanc que blanc. Et désormais, il était accro à cet argent facile. Lui et sa famille.

- Et tes dernières vacances ? Tes filles se sont plu dans les Antilles ?

- Oui patronne.

Lui aussi, insensiblement, s'était mis à me surnommer comme ça.

- Merci encore. Je veux dire, pour le voilier. C'était une belle surprise.

- Je savais que ça te plairait.

Il y eut un blanc. Je savais qu'il pensait à ses filles, aux risques qu'il prenait. Mais le fric était plus fort que tous les raisonnements logiques.

- Et cet apport de capital... c'est prévu pour quand ?

- Disons que je vais rincer mon compte espagnol d'abord. L'argent frais n'arrivera qu'au fur et à mesure. On commence les virements d'ici la fin de semaine prochaine si ça va de ton côté.

- Parfait. Je te rappelle.

Je rappelai Hassan, pour lui donner le feu vert. Putain, on allait ramener 150 kilos de résine depuis le Maroc. 2000 bornes à avaler. C'était de la folie pure.

Il était 8h15, j'écoutais le flash de France Bleue local.

Je tendis l'oreille au mot « fusillade » et « blessé grave ». C'étaient les titres, il n'y avait pas plus de détails. J'enfilai un jogging et un tee-shirt propre. Fallait que je chope le canard.

Dans le couloir, je vis la vieille aux chats qui sortait ses poubelles. Elle puait déjà la vinasse. J'attrapai le journal, tout en achetant deux paquets de feuilles à rouler au tabac du coin. Les vieux Algériens, dans le fond, claquaient déjà leur pension au Rapido.

J'allais ouvrir la page des faits-divers lorsque je vis Alexia, assise à l'arrêt de bus. Une des copines lesbiennes de David.

Elle me jeta un regard très direct.

- Salut

Je répondis par un sourire

- Salut Alexia, tu vas ?

- Bien. Ca me fait plaisir de te croiser. Rasta me dit tout le temps qu'on devrait boire un verre tous ensemble. J'attends.

- Ouais, c'est vrai Rasta a promis. Il m'en a parlé. Mais on avait beaucoup de choses à faire ces derniers temps, tu vois et... voilà. Le boulot quoi.

Elle n'était pas moche, la petite Alexia. Avec de beaux yeux bleus et quelques années de moins que moi. Mais elle ne m'attirait pas plus que ça, au grand malheur de David qui disait toujours que « jah était sûr » qu'on irait bien ensemble.

Puis je me dis que j'étais un peu conne. Elle n'était pas superbe, d'accord, et j'avais envie de rien, d'accord aussi. Mais pourquoi ne pas sortir boire un verre avec elle ? Il y avait trois jours à attendre que ça bouge. Au moins. Sortir me changerait les idées.

- Ecoute Alexia, on peut sortir ce soir, si t'as rien de prévu. On embarque Rasta.

- Ouais ok, bonne idée.

Elle semblait surprise que j'accepte, après mes excuses en bois.

- Je pensais aller un de ces jours dans ce nouveau rade. Le Paladium ça s'appelle je crois. Rue de l'Arsenal, au coin... tu vois ?

- Non, pas du tout. Faut s'habiller comment ?

- N'importe. En baskets, t'as la porte. Sans soucis.

- Ok, va pour le Palatruc. On passe te prendre ?

- Chopez moi au supermarché. Je finis la caisse vers 21h30. Comme ça on bouge cash.

- T'es toujours au Mutant, place François 1er ?

- Non, m'ont muté à la colline, chez les bourges. Comme s'il y avait besoin d'un discounter là-haut. Bref, c'est chiant, j'ai une demi-heure de bus le matin. D'ailleurs faut que j'y aille, je suis à la bourre.

Elle me claqua une bise, puis sauta dans son bus.

Au moins, Rasta serait content. Il verrait que je respecte la volonté de jah tout puissant.

Par Barbara Schuster
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5

Je passai la matinée à glander. Le journal parlait de nos exploits, si on pouvait dire. Une colonne entière pour Mouss, dont le journaliste disait qu'il était dans « un état grave ». Pour le reste, tout était faux, ou presque. Ils parlaient d'un type cagoulé. D'un fusil à pompe. Archi bidon. Et d'un coup de feu peut-être accidentel. Ils avaient pas vu Francis.

Enfin bon. Soit les policiers avaient pipoté le journaliste, soit Mouss avait raconté n'importe

quoi. Ou alors, ils avaient zéro piste, ce qui était probable.

Dans le fond, je m'en foutais un peu. Je fouillai dans la page locale pour essayer de trouver quelque chose sur Pti Ka, mais que dalle. Je finis par commander une pizza. Avant d'appeler Rasta. Il était sur messagerie. Devait dormir.

Hassan ne donna pas de nouvelle non plus. No news, good news. Je me roulai un spliff, puis je me replongeai quelques minutes dans mes comptes.

Il y avait un sacré paquet d'euros en transit. Un truc de fou. Mais bizarrement, ça ne me faisait pas délirer. Je voyais Hassan construire une villa au Maroc pour sa grand-mère. Et David acheter de la Hi-Fi d'enfer. Une deuxième BM, plusieurs tonnes de vinyles, tous importés direct de Jamaïque.

Et moi, à pas savoir quoi faire de tout mon fric. J'avais des idées mais bof.

Bof.

Je me faisais plaisir pour les fringues. Les jeux vidéos pour la Play. Un peu de musique. La bouffe, le chichon et les feuilles. C'était à peu près tout. Avec les vacances.

Je repliai le carnet, que je planquai comme d'habitude, sous un morceau de lino qui se décollait, sous la table. Fallait que je me bouge, pour trouver un nouveau garage. 150 kilos.

Une tuerie.

Je me décidai à sortir, pour aller chez Fred. Il saurait forcément s'il y avait un garage à louer. Si possible hors des Mailles, mais pas trop loin. Je pris le VTT pour aller à la station service où il bossait comme caissier. J'en profitai pour regonfler mes pneus de bike. Eh ouais, avec Total la route n'est plus la même, c'était écrit sur la borne.

Fred était derrière la vitrine. Il me fit un geste un peu las.

- Eh, patronne, en vélo... sportive et tout... comment tu vas ? Bien ou bien ?

- Salut Fred. Ca gaze. Et toi ?

- Oula. Je suis mort. Arraché. Je suis sorti hier soir, à l'ancien fort. Il y avait un sound system sauvage. Un truc de malade. D'ailleurs j'ai croisé Rasta man. Avec des meufs, obligé.

- Ouais, je comprends mieux pourquoi il est toujours au pieu... Ecoute, je vais pas te squatter trop longtemps. J'ai besoin d'un service.

- Je t'écoute.

- Je cherche un truc à louer. Genre une cave, mais bien fermée, ou un garage. Je pensais que tu aurais un tuyau.

- Tu cherches dans quel coin ?

- Je sais pas trop. Pas dans la cité, mais pas loin.

- Hors des Mailles ? Je vais voir ce que je peux faire. Il te faut le truc pour quand ?

- Le plus tôt possible.

- Je te rappelle.

On était sortis pour qu'il puisse fumer sa clope. Dehors, le soleil tapait comme un fou. Des femmes voilées, en noir de la tête au pied, traversaient la route en plein cagnard. Deux mecs passèrent à fond de train sur un scoot, en les évitant de justesse. Sans casque. Je vis du bleu juste derrière, un gyrophare qui tournait. C'était la Mégane sérigraphiée, les gars du BP, rien de méchant. Les jeunes narguaient les poulets en coupant à travers les pelouses. Le folklore habituel.

Je pédalais tranquillement, tout en réfléchissant aux fringues que j'allais mettre. Quelles pompes, quel futal. Je me réveillais en arrivant au bloc. Je vis deux motards de la police qui entraient dans la rue à blinde. Les deux petits caïds à scooter allaient moins rigoler. La chasse était ouverte.

David se tenait debout le long de sa voiture, juste à l'entrée. Il avait une petite mine et transpirait à grosses gouttes. Je me demandais depuis combien de temps il faisait la ventouse ici.

- Salut Rasta. Tu vas ?

- Parfait. Merci patronne.

- T'as l'air mort. Me raconte pas de cracks, je sais que t'es allé au fort hier soir.

- Ouais, c'est vrai, j'y étais. Il y avait du bon son. Je me suis traîné là-bas avec ma cheville toute nase, man. Ca fait trop mal. Pour conduire, c'est la misère.

Il monta les escaliers en grimaçant derrière moi. Au détour du 2e étage, il y avait toujours cet ancien tag. Il devait remonter à cinq ans au moins. « Malik brothers dans la place». Un souvenir de cette époque où les Malik régnaient sans partage aux Mailles. En quelque sorte, ils étaient toujours là, via le shit qu'ils nous dealaient depuis le Maroc. Mais tout avait changé.

La première fois que j'avais vu Hocine Malik, le benjamin des trois frangins, je n'aurai jamais dit qu'il brassait tant de fric. Un matin, il avait sonné à ma porte. A cette époque là, je ne bougeais pas trop de chez moi. J'étais dans une période de chômage merdique, après avoir joué à la livreuse. On m'avait chourré le scooter de Pizza Hut. Je m'étais fait illico virer.

Et Hocine avait sonné, un matin pluvieux. En peignoir. Je l'avais déjà croisé dans les couloirs de l'immeuble. Il y avait de drôles de rumeur qui couraient sur son compte. Moi j'achetais mon shit au bas de la rue, chez Luis. Et Hocine, c'était juste un voisin marocain qui parlait pas bien le gaulois. J'écoutais jamais les histoires de quartier. Pour moi, c'était un truc de mytho les gangs et tout le délire South Central L.A.

On avait un peu discuté du temps, des voisins, de moi, puis il m'avait exposé la raison de sa venue. Il voulait entreposer chez moi de la marchandise importante. En échange, il me donnerait de l'argent. Puis il avait sorti une grosse barrette de résine de sa poche en éponge.

- Tiens, c'est un cadeau. Pour toi. Si tu acceptes ma proposition, tiens-moi au courant. Sinon, tant pis.

Et il était reparti, en traînant ses pantoufles sur le lino pourri du couloir.

Deux heures après, j'étais entrée dans la Malik Brothers SA. Je venais de fumer le meilleur shit de ma vie. Et à la base, c'était surtout ça qui m'intéressait. Hocine avait vu ma tête de défoncée, il n'avait pas sonné au hasard. Il savait que je serai sensible à ses arguments, que je vivotais avec les assedics. Et que je n'étais pas connue de la police.

Il entreposa deux kilos, puis dix, puis vingt. Pas plus. Il multipliait les planques et n'achetait jamais plus de 80 kilos à la fois. Peu à peu, il me confia les comptes de tout ce qui sortait et entrait de mon appartement. Les grossistes passaient directement chez moi. Rien de compliqué.

Six mois plus tard, je faisais pratiquement toute leur compta.

Les frères m'aimaient bien. J'apprenais vite et je gagnais du fric facile. Pour la première fois de ma vie. Je claquais tout dans les magasins, dans les cafés, en boîte. La flambe. Leur arrière cousin Hassan devint ma doublure. Et un pote. On collectait l'argent, de temps en temps. Mais uniquement chez les grossistes, pas dans la rue.

Et un beau jour de mars, tout s'écroula. Une voiture interceptée par la BAC, deux dealers de rue trop bavards. Une enquête qui débute. Personne n'avait senti le coup venir. Trop d'euphorie, trop d'argent, trop de relâchement.

Tout le monde se fit ramasser le même matin. Le GIPN péta la porte d'Hocine. La brigade des stups avait niqué tout le monde, grâce aux écoutes téléphoniques. Sauf moi. J'avais pas de portable. Lors des filatures, les flics pensaient que j'étais la meuf d'Hassan. Et lui n'était de toutes façons qu'un petit poisson dans l'organisation.

Hassan encaissa sans broncher cinq mois de préventive, puis se coltina encore plusieurs mois de contrôle judiciaire. Il devait pointer et faire pipi dans le bocal. Il avait tout arrêté et bossait au kebab de son grand frère, à 50 bornes des Mailles. Je m'étais terrée chez moi. Puis je m'étais mise au vert quelques semaines, chez une cousine. Je m'attendais à tout moment à être interpellée. Au moins convoquée. Rien.

Treize personnes furent finalement condamnées, plus d'un an plus tard. Je n'en connaissais pas la moitié. Les trois frangins mangèrent 5, 6 et 8 ans ferme. Ils s'en tiraient bien. Et la prison ne leur faisait pas peur. Ils avaient tous connu les geôles d'Hassan II. Mais ils écopèrent tous les trois d'une interdiction définitive du territoire français. Un aller simple pour le Maroc dès qu'ils foutraient les pieds hors de la centrale. Hassan prit finalement 8 mois ferme, couverts par la préventive.

A la demande des frères, il se décida à reprendre le bizness. Puis il débarqua à l'appart un soir.

- Les chiffres, j'y comprends rien. Les Malik sont traqués par les douanes, tous les comptes bancaires ont été saisis. C'est la merde. Faut pas qu'on refasse les mêmes conneries. Et pour ça, je veux que tu m'aides.

- Moi ?

- Tu t'occupes du fric, comme t'as toujours fait. Moi de la marchandise. On se refait, jusqu'à la sortie des frangins.

- T'es taré. Complet. Le réseau, le deal, c'est mort. Sont tous en prison.

- Ecoute, si tu préfères vendre des pizzas le reste de ta vie...

Il ne me lâcha pas durant deux semaines. M'exposa son plan. Son organigramme. Et je finis par dire oui. Qu'est ce que je pouvais faire d'autre ?

 

Pti Ka avait pris finalement deux mois ferme. Il serait sorti à la fin juillet, tranquille. Les jumeaux étaient allés au tribunal et me faisaient leur compte rendu.

- Le proc, ce fils de pute, il a demandé 6 mois. Je te jure patronne. C'est abusé.

J'étais assise chez le Turc, à siroter un thé à la menthe pour digérer mon döner. David ne disait rien, comme d'habitude.

- Mais Karim il a trop assuré tu vois. Profil bas et tout, pas de stress. Et son avocate, elle a

plaidé bizarre, j'ai pas tout compris mais ça a marché.

Je payais un Coca aux deux gamins. Ils filèrent, en quête de conneries à faire. Je me demandai si ça leur arrivait d'aller à l'école.

- Bon Rasta, ça le fait non ?

David était perdu dans ses pensées, comme souvent. Méditation typiquement rasta.

- Pti Ka a déconné.

David secouait ses tresses de dépit.

- Toujours à flamber avec sa caisse de mac. Putain j'espère qu'il mettra sa ceinture ce bouffon. On avait besoin de lui, il devait rouler dans la voiture de tête, pour le deuxième voyage.

- Je sais Rasta. T'énerve pas. Jah n'aimerait pas te voir en colère. Maintenant c'est fait. Mais t'as raison, faut trouver quelqu'un pour faire le chauffeur et j'ai pas d'idée.

- Mike ?

- Non. Laisse le roulotter, ça lui va bien. J'ai encore quelques jours pour trouver une solution, je préfère assurer le coup.

Facile à dire. Des candidats, il y en avait plein le square, juste à côté. Des jeunes fous, âgés de 18 à 22 ans, prêts à tout pour se faire de la thune ou toucher un kilo. Pas assez sérieux. Je voulais quelqu'un qui tienne la route.

- On se casse ?

- C'est parti patronne.

On laissa un gros pourboire au Turc, qui nous serra trois fois la main. Faut dire, on était de  bons clients.

Par Barbara Schuster
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6

J'étais en train de vider mon armoire, un pétard en mains. Je bloquai devant ce tas de fringues.

Des cendres tombèrent sur le lino.

- Merde.

Je me demandai bien ce que j'allais pouvoir mettre. David était en train de foutre trois secondes à tout le monde avec sa Subaru Impreza sur la Play. Il avait mis la radio et la basse chaloupée du reggae se mêlait aux vrombissements de son bolide.

- Ah le fils de pute avec sa Corvette. Putain.

David ne jurait pas souvent. Sauf sur la console.

Je finis par mettre un 501 tout neuf, que j'avais acheté deux mois auparavant. Et jamais mis. Il était déjà 21h, fallait tout doucement qu'on trace.

- Dans le muret bâtard, comme ça tu fera moins le malin.

J'entendis encore un « Connard, avance ! ». Trop tard, Rasta avait perdu sa dernière course.

J'avais mis un tee-shirt vaguement serré.

- On y va David ?

- Ouais... oh patronne, t'es sexy ce soir... C'est la belle Alexia qui te met dans cet état ?

- Tu vas pas commencer Rasta. Et d'ailleurs tu seras bien sympa de ne pas en rajouter trois couches devant elle. On boit juste un verre, c'est tout. Capito ?

- Ouais, ouais, on boit juste un verre...

Il souriait en coin.

Putain je détestais ça. Quand il faisait sa commère ou son latin lover.

 

Quinze minutes plus tard, je roulais un joint en face du parc des collines. Quelques joggeurs sapés en New Balance suaient encore, autour des remparts. Rasta était sorti de la caisse et attendait qu'Alexia émerge par la porte arrière du Mutant juste en face.

Elle ne tarda pas à arriver. Jeans larges, pompes de skate et maillot siglé Ronaldo. Toujours mieux que sa chemise rayée rouge et blanche du supermarché avec laquelle je l'avais croisée ce matin.

Elle monta à l'arrière.

- 'Lu

- Re salut Alexia. Pas trop dure la journée ?

- Nan, au poil. Le chef s'est barré trois jours en congrès, du coup on rallonge les pauses, ça le fait.

Je lui tendis mon tarpé bien chargé, qu'elle refusa d'un signe de tête.

- T'as arrêté ?

- Ouais, enfin non. J'essaie. Je me motive. Toute la thune que j'économise, je l'envoie en mandat à mon frère.

- Il est retombé le nigaud ?

- Tu sais bien, c'est un sale toxico. Il crame son RMI en achetant de l'héro et quand il n'a plus de sous, il se fait des autoradios. Enfin d'habitude. Mais là il a chourré un MP3 à un gamin dans le bus, quel con. Il a pris 10 mois, faut qu'il cantine un peu. Au moins les clopes.

Elle soupira. David tira sur le joint, où j'avais pourtant mis du tabac. Il détestait ces histoires de junkie, forcément.

- Bon les girls, on va où ?

- Rue de l'Arsenal man, au Paladium.

Rasta haussa les épaules, puis démarra après m'avoir redonné le cône.

- Au fait Alexia, t'as mangé ?

- Nan. Mais pas de soucis, j'ai pas la dalle.

Elle avait plusieurs anneaux à l'oreille droite et un espèce de percing au sourcil. Typiquement un truc de gouine.

Sur le trajet, elle discuta avec David d'amis en commun que je connaissais à peine. De machin qu'avait eu son CAP, en passant par truc, désormais installé en région parisienne. Je me laissais porter par l'effet de la drogue, qui montait peu à peu à mon cerveau. Je me sentais un peu cotonneuse. Bien.

On passa devant le Paladium, sorte d'ancien hangar aménagé. Il n'y avait pas foule devant la porte, faut dire qu'on était encore tôt dans la soirée.

- Tu verras patronne, à l'intérieur ça cartonne. Ils ont gardé l'ambiance vieille usine.

Alexia avait retrouvé le sourire en oubliant son frère. J'avais roulé un deuxième spliff. Juste au cas où j'aurais une envie subite, une fois dans cette turne.

Deux videurs, blacks, nous matèrent de haut en bas. Surtout David.

- Et frère, tu sais que c'est une soirée 100% filles ?

Rasta ne répondit rien. Alexia s'approcha

- Bien sûr il est courant, il est avec nous, pas d'embrouilles. C'est notre homme lesbien...

Le videur le plus mastoc la regarda de haut.

- De toutes façons, au moindre souci, on ira s'expliquer dehors. Pas vrai smokeur ?

David ne disait toujours rien. Heureusement le videur en resta là avec sa provoc à deux balles.

L'entrée était gratos, mais on raqua pour le vestiaire, 2 euros chacun. Rasta garda son sweat. Pas le choix, il avait son calibre planqué dans son futal.

On se colla directement au bar, avec vue panoramique sur le hangar. Dans le fond, il y avait même un étage, style mezzanine. Et comme musique, de la house tranquille. Alexia s'envoya direct un gin-to. Je pris un demi et Rasta un jus de fruits.

Le cul posé sur un tabouret, je fis un tour rapide du regard. L'endroit était pas mal, mais presque trop grand. J'imaginais que le samedi ça devait être blindé, mais là c'était limite désert. Pas moyen de fumer mon pétard en me perdant dans la foule.

On reprit trois verres, mais je passai au Coca. Pas envie d'être pintée ce soir. Alexia paya ensuite sa tournée, malgré les protestations de David, attaqué dans sa virilité. Il avait troqué le jus de fruits contre du Red Bull. Alexia avait visiblement tapé dans l'oeil de la serveuse, qui n'arrêtait pas de préparer des cocktails en lui racontant des anecdotes à deux euros.

Puis trois nanas pas mal s'assirent juste derrière moi. Elles parlaient fort et je ne pouvais pas faire grand-chose d'autre que d'entendre leur conversation. Elles caquetaient sur la soirée de la semaine passée, un anniversaire à la noix chez des collègues de boulot.

Rasta ne bougeait pas. Seuls ses yeux travaillaient. Pas mal de nénettes s'étaient pointées, à partir de 23h30. C'était un défilé de cheveux courts, de tee-shirt serrés et de gonzesses qui se sentaient obligées de faire la gueule pour avoir du style.

Les trois bavardes assises derrière parlaient de plus en plus fort. Faut dire que le DJ avait

monté grave le son et qu'il fallait hurler pour se faire entendre.

- Alors là, le gars, cet enfoiré, il m'a traité de sale pute. Thomas lui a sauté dessus et je peux dire qu'après avoir été menotté et avoir pris un coup de tonfa dans le buffet, il faisait moins le malin.

La deuxième y alla aussi de son interpellation du jour. Des fliquettes, j'aurai dû m'en douter.

- Du coup il avait la gueule en sang, j'ai dû faire un rapport. Bon c'était la nouvelle qu'était de perm, ça va passer...

La troisième mit son grain de sel.

- La nouvelle lieutenant ? Celle des affaires en rade ?

Toutes les trois pouffèrent. J'écoutai, avec plus d'attention.

- Ouais, celle qu'est passée à la télé, la brune, pas trop grande, tu vois ?

- Ouais je l'ai croisé une fois, au courrier. Mais je serais toi je me réjouirais pas trop vite. On m'a dit que c'était une chieuse de première, super minutieuse sur la procédure. Et puis elle se la raconte. Non mais tu l'as vu hier soir dans le poste ?

Elle fut interrompue par la première, qui bavassait avec une bière en main.

- Ah ouais elle se la pète. Et pas qu'un peu. Genre à elle toute seule elle va résoudre le mystère sur la disparition du Portos, il y a trois ans. Comme si les collègues qui avaient bossé là-dessus étaient des débiles qui savent pas faire une enquête...

- Conneries.

La tournure que prenait leur conversation de pochtronnes commençait à m'intéresser. Je me rappelai bien la brune de la télé. Mignonne. Rasta était parti aux toilettes. Je tendis l'oreille, mais il y avait vraiment trop de bruit. Je perdais la moitié de leurs phrases.

- De toutes façons, tout le monde sait que le gars il a été descendu par les Colombiens, c'est sûr.

- Ou les manouches du périph'. A ce qui parait, il les aurait carotté de plusieurs kilos de cocaïne.

- Ou alors, encore plus con, il s'est barré avec une femme sans laisser de traces. Merde c'est vrai, il avait une vieille rombière à la maison et quatre gosses. Peut être qu'il en a juste eu marre.

Nouvelle rigolade.

- N'empêche tu parles de la lieutenant là... mais je me demandai, elle est pas un peu de la

famille ?

Je lâchai là la conversation et me retournai pour voir si Rasta était de retour.

Je me retrouvai nez à nez avec Alexia, qui avait un magnifique cocktail posé devant elle. Elle me mit la main sur la cuisse et s'approcha de mon visage.

- T'as vu qui traîne par là-bas ?

Merde.

Un putain de fantôme, voilà ce qu'elle venait de me montrer.

Je pouvais pas sortir boire un verre sans la croiser. Brune, belle, féminine. Julie. C'était bien elle. Rasta était en train de traverser la piste, vers nous. Il avait l'air contrarié. Pas autant que moi.

Pourquoi fallait-il toujours que je tombe dans les vieilles gamelles ? Pourquoi est ce que Julie squattait encore mon esprit après toutes ces années, avec tout le bordel qu'elle avait semé dans ma vie ? Pourquoi est ce que j'avais toujours l'impression d'être une merde sans fierté dès qu'elle était dans le secteur ?

- David ? On se casse.

Alexia avait l'air embarrassé, son cocktail à peine entamé sous le nez.

- Tu veux rester Alexia ?

- Ben...

David lui fila deux biftons et lui dit d'appeler un taxi.

Une petite nana me bouscula au même moment, pour atteindre le bar. De la bière coula sur mon jeans et elle m'écrasa le pied.

- Et toi ? Tu vas te détendre !

Elle se retourna. Petite, le crâne rasé et les rangers. Comme je les aime.

- Tu m'as parlé ?

- Ouais je t'ai parlé GI Jane. Evite de poser encore une fois tes écrase merde dans le secteur. Ou évite mes pieds.

Elle s'approcha. Son haleine sentait le whisky-coca. Beurk.

- Non mais je rêve, comment elle me parle la pouff ? J'hallucine !

Les trois fliquettes biturées suivaient de près l'altercation. Déformation professionnelle.

- Du calme les filles. C'est la fête, vous allez pas vous prendre la tête ?

Je ne sais pas laquelle des trois avait parlé. Sans avoir le temps de finir d'ailleurs. Je venais de mettre une patate dans la tronche de la naine. J'entendis un léger bruit de craquement. Rasta m'attrapa immédiatement le bras. La petite énervée fulminait, en se tenant son nez ensanglanté.

- Et dégage toi négro. Vas-y bouge ! Je vais me la faire cette salope !

Une fliquette retint le poing de miss whisky-coca au moment où il partait vers David.

- Et toi vas-y sale pute, lâche mon bras.

Bourrée comme elle était, elle fila un coup de pompe à la deuxième fliquette arrivée en renfort. Du coup, elle se retrouva rapidement ceinturée, avec les trois meufs sur le dos.

Rasta planta net Alexia, puis m'attrapa le bras.

- Lâche moi Rasta ! Je vais l'achever.

- Hors de question patronne. On trace. Tu me suis.

Pas moyen de faire autrement, il avait une poigne de fer. Arrivé à la sortie, on vit l'un des videurs s'engouffrer en courant vers le bar, où la petite de débattait toujours en insultant les keufs. L'autre, resté à la porte, ne put s'empêcher de faire une remarque à David.

- Tu pars déjà ? Pas assez de chattes pour toi ?

Rasta passa devant lui en silence, sans relever. Putain je l'enviais. Il gardait toujours le contrôle cet enfoiré.

 

David roulait le plus lentement possible, sans un mot. Il avait laissé tomber Lord Kossity pour du dub. Histoire de me calmer.

- Ecoute patronne, faut que tu oublies.

- Oublier quoi rasta ? Putain sois plus clair !

J'avais les nerfs et c'était lui qui en prenait plein la gueule. Injuste, mais fallait bien que

quelqu'un paye.

- Tu sais très bien. Faut que t'oublies cette femme. Tu peux t'énerver contre moi autant que tu veux, j'ai raison. Dès que tu vois cette meuf, tout se déglingue. Et tu fais n'importe quoi.

- Oh ferme ta gueule, toi et tes dreadlocks pleines de sagesse. J'en ai marre de ta philosophie à deux euros.

Je fermais moi aussi ma gueule, fâchée.

Il avait trop raison.

J'avais fait une erreur de casting avec Julie. Moi qui m'engageais jamais dans rien, qui multipliait les coucheries et les fuites, je m'étais mise dans l'idée d'aimer la meuf qu'il ne fallait pas. A cette époque là, j'avais tout. Du fric, grâce aux Malik, un appart, une belle caisse. Avec Hassan on flambait tout ce qu'on pouvait. Ne manquait que la femme à ce beau tableau.

Quelle connerie, je m'étais bien ramassée.

Au bout de trois minutes de silence, je commençais à rouler mon jokos. J'avais un

comportement à chier.

- Ecoute Rasta, je suis désolée. Vrai de vrai. Je suis une conne, t'as raison.

Il ne répondit rien.

- Sans déconner, j'ai foiré ce soir. On a un gros boulot dans quelques jours et je suis là, à vouloir péter la tronche d'une pouff en boîte. Débile.

- C'est symbolique patronne, faut pas être trop dure avec toi-même non plus. Tu voulais envoyer un poing à Julie. C'est l'autre en treillis qu'a pris.

Je sais pas pourquoi, mais sa remarque pleine de bon sens me fit marrer. David se bidonna avec moi.

- Et Alexia ? On a un peu charrié de la laisser là-bas non ?

Je culpabilisai.

- Non, pas de soucis patronne. Je lui ai filé 40 euros pour le tacot. Et même... ça se trouve, elle va pas rentrer chez elle.

Forcément, ça avait l'air bien engagé avec la serveuse.

Par Barbara Schuster
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7

On arrivait au quartier. Tout était plongé dans l'obscurité, devait y avoir une coupure de courant. Encore un gamin qui avait dû brûler un boîtier électrique ou une connerie dans le genre. Avec le service HLM, les réparations allaient prendre deux semaines. Deux fourgonnettes de CRS nous avaient déjà croisés. Rien de bien exceptionnel. La fumée du joint envahit la BMW, alors qu'on arrivait en bas de chez moi.

Je jetais un oeil à la porte. Il y avait deux silhouettes, vêtus de sweat à capuche assez classes, style Bullrott, juste devant l'entrée.

- Eh patronne, je sais pas comment ils supportent de gros pulls comme ça, avec la chaleur

qu'il...

- Putain rasta !

J'arrachai presque le tapis de sol de la BM et je prenais le vieux Mauser de collection que David laissait toujours dans sa caisse. Il pila comme un malade en arrachant le frein à mains.

Les deux gars, leur capuche sur la tête, avaient sorti deux flingues. Impossible de savoir si c'étaient des vrais pétards ou des grenailles, dans le noir.

La BM prit trois impacts dans le flanc.

Klong, klong, klong.

Puis les mecs se mirent à courir vers le fond du parking. Je sautai hors de la caisse, suivie par Rasta. Il tira en direction d'une bagnole derrière laquelle les deux enfoirés s'étaient planqués, un peu au pif. A peine le temps d'avancer, ils recommencèrent à canarder depuis leur planque. On se jeta juste à temps derrière un break pourri.

Des bruits de pas. De portes qui claquent.

David suait à grosses gouttes. Putain ces enculés étaient en train de se barrer en bagnole. Je me relevai en braquant le Mauser devant moi, comme dans les films. Je vis juste le cul de la bagnole qui se barrait, percutant au passage la BMW arrêtée en plein milieu de la sortie du parking.

Merde. On voyait rien. Rien. Une putain de Clio grise comme il devait y en avoir des millions. La plaque masquée par un chiffon.

David était déjà à côté de moi.

- Vite patronne, ça pue. Faut cramer la tire.

- Quoi ?

- Ma tire, il y a des trous, c'est devenu un putain de gruyère. Les flics vont se radiner. Mate en face, le facho du rez-de-chaussée du 14 est déjà à la fenêtre. Allez, on speede.

On monta dans la caisse, qui démarra comme une fleur et on traversa plusieurs pelouses jusqu'à l'impasse, derrière le collège. Et où était ce portable de merde ?

Je pris celui de David, qui avait retrouvé un semblant de calme.

- Allô Hamidou ? Ouais je sais il est presque 2h. Ramène toi à l'impasse. Ouais au collège. Grouille. Et prends un bidon d'essence.

Je raccrochai sans laisser le temps au frère de Pti Ka de réagir.

On planqua la caisse derrière un garage vide, le plus près possible du terrain vague qui servait de stade de fortune aux élèves. On éteignit tout, sauf le pétard. Mes mains tremblaient. J'avais encore le Mauser collé contre ma cuisse, serré, dans ma poche. Je suais comme si j'avais couru un putain de 1500 mètres.

On fuma dans le noir, sans dire un mot, à côté de la caisse. Rasta chopa vite ses CD et une pochette de beuh cachée sous le tapis de sol du coffre.

On entendait des deux-tons, de plus en plus forts. Les flics et le SAMU devaient être au pied du bloc. Puis je vis David se crisper et s'accroupir le long de la porte arrière. Il y avait un drôle de bruit. Un scooter.

- C'est Hamidou. T'inquiète. Il est toujours en scoot.

- Lève le pétard patronne.

Je levai le flingue.

- Non l'autre, patronne. Celui qui brûle.

Hamidou avançait lentement. Puis il aperçut la faible lueur rouge. Après deux zigzags, il arriva vers nous, un bidon entre les jambes.

- Et sur La Mecque, j'étais au pieu les gars ! Avec la cousine de Naomi Campbell. Une de ces bombes de black. Vous savez quoi ? Vous déconnez à mort !

- Cas de force majeure Hamidou. Ramène l'essence.

Rasta prit le bidon et aspergea la caisse. Intérieur, extérieur. Sans hésiter.

- Mais tu brûles ta caisse là ou quoi ? Rasta, c'est ta putain de BMW série 5, t'es ouf ?

Il ne dit rien. Moi si.

- Ferme là Hamidou. On a déjà assez d'emmerdes.

- Pardon patronne. Et au fait, merci pour Karim. L'avocate que t'as trouvée, elle a trop assuré.

- Ouais, de rien.

Je tirais une longue latte sur le joint. Mes mains continuaient de trembler.

- Et maintenant va-t'en tu veux ? Barre toi avec ton scooter avant qu'on mette le feu, ça vaut mieux. Plus discret.

- Ok patronne, pas de problème. Et s'il y a besoin, je suis là.

- Merci man.

C'est tout ce que dit David et Hamidou se barra, avec la pochette de ganja et les disques.

Rasta sortit son briquet et mit le feu aux pneus.

Wouff.

On traversa le terrain vague, direction le petit bois qui longeait la cité. David ne regarda même pas en arrière. On avait fait un brasier avec sa caisse. Putain, ils allaient payer les bâtards.

 

Une heure plus tard, on était toujours comme deux cons, assis sur un tronc.

- C'est les Portos. Putain de fils de putes de De Sousa.

David roulait un joint, me laissant jurer toute seule.

- Pas sûr patronne.

- T'as pas vu le journal de France 3 ? Ils fêtaient à leur manière les trois ans de la disparition de papa.

Pas de réponse, je continuais à râler pendant dix minutes. Avec pour seule réponse le bruit des doigts de Rasta sur la feuille OCB.

- Faut qu'on les coince, merde.

Un joint de plus.

- Patronne, pourquoi ce seraient les Portos ? Ce genre de connerie de cow-boy, c'est à chaud qu'on la fait. Pas après trois ans. Ça colle pas.

- Sauf s'ils ont appris quelque chose de neuf.

Nouveau silence. Pesant.

- Rasta, je sais rien de rien sur cette histoire.

Je déglutis. C'était la première fois qu'on reparlait de cette affaire.

- Je sais rien et je veux rien savoir. Mais va falloir faire très gaffe. Et pour les flics, n'oublie

pas. On n'était pas ensemble ce soir. Invente un truc, tu trouveras. Moi je garde la boîte de

nuit et Alexia. Plus crédible. J'ai passé la nuit chez elle. Je vais lui envoyer un texto direct.

- Ok patronne. No stress, j'ai des solutions toutes faites.

- Bien.

Bien, tu parles, on était dans une merde noire. On se faisait tirer dessus comme des lapins et on savait même pas pourquoi, ni par qui. Et la police allait débarquer, avec des questions tordues. Fallait jouer serré.

Trop d'euphorie, trop d'argent, trop de relâchement.

- Bon, on décolle ?

Rasta venait d'écraser son joint sur la branche morte.

- On est partis... comment on fait alors ? Je dors chez moi, je préfère.

- Patronne, on en a déjà discuté. Tu restes pas chez toi. T'es folle ?

- Ils reviendront pas. Trop dangereux.

- Ils ont été assez fous pour venir une première fois. Ils s'en tapent des flics. Et les flics s'en contrebalancent aussi de cette fusillade. C'est eux et nous, c'est tout.

Pfui. J'étais épuisée. Nerveusement au bout. Je rêvais que de mon lit. David avait avalé trois tonnes d'énergétiques drinks, il était au taquet.

- Ecoute Rasta, j'ai une idée. Je dors chez toi. Et je me barre tôt. Seule. Parce que les poulets vont débarquer et il faudrait vraiment pas que je sois chez toi. Et moi, s'ils me voient arriver avec la tronche en vrac, je dirai que je rentre juste de chez Alexia.

- On y va. Je campe chez moi devant GT4. Tu prends la piaule. Je dormirai pas de toutes

façons. Ah, au fait, je voulais te dire un truc.

- Quoi ?

- Le Mauser est pas chargé. Jamais. J'ai pas les balles qui vont avec.

Par Barbara Schuster
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8

Je m'étais réveillée plutôt calme. Presque détendue. Un peu trop d'ailleurs. C'était bizarre, mais j'avais l'impression que les évènements de la nuit n'avaient pas eu lieu. Un vieux cauchemar et voilà. Mais la présence de Rasta dans la cuisine, SA cuisine, enlevait tous les doutes. La fusillade avait bien existé ailleurs que dans mes rêves.

Je m'éclipsais rapidement, vers 8h, sous l'oeil inquiet de David. Il avait des cernes à faire peur.

- Dors man. Je vais avoir besoin de toi. Plus tard.

Il sourit.

- Fais gaffe patronne. Dès que tu vois quelque chose de chelou, tu m'appelles direct. Je vais me pieuter un peu. Ensuite, je te rejoins. Je garde le téléphone juste là.

Il m'indiqua son caleçon.

- Pas de stress. Tout va bien se passer. On est en vie non ?

- Ouais. Mais je serai plus rassuré si tu prenais le vieux 357. Celui qui est sous le lit.

- D'accord.

- Et n'éteins pas ton portable, je serai plus tranquille.

- Ok papa.

Je faisais ma fière, mais en sortant de chez lui, j'avais une sale impression. Celle d'être suivie, espionnée. Un vrai délire parano. Pourtant, tout avait l'air normal. Les gens partaient au boulot, l'air crevé ou déprimé. Les vieux bougeaient déjà tout doucement vers le PMU. Les jeunes racaillous étaient encore au pieu. Que du classique.

Mais je pouvais pas m'empêcher d'être sur le qui-vive. En fait, je réalisais peu à peu dans quelle merde on était. Les mecs qui voulaient nous trouer savaient où j'habitais. Je veux bien, mon logement n'était pas un secret d'état, suffisait de lire les registres des HLM. Mais ils avaient forcement dû m'épier, me suivre. Histoire de connaître mes habitudes. Putain.

Ca foutait les jetons. Fallait vraiment que je creuse cette affaire. Je sais pas pourquoi, mais après quelques heures de sommeil, l'hypothèse De Sousa me semblait moins probable. Rasta avait raison, pourquoi faire une telle expédition punitive trois ans après ? En même temps, si c'étaient pas les fils du Portos, je voyais pas bien. Des rivaux ? Les plus gourmands des grossistes du quartier bossaient presque tous avec nous. On n'avait jamais eu de soucis en particulier. Pas d'arnaque non plus. Bizarre. A moins que ce ne soient deux gamins cinglés qui voulaient reprendre le biz à leur compte. Mais qui ? C'était toujours la même question.

J'arrivai chez moi vingt minutes plus tard, toujours plongée dans mes pensées, la main posée sur le gun. En bas du bloc, trois gars en blouson noir arpentaient le parking avec des sachets en main. Police scientifique. Devaient chercher les balles. Ou je ne sais quelle autre trace ou preuve.

Je montai sans m'attarder. Quelques jeunes, jogging, baskets et air provocant, mataient les enquêteurs en faisant des remarques désagréables. A peine le temps de me poser dans le canapé et de lancer le café que ma sonnette se mit en branle. J'avais toujours le 357 dans mon jeans. Je matais dans l'oeilleton.

La maison poulet. Déjà. Merde.

Je posais vite le 357 dans la chambre du fond, sous un pouf. Puis je m'approchais de la porte en traînant des pieds.

- J'arrive, deux secondes.

J'avais une bonne gueule de déterrée. Pour changer.

En face, deux jeunes gars, en tenue, les chaussures bien cirées. Tonfa à la ceinture, menottes, revolver... tout l'attirail était là.

- Bonjour mademoiselle.

- Bonjour.

Je souris. J'avais décidé de faire ma belle.

- Excusez nous de vous déranger, mais nous voudrions vous poser quelques questions.

- Je vous écoute. A quel sujet ?

- Voilà. Je vais tenter de résumer.

Son collègue se dandinait sur place, nerveux. Visiblement, ils étaient pas ravis d'être là. Le premier bleu enchaîna.

- Hier soir, vers 1h40, il y a eu un échange de coups de feu en bas de votre immeuble, sur le parking. Vous êtes au courant ?

- Pas le moins du monde messieurs. J'étais pas à mon domicile hier soir.

Le blondinet leva un oeil soupçonneux.

- Vous n'étiez pas là ? De toute la soirée ?

- Ouais

- A quelle heure êtes vous rentrée ?

Je soupirai.

- Je suis rentrée il y a une demi-heure. J'ai dormi chez une amie avec qui j'étais en boîte.

- Donc vous n'êtes au courant de rien ?

- Ben non, comment voulez-vous ? J'ai vu les gars de chez vous en bas, en train de ramasser des trucs. Mais ça s'arrête là.

- Vous en êtes sûre ?

- J'étais pas là, je vais pas inventer quelque chose ou vous raconter des coups de feu que j'ai pas entendus.

Tous deux se regardèrent et le plus chiant me fixa. Son visage disait « je te crois pas ».

- Ecoutez, appelez mon amie si vous voulez, vous verrez bien. Je ne pense pas qu'elle ait oublié notre nuit. C'était plutôt un bon moment. Et puis d'autres gens ont forcément vu quelque chose. Moi je suis quand même assez haut...

Je les regardais. Fallait que je fasse la pire tronche de blonde pour qu'ils gobent.

- Euhm, je vois.

Le jeune était de plus en plus mal à l'aise. Son collègue ne se démontait pas.

- Vous pourrirez nous donner les coordonnées de cette personne ?

- Oui je peux. Mais j'aimerai bien savoir pourquoi... et d'ailleurs, qu'est ce qui s'est passé en bas ?

- Une fusillade. Mais vous le savez bien, puisque vous êtes impliquée.

C'était le moment de mettre en valeur mes talents de pipoteuse.

- Moi ? Impliquée dans une fusillade ? Non mais ça va pas... J'étais en boîte, je ne vais pas vous le répéter dix fois. Et je vois pas avec quoi j'aurais tiré, ni sur qui...

- Si vous étiez en boîte comme vous dites, faudra nous expliquer comment ça se fait qu'un

témoin vous ait aperçu sur le parking juste après les coups de feu...

Putain, fallait sortir le grand jeu. Cash.

- Mais c'est pas possible. Il doit y avoir confusion. Demandez à la serveuse de la boîte, j'ai

scotché au bar toute la soirée.

Les deux flics me regardaient, pas du tout convaincus.

- Ecoutez mademoiselle, le témoin, c'est quelqu'un qui habite juste en face. Je ne pense pas qu'il ait pu se tromper. Il a été très précis.

- En face ? De l'autre côté de la rue ? Me dites pas que c'est le facho du rez-de-chaussée

quand même ? Au 14 ?

Ils ne répondirent pas, mais semblaient un peu troublés. Touchés.

- Parce que si c'est lui, je comprends mieux. L'autre soir, je me baladais dans le square. Je

crois c'était... jeudi soir je dirais. On s'est croisés, il promenait ses deux clebs... euh, pardon, ses chiens. Sans laisse ni rien, un doberman et un berger allemand, dans un square pour les petits enfants. Je lui ai fait une remarque, comme quoi il devrait mettre une laisse, vu qu'il y a des gosses et tout...

- Et ?

- Et ça ne lui a pas plus. Il m'a traitée de sale gouine, de pute qui couchait avec les arabes et je vous en passe. Donc si jamais c'est lui votre témoin... il m'en veut. C'est peut être pour ça qu'il a dit que j'étais là. J'en sais rien moi. Il est toujours en train de porter plainte pour ci ou ça. Il est à la masse ce gars, demandez à vos collègues du bureau de police... C'est un emmerdeur de première.

Le blondinet restait toujours sceptique. Mais son collègue commençait à s'impatienter.

- Ecoutez messieurs. Moi je suis infographiste, je crée des sites internet. Je travaille dur pour arriver à sortir de ce quartier pourri. En attendant, j'aimerais d'ennuis avec personne dans la cité. Mais je ne vais pas non plus laisser la commère numéro 1 m'accuser de tout et n'importe quoi.

L'autre flic prit la parole.

- Ecoutez mademoiselle. On va prendre le numéro de téléphone et le nom de votre amie. On fait nos vérifications.

- Ok, pas de problèmes.

Je leur notai le portable d'Alexia sur un bout de papier.

- Ah... dernière question... Vous connaissez un type du nom de David Arron ?

- David ? Le black ? Oui je le connais. C'est un ami.

- Vous savez où il était hier soir ?

- Ah non, pas du tout. On n'est pas intimes à ce point. Le connaissant, il ne devait pas être

seul...

Je leur fis un clin d'oeil entendu.

-... mais sinon, ça fait quelques jours que je ne l'ai pas croisé. J'avais beaucoup de travail, je ne suis pas trop sortie.

Le blondinet notait tout dans un petit carnet.

- Ok, merci.

Au moment où ils se barraient, j'en rajoutai une couche.

- Et au fait... le gars d'un face là, l'ancien para... il se trimballe toujours avec un pistolet de

défense qu'il a gagné à la foire. Alors je le trouve quand même gonflé de raconter ce genre de bobards.

- On fera nos vérifications, ne vous inquiétez pas.

- Je ne suis pas inquiète, je fais confiance à la police moi. J'ai pas besoin de me promener

armée dans mon quartier.

Ils étaient déjà dans l'escalier. Leur radio crachotait des ordres incompréhensibles.

Je fermai la porte.

Putain. Mes mains étaient moites et j'avais le dos trempé. Ils étaient pas passés loin les couillons. Pourvu que Rasta ne déconne pas.

Je me roulai un joint, bien que je m'étais juré de ne plus fumer avant midi. Ensuite, je passai un coup de fil à Fred. Il n'avait toujours pas de garage, mais était « sur une bonne piste ». Puis je reçus un texto d'Hassan. Tout roulait, la transaction se finalisait ce soir. Il devait quitter le Maroc demain ou le jour suivant pour effectuer le premier trajet.

J'avais aussi un message de Saveljic, qui voulait savoir si j'avais encore une savonnette. Il lui restait quelques commandes à honorer. Je le rappelai pour lui donner un rencard. Ca tombait bien, vu qu'on avait les deux kilos de Pti Ka sur les bras.

- Sinon Saveljic, je voulais te demander un truc...

- Ouais patronne, je te reçois 5 sur 5.

- Est-ce que tu sais si les fils De Sousa ont finalement su qui avait fait disparaître leur père?

- Ah l'histoire du Portos... oula, c'est vieux ça... Ecoute à ma connaissance, on n'a jamais rien trouvé. Pas de piste, pas de cadavre. Rien. Si ça se trouve, il est même pas mort. Je me souviens que les De Sousa pensaient que c'était un coup d'Hassan et toi, tout au début, vu que vous êtes les seuls concurrents sérieux. Après, il y a eu les quelques embrouilles là, tu sais, les menaces. Mais c'est tout. Depuis j'en ai plus trop entendu parler de ce truc. Pour moi, c'est fini cette histoire.

- Ouais, je savais tout ça aussi. Il n'y a pas eu de neuf ces derniers jours ?

- Non que dalle. Enfin, je crois que l'enquête a été reprise en mains par une nouvelle équipe, à la crim'. Mais ça fait déjà quelques mois. Je peux me rencarder si tu veux.

- Ouais, je veux bien.

- Et pourquoi ça t'intéresse autant ?

- Oh rien de spécial. La télé a fait un reportage là-dessus. Du coup je me demandais, c'est tout... En plus, comme on a été accusés à tort avec Hassan, je serais assez curieuse de savoir le fin mot de l'histoire.

- Je te tiens au courant. Si tu veux, je te dis ça ce soir, de vive voix.

- Ok, rendez vous au parc, comme d'habitude.

- A plus patronne.

Saveljic connaissait de nombreux flics et quelques gendarmes. Il avait passé plusieurs années à la Légion étrangère et c'est lui qui était chargé de faire les papiers des nouveaux arrivants. Du coup, il lui arrivait de donner des tuyaux aux RG ou d'en recevoir, sur le passé des mecs qui débarquaient. En un coup de fil, il pouvait obtenir presque n'importe quel renseignement. Avec lui, on faisait un bizness très propre, très pro. Jamais une dette, jamais un plan foireux ou un rendez-vous manqué. Mais je n'avais pas totalement confiance en lui. Il jouait sur trop de tableaux. Il achetait toujours de la cocaïne aux fils De Sousa. Et le jour où les flics mettraient le nez dans notre commerce, c'était le genre à balancer tout le monde pour sauver sa peau. Enfin bon, à ce niveau là, c'était loin d'être le seul.

A peine je m'étais installée dans le canapé que la sonnette recommença son vacarme. Putain, les poulets étaient quand même pas déjà de retour ? En plus, je venais de finir mon pétard et j'avais les yeux rouges. Pas crédible.

Je matais l'oeilleton. Alexia. Merde.

- Salut Alexia... ça va ?

- Meuh... ouais. Je peux entrer ?

Elle était vêtue d'un jogging Umbro, avec des tongs aux pieds et un tee-shirt France Telecom sur le dos.

- Oui, bien sûr, entre. Tu veux un café ?

- Non merci.

Elle avait l'air de faire la gueule.

- Ecoute voilà ce qui m'amène. Les flics ont appelé tout à l'heure. Ils avaient un paquet de questions à la con dans leur sac. J'ai fait ce que j'ai pu, je t'ai couverte. Et je suis heureuse de savoir qu'on a passé une soirée inoubliable ensemble.

Je ne répondis rien et je la regardai, avec un air un peu pitoyable.

- Mais putain, sans déconner, il se passe quoi là ?

Elle était vraiment énervée.

- Mon frère est en prison, je suis déjà assez dans la merde et j'ai du mal à joindre les deux

bouts. Je sais que toi et Rasta vous magouillez dans les stups. Et franchement, je m'en fous grave. C'est votre vie. Mais je veux pas d'emmerdes. Je suis sérieuse. Les flics parlaient de coups de feu en bas de ton bloc. Putain, vous vous croyez où ? Aux States ou quoi ?

- Alexia.

Je pris mon souffle.

- Alexia. Je suis désolée de t'avoir mise là-dedans. Il me fallait un alibi, au cas où. Je pensai pas que... bon, ça irait jusque-là. Et je veux surtout pas que ça t'attire d'ennuis.

- Raté, c'est déjà fait.

- Ecoute, j'étais coincée, c'est pour ça que je t'ai demandé un service. Je sais que ça craint...

Alexia éclat en sanglots devant moi. Putain, mais qu'est ce que j'avais encore dit ?

- Oh Alex, ça va pas ?

- Non putain, non. Je viens de me faire virer de mon boulot pour une erreur de caisse à la con. La serveuse du Paladium m'a planté pour une blonde de merde à 4h du matin. Et je me retrouve avec les keufs au bout du fil. Alors, non, tu vois, ça ne va pas du tout.

J'étais super mal, sans trop savoir quoi dire. Peut être qu'il aurait fallu que je la prenne dans mes bras, mais j'étais nulle pour ce genre de trucs.

- Excuse moi, je suis désolée.

C'est tout ce que j'arrivais à dire. Et puis une idée un peu perverse me vint à l'esprit.

- Ecoute Alexia... je peux éventuellement te proposer un truc. Quelque chose qui règlerait au moins tes soucis de fric.

Elle renifla, puis me regarda, l'air soupçonneux.

- C'est un boulot tout simple. Tu peux dire oui ou non. Pas de soucis. Mais notre conversation ne doit jamais sortir d'ici, t'entends ?

Elle sécha ses larmes du plat de la main.

- Ouais... je t'écoute patronne.

- T'aimes l'Espagne ?

- Je sais pas, je suis jamais allée si loin...

- Bon, c'est pas compliqué. J'ai besoin de quelqu'un qui a le permis, pour remonter une

voiture depuis le sud de l'Espagne. Si ça t'intéresse, je te file le job. T'aura 1500 euros à ton retour.

Elle me regardait curieusement et mit un certain temps à répondre.

- 1500 euros pour conduire une voiture ? C'est quoi ce plan ? Il y un cadavre dans le coffre ou quoi ?

- Non, rien dans le coffre, et rien nulle part d'ailleurs. Tu seras dans la voiture de tête. Ta seule contrainte, c'est de rouler à peu près 20 à 30 bornes devant Hassan. Et de le prévenir si tu vois un barrage de la douane ou les flics...

- C'est tout ?

- C'est tout.

- Et Hassan, il transporte quoi ?

Je la regardais, embarrassée. Elle savait déjà beaucoup de choses.

- Je peux rien dire. Mais tu risques que dalle, je t'assure. La voiture que t'auras est honnête. Et si les gars ont un souci ou si les liaisons téléphone sont coupées, tu t'arrêtes au premier hôtel venu, sur la route. Si le lendemain t'as toujours pas de nouvelles, tu traces jusqu'ici.

- Je serai seule ?

- Non, du moins pas en Espagne. Un cousin d'Hassan part avec toi. Mais il passe pas le Perthus, il a pas de papiers. Tu seras seule pour le reste du chemin, en France.

- Ok.

- Et tu descends avec Laurent. Puis tu remontes avec la voiture.

- Le départ est prévu pour quand ?

Je me détendais. Elle avait l'air partante.

- La semaine prochaine. Si tu acceptes bien sûr.

Elle se gratta le mollet, puis me regarda droit dans les yeux.

- C'est ça ou les boites d'intérim de toutes façons ? Avec, à la clé, un poste de femme de

ménage à la maison de retraite...

- Si tu le dis Alexia. C'est à toi de voir, je peux pas décider à ta place.

Elle me regardait avec un drôle d'air.

- Alors t'es pas du tout dans l'informatique ? Et tu m'as raconté de sacrés bobards ?

Je ne répondis pas et haussai juste les épaules. Elle n'insista pas plus.

- Ecoute, c'est d'accord. Je ferai le chauffeur pour toi.

Puis elle me fixa à nouveau.

- Au moins, je saurai pourquoi les flics m'appellent à 9h du matin. Et je sais enfin d'où vient

ce surnom de patronne.

- Merci Alexia. Au fait... je te filerai tout l'itinéraire et de l'argent pour l'essence. Et n'oublie pas ton maillot de bain, t'aura un ou deux jours à glander à la plage, en Andalousie.

Je fis un clin d'oeil entendu.

- Et je peux te dire, les Espagnoles sont pas mal du tout...

- Tu sais quoi ? Vous êtes une bande de tarés. Sans déconner. Et moi je le suis encore plus, à m'embarquer dans vos conneries.

Elle n'avait pas tort. En même temps, j'étais sûre de sa loyauté. Elle détestait les flics, à cause de son frère et elle avait besoin de fric. Sans compter que c'était une amie de David. Fallait juste espérer qu'elle ait de bons réflexes en cas de galère.

- Et patronne, je voulais aussi te dire...

- Quoi ?

Elle me regarda une nouvelle fois, cette fois avec une putain de tristesse dans les yeux. Elle enchaîna

- Tu sais le pire ?

J'attendais.

- Le fric, je m'en fous. Si je fais ce trajet à la con, c'est pour toi.

Rasta aurait dit « jah enseigne qu'il ne faut jamais mélanger sentiments et bizness ». Et il avait raison. Mais bon, il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même. Il avait qu'à pas me présenter Alexia.

Par Barbara Schuster
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9

En bas, ça s'était pas vraiment calmé. Au contraire. Avec l'arrivée des journalistes de la télé, les jeunes s'étaient agglutinés sur la pelouse, à côté du parking. Des noms d'oiseaux volaient, pendant qu'un cameraman, imperturbable, filmait le sol du parking, en remontant lentement vers le bloc.

Il y avait aussi une voiture de la radio, garée en face. Deux ou trois autres pingouins arpentaient la rue et ça se voyait à 10 km à la ronde que c'étaient des journaleux. Quel cirque. Des gamins gueulaient des « m'ssieur, m'ssieur, prends moi en photo ». Les plus grands regardaient le barnum, l'air hautain.

Deux frangins qui habitaient au 7ème étaient en train de se faire interviewer par une blonde, qui avait un micro en main avec écrit RTL dessus. En passant, j'écoutai.

- Vous savez des fusillades comme ça, c'est tous les soirs ou presque ici.

La petite soeur hochait de la tête en cadence, tout en fixant le micro, impressionnée.

- Et vous pensez que les gens ont peur ?

Que des questions à la con.

- Ben forcément. Ces gens se tirent dessus pour un oui pour un nom, c'est dangereux...

Et la journaliste de continuer, encore et encore, à se faire raconter des conneries, avec un air compatissant à la noix.

Putain.

Fallait que je me casse ou j'allais faire un strike.

Je remontai la rue. Cent mètres plus loin, c'était peinard. J'avais trouvé un chauffeur, ne restait plus qu'à mettre la main sur un garage, ça commençait à être urgent. Et Fred n'avait toujours pas rappelé.

Deux journalistes me dépassèrent, en grande discussion.

- Tu sais s'il y a un point presse avec le proc ?

- Non, ce gros blaireau va rien faire, je le connais. Faut voir direct avec les flics. La brigade

criminelle ou celle des violences urbaines.

- Ouais parce que là... franchement, tout le monde donne une version différente.

- Essaie d'appeler la lieutenant que t'as interviewé pour ton reportage sur De Sousa, elle te doit bien ça. Avec la pub que tu lui a faite...

- Ouais t'as raison Olive, en plus elle est mignonne. Ca me changera de l'autre barbu de la section de recherche de la gendarmerie... tu l'as déjà vu ? Un gros con... l'autre fois, quand le petit avait disparu, tu te souviens ?

- Ben ouais je m'en souviens. On a passé la nuit dans les maïs avec les chiens de la gendarmerie qui beuglaient dès qu'on était trop près...

- Putain, c'était une sacrée nuit... et le lendemain, ce putain de sous machin truc qui nous fait le plan « on bosse, on a des pistes, plein de moyens sont mobilisés et tout le bazar », alors qu'ils avaient déjà un mec en garde à vue. Il nous avait bien enfumés celui-là.

J'écoutais les deux journalistes avec attention. Mais ils se mirent rapidement à parler de foot en regagnant leur bagnole.

Moi aussi j'aurai bien voulu savoir qui était le merdeux qui allait enquêter sur cette fusillade. Les flics ne prenaient pas vraiment ce genre de règlements de compte au sérieux.

Normalement. Parce qu'avec le barouf que foutaient les journalistes, les condés allaient être obligés de se bouger. Pas bon pour nos affaires.

J'étais presque arrivée au PMU pour prendre mon café quand une nénette assez jeune, style hippie, s'approcha de moi.

- Euh, bonjour, excusez-moi... Nolwenn Le Diwan. Je suis journaliste au Dernier Canard

Local... je peux vous poser quelques questions ?

Elle était plutôt pas trop moche et jetai des regards inquiets autour d'elle, en serrant fort son sac à dos. Elle était habillée à la baba cool. Grande robe en toile, bandeau ocre dans les cheveux, qu'elle portait tout ébouriffés. Et un pull atroce qui lui arrivait aux genoux.

- A quel sujet ?

- Je pense que vous avez entendu parler de cette fusillade, cette nuit ?

- Ouais, j'habite dans le bloc.

Je vis ses yeux pétiller. Style je tiens une bonne cliente. Putain de rapaces.

- Vous avez été réveillée par les coups de feu ?

- Pas du tout.

Elle me regarda bizarrement. Je pris un air plus souriant.

- En fait, j'étais pas là, j'étais en boîte.

Je venais de décevoir grave la Claire Chazal locale.

- Alors vous ne savez pas grand-chose de cette histoire.

- Non. Mais vous savez, tous les mioches qui en parlent à tort et à travers ne savent rien non plus. Vous savez comment ça marche dans les quartiers.

Je m'efforçais de parler correctement.

- Il se passe quelque chose, un truc de rien du tout et d'un coup ça part en live. Ce matin, les gens parlaient de pistolet à grenailles, de trois ou quatre coups. Et là, à midi, c'est du fusil à pompe, des dizaines de coups tirés... vous voyez ? Ce soir, ce sera la guerre du Golfe si ça continue... que des conneries. En fait, ce quartier est plutôt calme. Quoi qu'on en dise.

Elle me souriait, tout en notant ce que je disais.

- Je vous jure c'est vrai.

Elle continuait à noter, sans lever les yeux de son carnet à spirales.

- Eh... vous allez me citer dans votre article ou quoi ?

- Je ne sais pas encore. Mais votre point de vue est intéressant.

- Merci. Ce que je voulais vous dire, c'est qu'ici il ne se passe pas grand-chose en fait. Les

jeunes se la pètent racaille top niveau, mais à part voler des scooters, ils font rien. Ils se la

raconte vous voyez ?

Miss Chazal me regardait, mielleuse. De toutes façons je pouvais dire ce que je voulais, elle était payée pour faire semblant d'être d'accord avec moi.

- Bon, merci et bonne journée encore.

- Ouais salut. Et ne dites pas trop de mal de ma cité pour une fois...

Elle sourit, puis accosta une vieille qui sortait de la supérette.

Putain, fallait acheter le journal demain. Les Mailles faisaient la une.

J'avalai rapidement mon café. Dès que je posai mon cul sur une chaise, je sentais le calibre contre ma cuisse. J'aurai jamais pensé devoir me trimballer un jour armée dans mon putain de quartier. Avec ce que je venais de raconter à la gonzesse du canard en plus. Quelle merde. En plus, il faisait toujours aussi chaud.

Fallait que je me speede un peu. David n'allait pas tarder à appeler et je n'avais toujours pas récupéré la savonnette pour mon rencard tardif avec Saveljic.

Je pensai un moment à Alexia. Je ne savais pas trop si j'avais pris la bonne décision en la

mettant dans le biz. Sur le moment, ça m'avait semblé être une solution miraculeuse, mais là, je savais plus trop. Rasta allait certainement être fou furieux.

J'arrivai au garage quelques minutes plus tard. Au moment même où mon téléphone se mit à vibrer dans ma poche. Juste à côté de ce putain de gun.

Rasta

- Yo patronne. T'es où ?

- Au garage. Viens.

- J'arrive.

Je voulais qu'il soit là. J'avais la trouille. Fallait bien que ça vienne. Je commençais à avoir le contre coup de cette nuit. Sévère. Et le pistolet pas chargé. Putain, on n'était vraiment pas passés loin de la catastrophe. Un blessé, un mort. Une nuit au poste. Voir plus, si affinités.

Je mis la main sur une savonnette et découpais rapidement un kilo, au fond du garage. Il y

avait un grand couteau dans le coffre vert. Et un réchaud. Le tout ramené par Francis, qui avait piqué ce trophée lors du cambriolage d'une caserne militaire à moitié abandonnée. Je chauffai assez longtemps la lame, puis je tranchai dans le shit. J'entendais le léger bruissement de la résine. Elle fondait comme du beurre, grâce à la chaleur. Les odeurs de shit brûlé montaient progressivement aux narines.

Puis je fis deux paquets de même taille et un troisième plus gros. Dans le sac, restait encore un kilo emballé avec soin dans du cello. C'était une réserve de secours. On comptait toujours un kilo supplémentaire. A chaque commande. Juste au cas où.

Un bruit de voiture. Je sursautai, parce qu'on avait vraiment un garage tout au fond de la résidence. Celui d'à côté était inoccupé parce qu'il prenait l'eau. Restait juste un voisin. Je jetai un oeil. C'était bien lui et sa Fiesta pourrie. Pouvait pas me voir de là où il faisait sa manoeuvre. Et en plus, c'était un toxico. Il nous balancerait jamais.

Un autre bruit de moteur. Un bruit de pot bizarre, qui ronronne. Je rangeai tout, direction la

porte.

Rasta.

Il avait trouvé une Alfa 147. Rouge. Forcément. Quel flambeur. Et un pot Sebring à la con.

- Salut patronne.

- Rasta... ça me fait plaisir de te voir. Vrai.

Je m'approchai et lui tapait sur l'épaule.

- Pareil... faut dire, avec tout ce bordel, je suis pas non plus très irie, si tu vois ce que je veux dire.

- Ouais, en paix avec toi-même, un truc dans le genre.

- Un truc dans le genre... Et sinon, c'est mort pour le voyage au Mexique.

Il sourit, énigmatique.

- J'ai utilisé le fric du billet d'avion pour ma nouvelle petite gâterie.

Il matait sa caisse comme si c'était une gonzesse.

- Je croyais que tu m'avais dit jamais plus les italiennes, c'est des salopes ?

- J'ai changé d'avis.

Il la regarda à nouveau, en faisant une grimace.

- Et que dirait Jah, s'il te voyait adorer une autre idole que lui ?

- Oh man patronne, elle m'a fait de ses yeux doux, avec ses jantes alu et ses pneus 16 pouces. Une tuerie. Il aurait fallu être très fort pour résister à cette tentation. Surtout après notre nuit. Patronne, ça craint tu sais...

- Sûr que ça pue. Tu me ramènes ? Et ensuite, vers 19h faudra aller au parc, voir Saveljic.

- Ok

Il faisait un peu la tronche, vu qu'il ne pouvait pas blairer le Serbe depuis qu'il l'avait traité de négro, un soir où il était complètement cuit chez Fred. Mais bon, bizness is bizness et David n'avait pas le choix. Il était payé pour ça.

Au bloc, ça s'était enfin calmé. Tous les journalistes avaient quitté la zone, écrasés de chaleur et les flics avaient disparu depuis longtemps. J'avais envie d'un pétard et d'un thé à la menthe. Rasta se lança dans la fabrication des deux, tandis que je m'affalais comme une méduse dans le canapé.

J'avais un message sur le portable espagnol. Hassan était en route. Il devait être là dans deux ou trois jours. Tout se déroulait au poil. J'appelais vite fait Fred, pour le garage. Un bon plan se dessinait, mais ça risquait d'être cher, comme il disait.

- Dis moi combien Fred, si tu sais a peu près.

- Disons... au moins 40 euros par mois.

C'était plus du double que les prix aux Mailles. Normal.

- Ecoute Fred, j'ai pas trop le temps de chercher de toutes façons. Alors t'emmerdes pas, si c'est 40 euros ou même 50 on va casquer.

- Ok patronne. De toutes façons, je vois le gars ce soir. Autour d'une bière, il va peut être

descendre à 30.

- Ou alors tu lui proposes de payer cash 6 mois. Et tu négocies un mois ou deux gratis. S'il a besoin de caillasse fraîche, ça le fait.

Fred semblait trouver l'idée plutôt bonne.

Cool.

Rasta me tendit le spliff. Mon thé commençait déjà à refroidir dans le verre. Il aurait fallu que je fasse un ménage d'enfer. Ma table basse ressemblait à Beyrouth. Je mis la moitié du bordel par terre, que David puisse au moins poser la théière qui lui cramait les doigts.

J'avais un coup de mou. La fusillade était passée au second plan, mais je repensais à notre soirée en boîte. A Julie.

Putain.

J'aurai voulu extirper toute la haine que j'avais encore en moi. Je m'en voulais d'être comme ça, encore pleine de ressentiment et d'envies de meurtre. J'étais passée direct de l'amour à la haine. Classique. Et la haine était tenace. Plus que j'aurais imaginé.

- Eh patronne, tu scotches ?

Le pétard était entrain de se consumer, seul, entre mes doigts.

- Excuse Rasta man... écoute, je voulais te dire, j'ai réglé l'histoire du garage et j'ai trouvé un deuxième chauffeur.

Il me regarda bizarrement. Sans poser plus de questions, comme à son habitude.

- Je ne pouvais pas demander à Hassan de redescendre seul avec Laurent. Sinon, ils auraient pas eu de voiture ouvreuse. Et ça, ça craint trop.

- Ouais je sais. T'as choisis qui finalement ? Francis ?

- Non, il boit trop, il n'a pas le permis... et surtout, il part au quart de tour. Trop imprévisible

pour ce job. Non, j'ai demandé à Alexia.

- Alexia ? Sans déconner...

Il me fixait de biais, l'air songeur. Je savais très bien à quoi il pensait, son visage était un livre ouvert. Il se disait que la patronne était en train de foirer grave. De partir en lattes.

- Ecoute patronne, pour moi il n'y a pas de soucis. Alexia fera une très bonne ouvreuse. Une femme, c'est toujours mieux, plus discret et tout, mais...

- Mais quoi Rasta ?

Je l'avais coupé un peu agressivement.

- Mais tu sais ce que je pense... bizness et sentiments... pas bon...

- Je sais Rasta et j'y ai réfléchi. J'aime bien Alexia, mais elle ne me plait pas plus que ça et il n'y a aucun risque que j'en tombe amoureuse.

- Je te crois patronne. Je te vois, je te connais. Putain je sais comment tu es. Mais elle... c'est elle qui me fait peur.

Il n'ajouta rien. Je n'avais même pas voulu songer à cet aspect là du problème. Pourtant Rasta avait raison. Elle l'avait dit, qu'elle faisait le job pour moi. Pour moi. Pouvait pas être plus claire.

Merde.

Je branchai la radio, tout en finissant le joint ultra chargé de Rasta. Mes yeux se plissaient et je sentais mes paupières super lourdes. Il était fou cet Antillais.

La fusillade « inexpliquée » ouvrait le journal local de 17h. Je montai le son.

«... reportage sur place, de Luc Dahan ».

« Il était plus d'une heure hier soir rue de Vancouver quand des échanges de coups de feu ont été entendus par des dizaines d'habitants des Mailles. La police s'est rendue rapidement sur les lieux, mais n'a découvert sur place aucun blessé, ni aucune arme. Selon des témoins de la scène, les tirs seraient partis d'une voiture garée sur le parking d'un immeuble. On ignore pour l'instant les raisons de cette rixe. Aucun blessé par arme à feu n'a été recensé dans les hôpitaux du département et... »

Le journaliste poursuivait son blabla, entrecoupé par des témoignages de voisins. Je ne reconnus personne en particulier, sauf Paulette, la voisine d'en face qui avait désormais peur de « promener son caniche ». Puis un mot du proc, qui disait que « les enquêteurs n'excluaient aucune piste. Du différend amoureux au trafic de produits stupéfiants ».

Bref ils savaient que dalle ces nases. Il n'y avait aucune interpellation. Ils nageaient dans une putain de semoule bien épaisse.

- T'as vu Rasta ? Que dalle. Ces blairos savent que dalle.

- Euhm...

Il ne dit rien et commença à rouler un joint. Il venait tout juste d'écraser l'autre dans le cendrier. Nous aussi on était des toxicos graves.

- Méfie-toi patronne. Faut pas se la jouer. J'ai discuté avec des potes de la rue de Toronto, tu sais les deux Turcs, Mehmet et Gurcan... ils se sont fait gauler la semaine dernière, avec dans le coffre plusieurs chaînes Hi-Fi braquées dans des pavillons. Et ben les flics sont allés au bout du bout de la procédure de recel. Et surtout, l'enquêteur qui les a entendus leur a dit qu'avec leur nouveau chef, « le bordel aux Mailles, c'est fini ». Apparemment, y a eu pas de mal d'arrivées de nouveaux, des jeunes, et ils sont tous au taquet. Et tu sais ce qu'il leur a dit ce keuf ? Que le trafic de shit vivait ses dernières heures dans le quartier. Ordre spécial du patron ou un truc dans le genre

- C'est des conneries Rasta. Pour faire peur. Les flics sont pas tous abrutis, ils savent lancer une rumeur dans une cité, pour faire flipper. Et d'abord comment tu veux qu'ils éradiquent le shit ? C'est rien que du flan, autant tenter d'interdire l'eau courante.

- Ouais patronne.

Rasta n'était pas convaincu. Moi non plus. Eradiquer, c'était pas possible. Il y avait trop de monde qui fumait, tous les gosses de riches étaient intoxiqués. Fallait de la résine, de la résine et encore de la résine. Mais nous, les flics pouvaient nous zapper. Un GIR et puis fini. J'étais bien placée pour le savoir.

Les mauvais signes étaient trop nombreux autour de nous. Pas difficile à comprendre. Flics, rivaux, arnaqueurs à deux balles... tout le monde semblait être à nos trousses. Et à force de se défoncer la tronche et de faire de l'argent, on avait complètement oublié que tout ce bizness était tout sauf un putain de jeu pour les gamins.

- T'inquiète Rasta. La nouvelle cargaison va arriver. On va jouer serré. Et ensuite, dès la fin de l'été, on va se mettre au vert quelques semaines.

- Ok patronne. Comme tu voudras. Mais avant de se casser et de livrer notre quartier aux barbares, je veux qu'on retrouve les enfoirés qui m'ont obligé à brûler ma caisse. Patronne, ils nous ont tiré dessus. Ils voulaient notre peau. C'était pas un putain de grenaille qu'ils avaient.

- Ouais je sais Rasta. Mais tout le monde nous attend au tournant. Y compris les flics. Cette putain de fusillade, c'est zéro pour le bizness. Les mecs qui ont fait ça le savent. C'est pour ça que ça a canardé en bas de chez moi. Parce qu'il y a des petits cons qui se croient dans Scarface. Qui croient qu'en foutant le bordel au pied de mon bloc je pourrai plus dealer mes kilos. Et tu as raison. Pour ça ils vont payer ces enfoirés. Et pour ta caisse aussi. Mais va falloir être patients.

Il tira une énorme latte en hochant la tête. 

Fallait qu'on se bouge. Filer le kana à Saveljic et récupérer la maille. Et bye. Ensuite, restait plus qu'à se terrer comme des fennecs débiles. En attendant l'arrivée de Hassan. Et des 80 kilos de stuff.

Par Barbara Schuster
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10

La voiture de Rasta était une putain de bombe. Bizarrement, je me sentais en sécurité là-dedans, alors que je connaissais à peine ce tas de tôle. En fait, j'étais à moitié larguée. En partie à cause du shit et aussi parce que mon cerveau tournait trop vite. Je n'arrivais pas à l'empêcher de faire des constructions mentales à la con. Qui avait tiré ? Et c'était parti, ça turbinait. Pourquoi ? Reparti pour un tour.

Impossible de contrôler ce bordel. Et j'avais beau le retourner dans ma tête, rien à faire. Je percutais pas.

David conduisait à la cool. Pas du tout envie de se faire arrêter. On avait une carte grise provisoire qui ressemblait à un truc de manouche, des tronches de déchirés. Pas bon tout ça. Mais il ne se passa rien. On remontait une rue, deux boulevards, la rocade, le parc. Et voilà. Tout est bien qui fini bien. Rasta avait mis Linton Kwesi Johnson dans la caisse.

- Je veux me faire un trip plus cool. Les derniers temps on a trop gazé, dans tous les sens. Faut revenir au basique, on maîtrise plus rien.

Et il avait mis LKJ dans le poste.

Il avait raison. Je pensais à Karim, qui avait passé ses premières nuits au gnouf. Avec un peu de chance, il s'était retrouvé avec Samir et Nasser, deux frangins du quartier qui étaient tombés récemment pour des autoradios. Ils étaient « irie » comme disait Rasta. Avec eux, il s'en tirerait.

Je pensais à Mouss aussi. Cet enfoiré était certainement sorti de l'hosto.

- T'as des nouvelles de Mouss ?

Rasta hocha la tête négativement, puis arrêta son moteur, au fond du parking.

- Il avait merdé grave, pas vrai Rasta ?

- Ouais patronne. C'est sûr. Mais je te dis, ça part dans tous les coins. Va falloir faire gaffe à notre dos.

- Sûr.

On fuma un spliff tranquille. Parfois je me demandais encore comment on pouvait tenir avec tout ce qu'on s'envoyait. C'était la vie. Notre vie.

Puis je vis une Mercedes blanche de macro. Et Rasta serra les dents. Saveljic.

- Attends moi dans la caisse.

- Ok patronne.

Je me levai et pris sous le siège arrière un petit paquet.

J'avais les phares en pleine figure. Je me sentais con tout à coup. Mais j'avais le 357 dans les côtes. Putain je devenais parano.

- Salut patronne.

Saveljic n'était pas seul, il y avait Selim avec lui.

- Tiens Sav.

Il me tendit en échange un sachet plastique, avec une liasse de 50 au fond.

- Patronne... je voulais te dire, j'ai eu des infos. Pour l'enquête du Portos.

Je faisais mine d'en avoir un peu rien à foutre.

- Ah ouais... cette histoire. Vas-y, raconte...

- Ben en fait c'est très simple. Une nouvelle enquêtrice est arrivée. C'est une lieutenant je crois. Bref rien de spécial jusque là. Elle a été affectée aux affaires anciennes. Pour te résumer, c'est une sorte de service qui reprend des affaires pas résolues.

- C'est quoi cette connerie ?

- Attends patronne.

Saveljic parlait avec les bras. Son ombre était fantomatique sur le sol, avec les phares de la caisse qui éclairait de traviole.

- D'habitude, c'est le genre de poste qu'on file aux bras cassés, qui ont deux ans à tirer avant la retraite. Ou alors aux gens qui ont une mutation disciplinaire.

- C'est quoi ça ?

- Ben une punition si tu veux. Et vu l'âge de la gonzesse, même pas 35 piges, je peux te dire sans me tromper qu'elle est au placard.

- Tu veux dire qu'elle a merdé et qu'ils l'ont collé là pour pas la virer ?

- Exact. Sauf que punie pour punie, cette connasse a décidé de faire vraiment son boulot. Elle fait chier le monde. A tel point que tout le commissariat daube sur elle. Elle emmerde son monde pour avoir des infos, du nouveau. Elle est dans son placard, c'est vrai. Mais elle est décidée à bosser et à remuer la vieille merde.

Je pensais aux nanas en boîte de nuit. « Elle est super pointilleuse sur les procédures ». Les trois butchs de la police la prenaient pour une baltringue prétentieuse.

- Oh putain. Enfin bon, peut être qu'on saura un jour ce qui est arrivé au Portos...

- Ouais, mais d'ici là, elle peut avoir foutu un sacré putain de merdier aux Mailles.

C'était clair. Le genre de nana revancharde qui voulait réussir là où ses super collègues avaient échoué. Dans la merde où on baignait déjà, on avait vraiment pas besoin de cette

Jeanne d'Arc.

Sans déconner. Tout commençait réellement à partir en couilles.

On repartit faire un tour en ville avec Rasta. Après tout, on avait plus le coffre plein de ganja, on avait des thunes. On pouvait aller boire un verre. Il faisait encore bon. Juste ce qu'il fallait.

 

On se posa sur la place branchouille. Rasta n'aimait pas trop et moi non plus. Trop de flambe bidon. Mais les terrasses étaient raisonnablement occupées ce soir. Et j'avais besoin de voir des femmes. Un peu jolies, un peu pétasses. Des futures avocates, ou des gonzesses qui bosseraient dans le marketing. Ou la communication.

On se posa sur la deuxième terrasse, parce que le « Coco nulo » faisait un thé à la menthe délicieux. On pouvait aussi prendre un narguilé, mais je déclarai forfait. Trop fumé aujourd'hui.

Je racontai vite fait à David les nouvelles sur l'enquête. Il ne dit rien. D'ailleurs, sur ce sujet précis, il ne bronchait jamais.

Nos deux thés arrivèrent et je vis une des filles de la table d'à côté se retourner. Elle regarda Rasta en douce. Le genre bourgeoise qui rêve de s'encanailler.

- T'as une touche man. Une super nana, avec des mocassins pour faire semblant d'être cool.

Rasta tournait sa cuillère dans son verre, sans rien dire.

- T'inquiète patronne. Je materai tout à l'heure.

Il finit par commander un narguilé à la pomme. Je voyais les filles qui gloussaient. Et la petite n'arrêtait plus de jeter des regards à David.

On resta dix minutes à ne rien dire, juste posés. Puis je matai Rasta. C'était un beau gosse, on pouvait pas dire le contraire.

- Attaque man.

- Non patronne, je veux rester avec toi. Je bosse.

- Non t'es plus au taff man. Et si tu veux, je viens avec toi, on se tape l'incruste. Je suis sûr

qu'il y a moyen, grave. Un sourire et le reste au bluff. Alors ?

Son instinct de mâle antillais commençait à se réveiller. Il me jaugea une dernière fois, pour être sure que j'étais sérieuse.

- Ok, c'est parti. On leur paye un verre ?

- Ouais, mais sors pas ta liasse, ça ferait vulgaire. Genre mafieux rital... pas bon.

De l'intérieur du bar, on entendait une musique style lounge. C'était bof, mais ça allait bien avec l'ambiance indienne. Je me levai et fit un clin d'oeil à Rasta.

- Laisse faire.

Je m'approchai de la gonzesse qui avait maté mon double. Elle sembla apeurée, d'un coup. Ses trois copines me regardèrent de travers. Faut dire que j'avais un jeans tout bidon et des requins ruinées aux pieds.

- Euh, salut les filles... ça va ?

J'entendis une sorte de bruit sourd.

Puis l'une des nanas, une blonde, me répondit sèchement.

- Salut ? Il y a un problème ?

Je la fixai un dixième de seconde. J'avais l'impression de l'avoir déjà vue. Je devais confondre. Son visage m'était familier, mais elle devait juste ressembler à quelqu'un.

- Ah non, pas du tout. C'est juste que je suis avec un ami un peu timide. Il voudrait faire votre connaissance...

Je faisais la cruche. C'était un peu nase, faut bien l'avouer. La blonde me regarda, puis fixa David. Elle avait pas l'air ravi.

- Installez vous, il y a de la place.

C'était une voix haut perchée. La petite avec les mocassins. Rasta s'approcha, puis s'installa, au moment où le serveur arrivait avec la commande, le plateau rempli de verres. Les filles tournaient au vin rouge d'un côté, au Coca de l'autre.

Elles avaient à peu près toutes les marques qui claquaient. Une avec des bottines Prada. L'autre l'inoxydable foulard Hermès. Et la troisième le sac Louis Vuitton. Sans compter la blonde, qui avait un ensemble Hugo Boss plus que sympa. C'était la seule qui tirait vraiment la tronche depuis notre arrivée. Les autres se marraient. Faut dire, elles étaient côté vin rouge.

Rasta racontait n'importe quoi. Avec un certain talent.

- C'est quoi ton prénom ?

C'était une grosse avec les yeux qui brillaient. Elle avait trop bu, c'était évident.

- Lee.

- Liii ?

- Ouais. C'est ma mère, elle est jamaïcaine. C'est en souvenir de Lee Scratch Perry.

Toutes les nanas le regardèrent, avec des yeux comme des soucoupes. Autant leur dire qu'il existait des gens qui gagnaient moins de 5000 euros par mois. Pour ces gonzesses, c'était du chinois.

J'enchaînai.

- Lee Scratch Perry est un grand musicos, qui fait du reggae. Mais l'ironie du sort, c'est qu'il est à moitié Anglais. C'est vrai Lee, elle aurait pu trouver un prénom d'un vrai roots de là-bas. Elle avait que l'embarras du choix !

Il rigola. Deux des gonzes aussi. Les autres avaient toujours rien capté. Je continuai.

- Je dis ça, parce que mister Lee présent devant vous est lui aussi musicien. DJ reggae,

mesdames. S'il vous plaît.

La blonde continuait à faire à moitié la gueule. Pourtant, elle s'était un peu détendue. Je détestais son look BCBG, mais elle était mignonne.

Rasta s'était rapproché de la petite grosse. Il proposa d'offrir un deuxième verre. On entendit des « oh » et des « merci », puis la blonde dit.

- Non, c'est moi qui offre cette fois.

Puis elle sourit et sortit une Platinium. La grande classe.

La soirée continuait. Je restai au thé, déjà trop défoncée pour pouvoir encore boire de l'alcool.

David emballait tranquille, en racontant des bobards énormes. Il le faisait à la perfection. Je discutai un peu avec ma voisine de droite, qui ne faisait rien si ce n'est attendre son mari le soir. Du moins lorsqu'il n'était pas au Japon pour signer des contrats. Dans le nettoyage industriel. L'autre en face n'était pas vraiment plus intéressante, elle bossait à la Préfecture. Directrice de cabinet ou je ne sais pas quoi. Son boulot n'était pas passionnant, vu ce que je captais de la conversation.

Puis on me posa quelques questions, histoire de. J'avais un mensonge tout beau tout prêt,

celui que j'utilisais tout le temps. J'étais infographiste. C'était pas trop flambe, assez courant et généralement les gens n'y comprenaient rien en informatique. Parfait. Pas besoin de rentrer dans les détails d'un métier que je n'avais jamais exercé.

Puis la blonde, qui n'avait pas raconté grand-chose et ne s'était pas spécialement déridée, me demanda où j'habitais. J'hésitais à mentir et du coup je mis quelques instants à répondre.

- Vous ne savez plus où vous logez ?

Elle semblait amusée. C'est bien la première fois qu'elle avait le sourire. Ca devait être le genre de connasse bourgeoise qui voulait me foutre la tronche dans la merde. Je la sentais pas trop.

- Si. J'habite aux Mailles.

Mes deux voisines hochèrent la tête avec un drôle d'air. Forcément, c'était pas top. Loin, très loin des Collines et de leurs pavillons avec piscine.

- Et vous ?

Je prenais à nouveau mon air cruche, en masquant tant bien que mal l'énervement qui montait. J'aurai pu pipoter, mais à quoi bon ? Je m'enfoutais un peu de ce que ces bourges pouvaient penser de moi. Si j'étais là, c'était pour David.

Une nouvelle tournée.

Rasta et la petite flirtaient presque ouvertement. Ma voisine d'en face était ruinée, avec pas moins de 6 verres de pinard dans la tronche. L'autre à côté n'était pas mieux. La blonde avait arrêté de boire. De toutes façons, elle était au Coca Light depuis notre arrivée. Je me lançai à lui poser une question, puisque c'était la seule qui captait encore quelque chose.

- Et vous, vous faites quoi ?

Elle avait une boîte. Son père lui avait filé le travail de toute une vie. Elle faisait fabriquer des produits cosmétiques pour des grandes marques. 58 employés, une unité de fabrication à la ZI et un bel appart en ville. Elle avait 37 ans. On lui aurait facilement donné 10 de moins.

Elle se déridait enfin un peu. Et à mesure que la soirée avançait, je la trouvais de moins en moins moche. Puis Rasta commença à s'impatienter. Il voulait tirer son coup, obligé.

- On y va patronne ?

- Ok.

Je m'approchai, en lui parlant à l'oreille.

- M'appelle pas comme ça en public, s'il te plaît.

Il hocha la tête. J'avais une idée débile dans le crâne. J'allais exploser en plein vol. Pas grave.

- Rasta... Je vais essayer de m'embarquer la blonde. Toi, t'as qu'à déposer les autres nanas si elles sont à pied, ok ? Si je foire mon plan, je prendrai un tacos.

- Pas de soucis. Mais si tu veux que je revienne te chercher...

- Non, t'as autre chose à faire je crois.

Il lança sa proposition de faire le taxi pour ces dames. La blonde me jeta un regard. C'était à mon tour de jouer.

- Lee ?

- Ouais ?

- Je vais faire un bout de chemin à pied, j'ai envie de prendre l'air...

Bidon, archi bidon.

Trois gonzesses partirent avec lui. La blonde, qui s'appelait Isabelle, déclina sa proposition, parce qu'elle habitait juste à côté. Je soufflais. J'avais bien entendu l'adresse tout à l'heure.

Nickel.

- Je marche vers la gare, tranquille. C'est par chez vous ? Si oui, on peut faire un bout de chemin ensemble...

J'avais décidé de la jouer fine.

- Eh bien ça tombe plutôt bien. Allons-y.

Elle avait l'air un peu gênée. Ou préoccupée. Elle pensait peut être que j'allais la dépouiller au coin de la rue. Enfin bon, moi je faisais ma blasée, mais j'en menais pas large.

Je ne sais pas pourquoi, mais j'avais pas eu envie de la laisser filer. Peut être que j'avais envie de me rassurer, je sais pas trop. On marcha un peu, il ne faisait toujours pas froid. Il devait être une heure passée.

On arriva chez elle en moins de cinq minutes, en échangeant des banalités. J'essayais de trouver n'importe quoi pour la retenir. Au pied de son immeuble, je me lançais pitoyablement dans un plan drague à deux euros.

- Euh... je voulais vous demander quelque chose... est-ce qu'il serait possible que vous m'offriez un café ? Pour la route ? Je me sens un peu molle...

Elle me regarda bizarrement, en hésitant. J'avais siroté du thé toute la soirée. Si ce détail lui revenait, j'étais faite comme un raton.

- Eh bien, oui... bien sûr. Montez, pas de problème...

- Merci beaucoup, je ne traînerai pas, promis. On pourrait peut être se tutoyer non ?

- Oui, je crois aussi.

Elle me sourit, puis on entra dans un immeuble grand luxe. Digicode, escaliers en marbre et ascenseur luisant. Elle devait avoir sacrément de blé pour se payer un appartement là-dedans.

Voilà ce que je devrais faire avec mes thunes. M'acheter un palace à la con en centre ville. En même temps, j'étais très bien aux Mailles. C'était mon putain de territoire.

Une fois arrivée au troisième, elle ouvrit trois verrous. Le vestibule était aussi grand que mon salon.

Un truc de ouf. Devait y avoir plus de 100 mètres carrés, c'était l'hallu intégrale. Elle me montra le canapé du doigt, tout en allumant sa chaîne Hi-Fi. Elle avait l'intégrale Deutsch Grammophon. Comme ma grand-mère.

- Vas-y installe toi, je t'en prie.

Elle semblait plus détendue d'un coup. J'avais une furieuse envie de pétard, mais ça devait pas trop être le style à fumer. Plus de son âge ce genre de trucs. Et surtout, pas de son standing.

Elle disparut à la cuisine. Je regardai mes baskets crasseuses, mon jeans un peu passé. Je faisais un peu tâche dans le décor. Des tableaux envahissaient presque tous les murs, avec des signatures bizarroïdes. Des trucs d'intellos, style moderne. Et moche.

Quand elle revint, avec deux tasses fumantes, j'étais en train de mater une espèce de croûte. Le mec qu'avait dessiné ce bordel s'était forcément suicidé après avoir peint cette horreur. Pas possible qu'il ait survécu.

- Tu aimes l'art contemporain ?

- Euh... oui, non... en fait, je sais pas trop... Tu sais l'art, les musés et tout ça...

- Pas de soucis, on peut pas s'intéresser à tout...

Je fis une grimace

- ... ni tout aimer. Je pensais juste qu'en tant d'infographiste, tu t'intéressais peut être aux

formes, aux couleurs, aux figures. C'est surtout ça l'art.

- Ben oui... mais mon taff, pas vraiment en fait. C'est surtout très technique. Et pas si créatif que ça.

Fallait surtout pas qu'elle me demande ce que j'avais fait comme études pour en arriver là. Je m'étais arrêtée en terminale bac pro. En mécanique. Rien à voir.

Elle venait de poser les mugs sur une magnifique table basse, immense, qui devait faire plus de deux mètres de long.

Je me trouvais con, tout à coup, au milieu de ce monde que je ne connaissais pas et que je ne voulais pas connaître, avec une espèce de bourge qui me parlait d'art à deux heures du matin. Je savais pas vraiment ce que je foutais là, mais c'était une escroquerie. Forcément.

- Merci pour le café, il est très bon. C'est Nespresso, avec les sachets ronds ?

- Un truc dans le genre.

Elle sourit, puis regarda mon jeans. Ses yeux avaient un drôle d'air.

Je parlai avant qu'elle ait pu dire quelque chose.

- Isabelle, je... je me demande bien ce que tu peux penser de mon intrusion. Je suis pas trop assortie au décor...

J'avais dit ça sur un ton qui se voulait détaché. Je devais surtout être ridicule. Une vraie bouffonne. Elle répondit cash par une autre question, comme font les flics.

- Parce que tu te soucies de ce que pensent les gens ? Vu ton look, je pensais que c'était le cadet de tes soucis, de savoir ce que les gens peuvent bien penser de toi... Et puis toi, que penses-tu de moi ? C'est pareil. Tu dois me trouver bourge, coincée, mal habillée et

prétentieuse, à parler d'art comme une intello parisienne

Elle me fixa, sourit, puis haussa les épaules. Elle avait trop raison. C'est vrai, qu'est ce que je foutais ici d'abord ? Qu'est ce qu'on foutait tout court. Toutes les deux. Je pensais à Rasta, qui devait déjà être chez lui après avoir ramoné la petite vite fait. Putain, qu'est ce que je pouvais être coincée.

- Qu'est ce que je pense de toi ? Tu voudrais savoir ? Sans blaguer ?

Isabelle me regarda, surprise par mon air un peu trop sérieux. J'étais enfin lancée.

- Eh bien je vais te dire.... Je te trouve charmante, voilà tout. Tu me plais, même si j'aime pas trop tes tableaux. Sinon, je serai pas montée chez toi.

Je m'attendais à ce qu'elle soit surprise. Ou choquée. Voir même vexée. Mais elle ne dit rien.

Au bout de trente secondes qui avaient duré une éternité pour moi, elle releva la tête. Je tremblais comme une feuille jaunie. Bien pire que la veille, quand les deux blaireaux avaient essayé de nous trouer.

- Viens.

Elle se leva. Puis m'emmena vers sa chambre. Tout simplement.

Et sa piaule ressemblait à une putain de chambre d'hôtel 12 étoiles. Un truc de malade. Un lit monstrueusement grand. De l'espace. Pas beaucoup de meubles. Et rien aux murs. Elle enleva son pull, puis son chemisier. Au cas où j'avais encore un doute sur ses intentions. J'allais enlever mon sweat quand je sentis le gun contre ma hanche. Merde, je l'avais oublié celui-là.

Fallait que je planque ce calibre.

Elle avait vu mon embarras.

- Tu veux que j'éteigne la lumière ?

Elle devait penser que j'étais pudique.

- Euh... ouais je veux bien...

Dans la pénombre, j'enlevai lentement mon jeans, en essayant maladroitement de cacher le 357 dans le tas de frusques. Elle me matait en souriant. C'est au moment précis où je me retrouvai torse poil, juste habillée de mon caleçon Calvin Klein, que mon foutu portable se mit à couiner.

Putain. On devait être dans un sketch de Benny Hill.

C'était la sonnerie espagnole. Fallait que je décroche. Pas le choix.

- Excuse-moi Isabelle, c'est grave malpoli, mais faut que je réponde.

Elle ne dit rien mais fronça les sourcils, en s'enfonçant dans la couette.

Hassan.

- Salut man... ça va ?

- Parfait, tout roule. Et toi patronne ?

- Euh... pareil...

- T'as la voix bizarre, tu peux pas parler ?

- Ben, pas trop. Mais rassure toi, c'est pas Babylone. Rien de grave.

- Ok. Ecoute, je fais vite. C'était juste pour dire qu'on dort ce soir tout prêt de la frontière. On arrive soit demain soir, soit le lendemain tôt. Tout est prêt de votre côté ?

- Ouais, pas de soucis. On est ready. Soyez prudents, c'est tout. Aux Mailles c'est un peu le barouf. Je t'expliquerai ça à ton retour. Ca bouge pas mal dans le coin, mais pour l'instant, zéro casse dans notre équipe.

- Ok, c'est cool. A demain, inch allah. Embrasse Rasta man.

Il raccrocha rapidement.

J'étais sortie de la pièce pour répondre discrètement à Hassan. Quand je retournais dans la piaule, je vis Isabelle, debout, toute nue. Avec mon 357 en mains. Je matais la gueule du canon, en même temps que son corps.

J'étais en train de partir en panique.

- Oula Isabelle, pose ce truc s'il te plaît. C'est dangereux. Il est chargé. C'est pas un jouet.

- Je me doute.

Elle le posa délicatement par terre, à côté de mon tas de fringues qui puait le cendrier. Puis elle se lança.

- Ecoute, je me doutais bien que tu n'étais pas infographiste. Excuse moi de te dire ça, mais ton personnage n'est pas vraiment crédible. Infographiste en Nike, aux Mailles ? Non... je sais pas, ça collait pas pour moi.

Je ne savais absolument pas comment j'allais me sortir de ce foutu merdier. J'avais l'impression d'être dans un film de vampires style série Z. Dans deux minutes, elle allait me sauter à la gorge et sucer mon sang. Fallait que je trouve un putain de mensonge de ouf avant.

Et pour tirer mon coup, c'était sûrement raté.

Mais au lieu de s'énerver, elle sourit. Putain j'avais envie de la coller au mur. Elle devait croire que je voulais la braquer. Et je me demandais bien pourquoi cette situation à la con la faisait rire.

- Des coups de fils tardifs et importants, un revolver... je crois avoir deviné ce que tu trafiques...

Elle souriait toujours. J'étais dans une souricière et j'avais un gros chat méchant en face de moi. Et la petite souris devait se speeder pour trouver un flan si elle voulait pas se faire

croquer par le matou.

- Mais il y a une chose que je ne comprends pas...

Elle avait toujours son rictus à la con.

- Quoi ? Qu'est ce que tu comprends pas ?

J'avais dû répondre agressivement. Elle recula instinctivement d'un pas, surprise par le ton de ma voix.

- Ne t'énerve pas... ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi tu ne dis pas la vérité aux gens. Il n'y a pas de honte à être flic.

J'étais scotchée. Putain. Et j'avais envie de piquer un méga fou rire. Elle croyait que je bouffais au ratelier de la maison poulaga. C'était la meilleure. Rasta allait adorer cette histoire.

Isabelle semblait gênée, parce que je ne disais rien. Comme je me retenais de me marrer, je devais vraiment avoir une tronche qui voulait rien dire.

- J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? Tu sais, je n'ai rien contre la police. Vraiment. La vérité, c'est que je m'en fous.

En fait, c'était pas un sketch de Benny Hill, c'était un coup de la caméra cachée.

- Ecoute Isabelle, je suis désolée d'avoir menti.

Je déglutis et baissais la tête. Si j'éclatais de rire, ça allait pas le faire.

- Tu as raison, je suis à la police. Mais je ne parle jamais de mon boulot. Et ce n'est pas une question de honte. C'est juste que la hiérarchie nous demande un peu de discrétion. Et puis tu sais, les flics sont tellement mal vus, alors je n'aime pas trop m'étaler là-dessus. Surtout aux Mailles. Le boulot, c'est le boulot, voilà tout...

Je ne finis pas mon bobard. Elle venait de me mettre la main dans le calbute. Cash. Je l'avais même pas vu s'approcher. Puis elle me tira vers le lit.

- Dommage que tu n'aies pas tes menottes sur toi, on aurait pu rigoler un peu.

Putain, en plus j'étais tombée sur une perverse sado maso. N'importe quoi. C'était pas le genre de trucs qui m'éclatait.

-Eh ! Ne te vexe pas. C'était pour rire. Allez viens.

Par Barbara Schuster
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11

Une espèce de sonnerie horrible était en train de retentir dans mon rêve. Une putain de sirène d'alarme. Je me retournai en grognant et en cachant mes oreilles sous la couette. D'ailleurs la couette était bizarre, ça sentait pas le produit Auchan.

La sonnerie finit par s'arrêter et je me sentis dériver vers un autre rêve. Je courais aussi vite que je pouvais, j'avais peur. Je me retournais et les deux mecs qui me coursaient se rapprochaient de plus en plus. J'étais complètement dans le gaz, scotchée. Mes jambes n'avançaient plus. Ils avaient des masques de carnaval horribles.

Puis une main m'agrippa l'épaule. Je me retournai dans un geste de défense automatique. En repoussant mon agresseur.

- Tu fais toujours du kung-fu au réveil ?

La voix me fit sortir de mon rêve. J'ouvris péniblement les yeux. J'étais en sueur. La lumière me vrillait le crâne. En face de moi, je vis Isabelle, maquillée, en tailleur. Prête à partir ou presque. Elle était super féminine. Presque trop.

Je commençais à reprendre peu à peu mes esprits.

- Salut...

C'est tout ce que j'arrivais à sortir, j'avais la bouche pâteuse. C'était assez atroce.

- Ecoute, je ne veux pas te brusquer, mais je dois partir au boulot dans un quart d'heure. J'ai énormément de choses à faire.

J'étais à poil dans la couette. Je collais de partout et je puais. Je me sentais ridicule d'un coup, en repensant à notre nuit.

- Pas de soucis Isabelle. Je pars. D'ailleurs je suis déjà partie. Pas de stress.

- Désolée, je n'ai pas pour habitude de mettre les gens dehors comme ça...

- Non c'est rien, laisse. J'ai aussi un paquet de trucs à régler de mon côté.

Je sautai du lit, puis m'habillai à l'arrach.

Je passais aux toilettes, pour pisser un bol et me mettre la tronche sous la flotte. En trois

minutes chrono, j'étais prête à bouger. Entre temps, elle avait reçu un coup de fil et parlait de profits, de fusion et d'économies d'échelle. Je captais que dalle. Il me fallait un café. Mais pas ici.

Je me plantais devant la porte.

Elle était toujours en grande discussion. J'avais pas trop envie de faire des adieux déchirants. Et elle non plus je crois. Visiblement, elle était déjà passée à autre chose.

Elle me fit un clin d'oeil, tout en écoutant à moitié son interlocuteur, puis s'approcha d'une commode. De sa main libre, elle prit un morceau de papier et griffonna quelques mots. Puis elle me tendit le papier.

Je le mis dans la poche, en faisant un baiser dans l'air. Avant de me barrer.

 

A peine sortie de l'immeuble, je dépliais le papelard. Il y avait son numéro de portable, son prénom. Et à côté, un petit mot. « Appelle quand tu veux ».

Cool.

J'allumais immédiatement mon portable, pour laisser un message à Rasta. Fallait se tenir au jus, surtout si la cargaison arrivait ce soir. Et oublier nos hormones. Je tombai sur le

répondeur. En face, la colonne publicitaire indiquait l'heure.

8h32.

Pas une heure à sortir un Rasta du lit.

Presque automatiquement, je me dirigeais chez Albrecht, voir la belle Nadia. Après tout, j'étais à quelques minutes à peine, à pied. J'en profiterai pour passer à la Poste. Fallait envoyer un mandat à Pti Ka. Après tout, on avait récupéré ses kilos. On lui filerait pas tout le fric qu'il touchait habituellement. Forcément, il n'avait rien vendu lui-même et on n'était pas l'Armée du salut. Mais quelques biftons seraient quand même pour sa poche. Il avait eu le mérite de fermer sa gueule chez les flics et de ne pas paniquer à cause de la caisse. Méritait une petite prime.

Fallait que j'appelle le frangin, pour avoir le numéro d'écrou. Je me posais en terrasse, attendant sagement mon caffe con latte.

- Hamidou ?

- Oh patronne, comment va ? Bien ou bien ?

- Bien. Et toi ?

- Ben, pas réveillé, mais ça va...

- T'as pas eu de soucis en rentrant l'autre soir ?

- Non nickel... par contre j'ai appris que pas longtemps avant il y avait du bazar en bas de chez toi. Je suis pas devin, mais je pense que ça à voir avec notre petite flambée non ?

- Si tu penses ça, alors, arrête de penser Hamidou. Moins t'en sais et mieux c'est pour toi.

Il y eut un blanc. J'avais peur d'avoir été trop dure. Mais fallait juste qu'il ferme sa gueule, surtout au téléphone.

- Ok patronne j'ai compris. Motus et tout ça.

- Exact. Ecoute, à la base, je t'appelle pour avoir le numéro de Karim, pour lui envoyer de

l'argent. Tu l'as sous la main ?

- Non, faut que je demande à ma mère. Elle arrête pas de pleurer en plus et elle dit que c'est de ma faute... je t'envois son chiffre par texto.

- Ok. Sinon, t'as des nouvelles, il va bien ?

- Je crois que oui. Mais tu sais, je suis interdit de parloir à cause de l'autre affaire de vol où je suis mis en examen. Du coup...

- Ouais je comprends.

- D'ailleurs patronne, il me faudra bientôt de quoi faire tourner la boutique. Disons d'ici une

semaine...

- Pas de problème, on aura sûrement quelque chose à te lâcher. Mais avant ça, n'oublie pas la caillasse. La maison ne fait pas crédit.

- Oh je sais patronne. Du bizness, pas de sentiments ni d'amis. Mais t'inquiète, tout va rentrer dans l'ordre. J'ai juste eu un petit souci avec un gars qui habite cité Gagarine. C'est presque réglé.

- Je te le souhaite.

- Je vais pas vraiment lui laisser le choix.

Il raccrocha. Hamidou avait déconné au mois de mai. Il avait vendu de la came à un baragouineur de première. C'était un Algérien qui avait pris le maquis rapidement sans payer les 500g livrés. La quantité, c'était pas grand-chose, mais Hamidou avait déjà tendance à taper dans les réserves pour sa conso perso. Il nous devait 2000 euros. S'il remboursait pas, il aurait plus de stuff. C'était la règle.

Nadia m'apporta mon café avec son habituel sourire. Toujours sans rien dire. Elle était plus bavarde quand David était avec moi.

Le soleil me réchauffait la nuque. Super agréable.

Putain quelle nuit.

Elle m'avait pas laissé dormir. Sacrée Isabelle. J'avais eu tout faux en la croyant coincée. Elle cachait bien son jeu, comme beaucoup de gonzesses. C'était une sacrée affaire au pieu. Et elle m'avait laissé son numéro perso. Mais bon, pas moyen que je la rappelle. Elle croyait que j'étais keuf. Et en plus, on était pas dans Pretty Woman. Dans la vraie vie, ce genre de nanas n'étaient pas des bienfaitrices de l'humanité.

Non. Ce genre de gonzes te suce jusqu'à la moelle et quand elle en a marre de ton cul, elle te jette pour une autre poulette. J'avais pas du tout envie de me trouver dans de telles embrouilles, ça me foutrait trop les nerfs si jamais je m'attachais. Et faudrait raconter des cracks tout le temps, pas fumer devant elle. Trop chiant. Et trop dangereux pour le bizness.

Bien trop dangereux.

A force de rêvasser, j'avais pas vu le temps passer. J'étais en train de prendre racine. Fallait que je me bouge, direction maison. Et ensuite, choper le banquier, pour déposer le liquide de Saveljic. Je pouvais pas me trimballer toute la journée avec des liasses de 50. Trop chelou.

J'essayais d'appeler Rasta. Toujours sans succès.

Je montais dans un bus à moitié vide. Arrivé aux Mailles, il ne restait que moi et le chauffeur, moustache et air maussade. Et une cloche, qui dormait au fond et qui avait certainement déjà fait deux fois l'aller retour. Durant le trajet, j'avais eu un texto d'Alexia, qui demandait quand elle devait se tenir prête pour le voyage.

Elle était au taquet. Putain, je savais pas si j'avais fait le bon choix.

En traversant la rue, je scrutai machinalement le parking de mon bloc. Personne. Sauf l'inévitable Paulette et son caniche. Star du jour, après son passage à la radio.

Pas d'Alfa 147 à l'horizon. Je me demandais bien ce que foutait David. Rester au pieu avec ses conquêtes d'un soir, c'était pas son style.

Dans ma boîte aux lettres, il y avait que des pubs de Lidl pour changer. Et un papier officiel à la con. Je jetais un oeil, rapidement.

Putain. Convocation de police. Brigade criminelle. Les enfoirés. J'avais un alibi, quelle bande d'enculés. Fallait que je me présente cet après-midi ou demain matin. Au central. Je sentais que ça bouillonnait. Les fils de pute qui nous avaient canardé allaient payer cher toutes ces emmerdes collatérales. Très cher. La facture grimpait de jour en jour.

J'essayai de passer un coup de fil au Rasta. Je lui laissai un message. Fallait qu'il récupère absolument le portable espagnol. Pas le choix. Si les flics me foutaient en garde à vue, faudrait qu'il assure la livraison d'Hassan.

Putain c'était pas le moment.

Et fallait que je trouve des fringues un peu tranquilles. Jogging et baskets, c'était moyen bof. Et que je planque le flingue et les 200 g de shit qui restaient de ma savonnette perso. J'étais sûre qu'ils allaient me faire le coup de la perquisition, pour couronner le tout.

Quelle merde.

Je roulais un joint. Pour me calmer. La situation était hyper tendue. Je me souvenais d'Hassan, lorsqu'on avait repris le biz des Malik, tout au début.

- T'es trop prudente. Avec toi, impossible qu'on se fasse choper. Je te fais confiance. A 25.000%

Et moi.

- T'es fada Hassan. Complètement. On finira en zonzon. Comme tous les autres blaireaux des quartiers qui se prennent pour les fils de Pablo Escobar.

Et lui qui se marrait. Il s'était toujours marré. Sauf qu'on était dedans jusqu'au cou.

J'étais en train de scotcher, perdue dans le vague. Je laissais tomber de la cendre sur le canapé lorsque mon portable sonna.

Rasta, enfin.

- Salut c'est Jonathan.

Raté. Merde, j'avais oublié la banque.

- Salut Jon. J'espère que tu vas bien. Tu tombes à pic, je voulais passer te voir. J'ai des liquidités à déposer.

- Combien ?

- Euh... dans les 1500 euros.

Je sentais de l'hésitation à l'autre bout de la ligne.

- Jonathan, t'es là ?

- Ouais, pas de stress. Je réfléchis, c'est tout.

- C'est chaud ?

- Non, t'inquiètes patronne. Faut juste que je fasse une manip.

- Ok. Cool. Le virement demandé s'est bien déroulé ?

- Au poil. L'argent a été crédité au Maroc comme tu avais demandé. Via une banque de réasssurance du Luxembourg.

- Super. Et dis, Jonathan...

- Je t'écoute.

- Je voudrais faire un point, sur mon fric. Combien j'en ai, en tout, t'as un ordre d'idée ?

- C'est éparpillé un peu partout. Tout ce je peux te dire, c'est que tu es une femme riche. Sur les comptes, il y plus de 200.000 euros de cash, euros et devises. Ensuite, avec les actions et le reste de l'argent placé, ça doit faire le double. Un peu plus peut être.

- Merci.

- Tu veux acheter quelque chose ? Investir ? Parce que t'as jamais vraiment claqué beaucoup depuis qu'on bosse ensemble.

- Je sais pas trop. Je vais y réfléchir, je te tiens au courant.

- Ok.

Il raccrocha. La bourse de Tokyo venait de fermer et il devait faire son bilan du jour.

J'avais dans les 400 à 500.000 euros. Amassés en quelques années. Je pouvais racheter l'apart d'Isabelle si ça me chantait.

Putain.

Et me payer un avocat de la mort.

J'appelais rapidement Me Fischer, pour le prévenir de ma convocation. Juste au cas où. Je voulais pas qu'il se pointe direct avec moi. Je devais avoir la tronche confiante de celle qui a rien à se reprocher. Il y avait que les mafioso des séries télé qui débarquaient direct avec leur avocat ripou.

Et toujours pas de nouvelles de Rasta. Sa mère, j'allais finir par m'inquiéter.

Je roulais un nouveau spliff, tout en branchant la console. Puis je me mis enfin dans la douche. Je puais la femme en rut, comme disait parfois David, en grand romantique qu'il était. J'avais mis Saul Williams à fond et je rappais sous la douche.

J'étais défoncée, j'avais pas assez dormi. Il était midi. Ma vie, une ruine, faite de mensonges permanents.

Fallait que je m'active un peu, pour être au commissariat dès 14h. J'étais sure qu'ils allaient me faire poireauter au moins une demi-heure à l'accueil, histoire que je sois bien mûre. Fallait juste rester calme. Etre plus maligne. Refaire le coup de la cruche. Encore et encore.

Au moment où je me séchais, trois coups de sonnettes.

Rasta. Enfin.

J'enfilais un caleçon et un tee-shirt. Il monta les marches en courant, puis entra rapidement.

Non sans avoir scruté la cage d'escalier.

- Yes Rasta man...

- Salut patronne. Que Jah veille sur nous.

- T'as jeté ton portable à la mer ou quoi ?

- Non. Enfin si, dans le canal.

- Tu déconnes ?

- Non patronne... je le sentais plus ce numéro. Depuis qu'on a cramé la BM, je vois du bleu partout, des embrouilles à perte de vue. Fallait prendre le large.

Il sortit de sa veste en toile un nouveau mini phone tout bleu.

- Et puis, l'ancien collait pas avec ma voiture. Pas assorti...

Putain quel flambeur.

Je pris son nouveau numéro et lui demandais enfin des nouvelles de sa nuit.

- Cool patronne, cool... Même si j'ai mis un peu de temps à me débarrasser des deux pochtronnes. Et toi ?

- J'ai suivi tes traces... et j'ai bien fait. Une de ces bombes.

Rasta me fit un clin d'oeil, admiratif.

- T'assures trop patronne. Je préfère ça à ta tronche à la fin de notre soirée en boîte.

- Je sais man.

Je serrai les dents. Avec la convocation en poche et les emmerdes qui se multipliaient dans tous les sens, j'avais surtout pas envie de penser à Julie.

- Rasta, j'ai un souci.

- Quoi ? Ta bourgeoise est déjà amoureuse ?

- Non. Un truc sérieux man. Je dois passer à la maison poulet.

Je lui tendis la feuille. Il lut lentement. La lecture, l'écriture, c'était pas son truc.

- Oh merde, c'est pour la fusillade ?

- J'imagine. Quoi d'autre sinon ?

- Ouais, sûr. Mais ils sont déjà passés te voir pour ça non ?

- Juste. Mais ils ont pas du gober mes bobards comme je pensais. Ou alors la serveuse de la boîte a été interrogée et a parlé de toi ou de la bagarre ou... putain j'en sais rien quoi.

Rasta avait le visage fermé. Des rides apparaissaient sur son front mat, entre deux dreads.

- Enfin bon Rasta, on s'en fout. J'y vais, je pipote comme d'hab. Mais faut que tu gardes le portable espagnol. Hassan est en route, il peut arriver dès ce soir. Si je suis pas sortie d'ici là, faut que vous vous débrouilliez tout seul. Toi, Hassan et Laurent. Je veux personne d'autre dans le coup.

- Ok patronne. Mais tu seras sortie. J'en suis sûr putain, j'en suis sûr. Ca peut pas être autrement. Ils ont rien de rien ces bâtards. Jamais ils peuvent te garder. Impossible.

Putain.

J'aurai tellement voulu avoir la même assurance.

Par Barbara Schuster
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12

Après avoir mis des habits un peu plus classe et bu trois cafés, fallait bien que je me bouge. Rasta faisait à moitié la gueule. Je lui confiai le reste de ma savonnette, le gun. Au cas où.

Et on bougea, silencieux.

Pas de musique dans la 147. David était complètement absorbé par ses pensées. Moi aussi. La rocade défilait, avec son interminable file de camions. Un cinglé nous doubla par la droite avec sa Clio pourrie. Putain je pouvais plus voir de Clio sans penser à ces bâtards qui avaient osé s'en prendre à nous.

Puis, la maison poulet apparut, posée sur un terrain vague en bordure de l'autoroute. Staline aurait aimé. Rasta me lâcha au feu, sans dire un mot.

Dehors, il y avait toujours du soleil, pourtant tout me semblait lugubre. Un crissement de pneus, un gyro, le deux ton. Une patrouille à deux balles déboula devant moi en grillant le feu.

Que du bonheur.

A l'intérieur, c'était pas mieux. Trois manouches, habillés en costards noirs, attendaient à côté de la machine à café. Un vieux, assis sur une rangée de chaises, lisait un papier bleu. Visiblement, il avait du mal.

Derrière le comptoir, un mec et une nana en bleu essayaient de mettre de l'ordre dans tout ce bordel. C'était pas concluant, vu la longueur de la file d'attente. Je me collai derrière une blonde venue chercher sa bagnole en fourrière. Toute griffes dehors, elle se mit à insulter la fliquette.

- J'ai un boulot, vous croyez que j'ai du temps à perdre pour aller chercher ma voiture au fin fond de la ZAC ?

- Ecoutez madame, nous aussi on a du travail. Alors soit vous payez l'amende et la mise en fourrière, soit vous laissez votre voiture là-bas.

Cette voix. Je l'avais déjà entendue. Je matai la nana dans son uniforme ridicule. Tout me revient. La boîte, la bagarre. Et cette meuf, en face de moi, qui avait mis une beigne à l'autre punkette en rangers qui voulait me défoncer la tronche.

L'image de Julie s'imposa à moi.

Merde, c'était pas le moment. Du tout.

- Mademoiselle ? C'est pour quoi ?

Elle me fixait. L'autre hystérique avait fini son sketch.

La fliquette tiqua, me regarda avec un drôle d'air, puis fit un vague sourire. Elle avait reconnu en moi un membre à part entière de la «butch connection ». Mais fallait quand même pas trop en profiter.

- Euh... bonjour. Voilà.

Je lui tendis ma convocation.

Elle lut en diagonale. Dans le fond, une porte venait de claquer. Je vis passer le frangin de Francis, la tête haute. J'avais oublié son nom, mais de toutes façons il me connaissait pas. Francis était bien le seul manouche qui traînait avec nous, les gadjio. Les autres, restaient entre eux. Volaient entre eux.

Il repartit sans traîner avec ses trois potes, qui étaient restés plantés devant la machine.

- Il me faudrait votre carte d'identité...

- Oui, tout de suite.

Elle s'attarda plus longtemps sur ma photo, mon nom et mon adresse que sur cette putain de convocation. Elle me sourit encore. Manquerait plus qu'elle débarque chez moi ensuite pour me faire un plan drague. Pouah.

- Faut patienter un peu. On va venir vous chercher.

Et un café à la machine. Dégueulasse. Un mec passa en hurlant avec les menottes aux pieds et aux mains. Encore un qui finirait à l'hôpital, placé d'office. La clim ne fonctionnait qu'à moitié et ça puait sévère. Au bout du banc, une cloche s'était endormie et autour de lui s'était formé une sorte de périmètre de sécurité olfactif.

Putain.

Dix minutes passèrent. Et justement, ça passait pas.

La nana au comptoir enchaînait les coups de fil tout en me regardant. J'aimais pas ça. Ensuite elle pouffa avec son collègue et j'aimais encore moins. Mais fallait rester zen. Puis un gars en civil passa la tête dans la porte arrière, d'où était sorti le frangin de Francis et appela mon nom.

Go.

Au bout de trois minutes de marche dans des couloirs glauques, je me retrouvai face à un bureau miteux. Des dossiers s'empilaient du sol au plafond. La lumière était nase. Putain j'étais dans un film des années 70. Manquait plus que Navarro.

Le gars me dit de m'asseoir et je me retrouvai comme une conne plantée sur une chaise, en face d'un bureau vide. Je bougeai pas d'un pouce. Les murs du local étaient défraîchis et le tout puait la clope froide.

Puis une flic arriva et je l'ai reconnu vaguement. Brune et mince. La télé. L'enquête sur les Portos. Ces bâtards qui enquêtaient sur le Portos étaient remontés jusqu'à moi. Putain. La connasse dont parlait les fliquettes en boîte. Celle qui, selon Saveljic, était accro du boulot et voulait prendre une putain de revanche sur le sort. Tout me revenait d'un coup.

Elle s'installa, me regarda, puis sourit.

- Merci d'être venue. Je voudrais vous poser des questions concernant une histoire un peu ancienne.

- Je vous écoute.

- Vous voyez certainement à laquelle je fais allusion non ?

- Pas du tout.

J'avais décidé de réduire mon débit au strict minimum.

Elle n'était pas en bleu, mais portait un jeans simple et un pull à franges tout moche qui devait sortir de chez Etam. Pour le reste, elle était plutôt pas mal, presque mieux qu'à la téloche. Je me demandais bien quelle connerie elle avait fait pour se retrouver dans ce placard bidon.

- Le 27 mai 2001 ça vous dit quelque chose...

- Pas vraiment. C'est loin.

- André de Sousa, vous connaissez ?

- De nom.

La lieutenant à deux balles laissa un blanc.

- Vous savez qu'il a disparu ?

- Oui. Bien sûr, je sais lire. Les journaux en ont parlé pendant des semaines.

- Qu'est ce qui lui est arrivé ?

- Pourquoi vous me demandez ça à moi ? J'en sais rien.

- Vous mentez.

- Non. Je ne sais pas pourquoi il a disparu, je n'étais pas proche de ce gars là. Je connais le nom de réputation. C'est tout. Je suis même pas de son quartier... je vois pas...

- Vous ne voyez pas ? Alors vous pourriez m'expliquer pour quelles raisons vous avez personnellement eu des menaces venant des fils de Sousa, après la disparition du père ?

- Aucune idée.

Elle était pas contente de mes réponses et soupirait bruyamment.

- Hassan El Klifi, vous le connaissez ?

- Oui. C'est un ami du quartier.

- Un ami ? Je vous écoute...

J'étais sûre qu'elle enregistrait la conversation, cette conne.

- Qu'est ce que vous voulez que je vous dise...

- Tout.

- C'est un ami d'enfance, des Mailles. Il travaille dur avec son frère dans l'entreprise

familiale. C'est un gars honnête et droit, comme il en reste plus beaucoup. Il m'a aidé à faire la tapisserie chez moi, des trucs comme ça, vous voyez... Toujours prêt à rendre un service. Je connais sa mère aussi, c'est une femme bien, très généreuse.

La keuf ne dit rien, mais me fixa longuement. Dubitative ou pas, elle ne laissait rien paraître de ses émotions.

- Et vous ?

- Moi quoi ?

- Vous travaillez ?

- Bien sûr. Comme tout le monde. Je suis infographiste. Je conçois des sites internet.

- Dans quelle entreprise ?

Elle était armée de son stylo, histoire de dire « me raconte pas de bobards, je vérifie ».

- En indépendant.

- Ah ouais ?

- Ben... oui. Je vends des sites professionnels clés en mains. En général, à des entreprises. Et ensuite j'aide le webmaster de l'entreprise pour les mises à jours, le suivi général...

- Et le dernier site que vos avez conçu ?

Mon cerveau tournait à plein régime. Me fallait un nom de boîte.

- Actuellement j'ai un projet de site pour Cosm'éthic. C'est en cours.

Elle me fixait toujours avec son air lugubre.

- ... c'est une boîte de la ZAC est, qui sous traite des produits de beauté. Il y a une cinquantaine de salariés.

Je pensais à Isabelle. Encore une fois, je mélangeais tout. Bizness et sentiments. Pourvu qu'elle vérifie pas, pour ce soit disant projet.

- D'accord. Mais ça ne me dit toujours pas pour quelle raison les frères De Sousa sont venus directement chez vous lorsque leur père est décédé.

- Décédé ?

- Disparu. Et certainement mort. Ou disons plutôt, tué.

- Tué ? J'en sais rien. Mais c'est vrai que les frères De Sousa sont venus me voir. Disons, pour être exacte, ils cherchaient Monsieur El Klifi. Les frères savaient que nous étions amis et qu'il avait habité durant un temps chez moi. Et comme il avait été impliqué de loin dans les affaires des Malik... je sais pas ce qu'ils ont cru, mais...

- ... mais quoi ?

- Ils sont venus menacer Hassan, chez moi, avec des couteaux.

- Et ils avaient de bonne raison ?

Cette conversation commençait à sentir le pourri.

- Aucune idée. Des ragots je pense. Comme Hassan connaissait les frères Malik...

- C'était un de leurs revendeurs vous voulez dire.

Je ne voulais pas me laisser démonter et j'avais l'impression qu'avec ses insinuations à la con, elle allait m'étouffer comme un putain de serpent.

- Il connaissait les frères Malik, ça suffit. Je sais rien du reste, je suis pas dans la confidence. Je vous dis ce que tout le monde sait : depuis toujours les frères Malik et les De Sousa, c'est comme chien et chat.

- C'est-à-dire ?

- Ben, ils sont rivaux, de deux cultures différentes, avec des histoires de gonzesses au milieu et deux quartiers qui se détestent...

- Et ils font le même bizness.

- Si vous le dîtes. Moi je ne connais pas les De Sousa. Des rumeurs de quartiers parlaient de trafic de coke, mais bon les rumeurs...

La flic ne dit rien et semblait tout à coup songeuse. Elle avait une drôle de manie, à toujours remettre une mèche de cheveux derrière son oreille. Ce tic commençait à me gonfler prodigieusement.

- Et les Malik ?

Là, c'est moi qui soupirais. J'avais envie de lui coller un coup de boule. Elle me gonflait grave.

- Vous déjà savez tout. Ils ont été jugés, ils ont purgé leur peine. J'ai rien d'autre à dire.

- Donc pour vous, toute cette histoire n'a rien à voir avec la fusillade de la nuit dernière ?

Mon visage se ferma comme une huître. Putain. A cet instant précis, je repensais aux frères Malik. Trop d'euphorie, trop d'argent, trop de relâchement. On allait tous tomber, un à un.

- Ecoutez, j'ai déjà répondu à vos collègues sur ce sujet. J'habite aux Mailles, des fusillades, il y en a tout le temps. Et les menaces De Sousa, ça date d'il y a trois ans, je vois pas le rapport avec un canardage à deux balles au pied de mon immeuble... Je n'ai rien à voir avec cette histoire. J'étais même pas là

- Oui je sais. Votre alibi a été vérifié.

Elle me sourit avec un air arrogant. Du genre « je sais des choses sur toi ». Putain de perverse, elle savait rien du tout cette conne.

- Je peux rien dire de plus sur cette affaire.

Je haussai les épaules.

- Vous connaissez un type dénommé Francis Reinhardt ? Un gitan qui boit, surnommé Francis le fou ?

- Si vous avez une photo sous la main, peut être, mais là... vous savez les manouches, ils se mélangent pas trop. Et ils se ressemblent tous.

Elle me fixa, le visage dur.

- Donc vous ne le connaissez pas ?

Je la regardai, le visage totalement fermé. Sans rien dire.

- Bon et bien, dans ce cas, je pense que vous pouvez y aller.

Je ne dis pas merci. Et puis quoi encore. Alors que je passais la porte, elle me lança.

- Ah au fait... quand vous verrez Francis le fou, dites lui qu'on aimerait bien lui poser quelques questions. Il y a un type à l'hôpital avec un genou en plastique... si ça peut lui rafraîchir la mémoire.

Je ne répondis rien.

Putain. La guerre est déclarée.

Par Barbara Schuster
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13

Une fois dehors, je scotchai 10 minutes au soleil. L'entretien m'avait vidé, j'avais le tee-shirt trempé de sueur. Mes mains tremblaient, j'étais au bout du rouleau. Psychologiquement out.

Cette fois, c'était plus de la rigolade.

Je bipai Rasta depuis une cabine.

- Ramène toi, je suis dehors. Vite.

Je me posai sur les marches, en essayant de faire le tri. Cette nana nous traquait pour les De Sousa, pour Mouss et pour la fusillade. Manquait rien. Sauf le shit.

Merde.

Je vis l'Alfa 147 qui pila devant moi. Je sautai dans la caisse. Rasta me tendit immédiatement un gun, tout neuf. Un automatique Sig Sauer. Quasiment le même que celui que je m'étais acheté. Il me filait le calibre devant le commissariat. Cash. Complètement givré.

- T'as eu ça où ?

- Laisse pisser. Il est à toi, c'est tout. Jah pourvoit.

Le calibre me fit penser à Francis.

- Faut passer au campement. Francis est dans la merde, ce connard de Mouss a dû le balancer aux flics.

- C'est pour ça que t'étais convoquée ?

- Entre autres.

Je grimaçais.

- Rasta, on est vraiment dans la merde, je t'assure. On fait cette livraison et on se planque. Sinon, ils nous auront et ce sera le trou direct. Et ce jour là, j'espère juste qu'on sera poursuivis pour revente de shit. Pas pour assassinat.

Il ne dit rien. Son visage était une tombe. J'osais pas imaginer les images qui lui venaient à l'esprit. Peut être qu'il voyait cet enculé de Dédé le Portos le supplier de ne pas le flinguer.

Putain je voulais pas savoir.

Il y avait un sale silence dans la caisse. J'ouvris la boîte à gants pour prendre le nécessaire à joint.

- Pas la peine patronne.

- Quoi ?

- Ouvre le cendar...

A l'intérieur, un magnifique cône, pas entamé.

Cool.

Je tirai une énorme latte. On approchait du campement. Fallait que j'y entre seule, parce que les blacks et les manouches, moyen. Sauf Francis, mais lui, c'était un marginal parmi les siens. Respecté, mais pas aimé.

Rasta se gara à l'arrach, au vu de tout le monde. Des gamins dépenaillés jouaient avec des vieux bidons d'essence. Ils tapaient dessus comme des sourds avec une espèce de masse. Au moment où je mis un pied sur leur territoire, un gamin, dans les 14 ans, s'approcha illico.

- Gadji, tu veux quoi ?

- Excuse moi de déranger. Je cherche Francis. J'ai un message important pour lui.

- Et de la part de qui ce message ?

Il avait un air arrogant, je lui aurais bien flanqué une gifle. Petit con. Mais lui filer une gifle,

ou même lui faire une sale remarque signerait mon arrêt de mort. Etre l'amie de Francis n'y changerait rien.

Le petit con jouait avec un Opinel.

- Dis lui que c'est la patronne, il comprendra.

- Ok, bouge pas, je vais voir.

Il se barra vers le fond, en passant à travers les rangées de caravanes. Quelques mamas, curieuses, me regardaient, leur fichu planté sur la tête, une ribambelle de gosses dans les pattes. Putain de quart monde.

Plusieurs minutes s'écoulèrent et deux jeunes, vêtus de noir, s'approchèrent. Ils avaient l'air un peu mauvais, mais ils ne dirent rien. Ils surveillaient.

Puis je vis Francis. En caleçon, marcel et avec une barbe de trois jours.

- Patronne... salut.

- Salut Francis. Ecoute, je suis passée chez les poulets cet après-midi. Convoquée. Une fliquette m'a demandé des choses sur toi.

Francis me regardait, les yeux dans le vague, tout en se curant les ongles avec sa lame.

- Et ?

- Et la keuf m'a dit de te dire qu'elle te cherchait « à cause d'un mec qui avait désormais un genou en plastique ». Tu vois...

- Cet enculé de Mouss a parlé ?

- Ben, faut croire... sinon, je vois pas bien...

- T'en penses quoi ?

- Je n'en sais trop rien. Peut-être que Mouss a parlé de moi aussi, mais la fliquette n'en a rien dit. Peut être aussi que Mouss t'a balancé toi tout seul. Espérant lâcher du lest d'un côté, pour qu'on puisse éventuellement refaire du bizness ensemble s'il disait rien sur nous. Ou alors la flic bluffe à donf.

- Ouais... écoute, dans le fond, je m'en fous. De toutes façons, cet enfoiré a signé son arrêt de mort.

Francis avait les yeux éblouis par le soleil. Sa peau était rouge, comme celle des alcoolos.

- Putain Francis, fais gaffe. Tu fais en ton âme et conscience mais... méfie-toi. Si la fliquette m'a raconté toutes ces conneries, c'est bien parce qu'elle se doutait que j'irai te les rapporter illico. Fais pas de conneries maintenant, ils t'ont à l'oeil. C'est un putain de piège.

- T'inquiète patronne. Je ferai pas n'importe quoi...

Il fixa le soleil, l'air dur malgré sa tenue de nase. Ses mains tremblaient. Alcoolique et fou.

-... mais Mouss a trop parlé. Tu sais que je peux pas laisser passer ça.

- Je sais Francis, je sais. Mais la prison, c'est pas drôle. Et en faire pour un looser pareil...

- T'inquiète pas pour moi, patronne. Et merci pour le tuyau... au fait, t'as pas un petit job sous le coude ? J'ai la gorge un peu sèche...

- Rien pour l'instant.

Je fouillai dans mes poches, je tirai trois billets de vingt.

- Tiens.

- C'est quoi ?

Francis avait sa fierté.

- Une avance... essaie de savoir qui a canardé en bas de chez moi, l'autre soir. Si tu trouves, t'auras une bonne récompense en plus.

Il n'allait pas chercher et s'envoyer des bières avec mes biftons. Mais c'était pas grave.

- Ok, patronne. A plus

- A plus

Il repartit d'un pas traînant vers sa caravane.

Je venais de faire une erreur. Trop tard.

- Rasta man ?

- Quoi patronne ?

Lui planait dans les effluves du cannabis, avec du dub super lent en fond musical.

- Je crois que Francis va buter Mouss...

- Quoi ? Buter Mustaf ? Mais pourquoi ?

- Mouss l'aurait balancé aux keufs.

- Merde. Merde ! Patronne s'il y a un cadavre, les flics nous lâcheront plus. Mouss à des gosses, une famille. C'est pas un big boss comme De Sousa, même si toi et moi on sait que c'est une crevure.

Je soupirai. J'aurais dû fermer ma gueule, mais j'étais coincée. Francis avait le droit de savoir que son nom circulait à la maison poulet. Putain quelle embrouille.

- Ecoute Rasta. Francis va peut être se détendre et faire le mort. Ou laisser pisser. De toutes façons, pour l'instant, les flics iront pas le chercher dans le campement. Faut le GIPN et tout. Tout ça pour entendre un mec, avec trois vagues soupçons ? Non, j'y crois pas. La nana m'a balancé ça pour nous faire flipper, c'est tout. Nous tester.

- Et ça marche.

Rasta avait raison. Putain. Connasse.

Fallait qu'on garde la tête froide et qu'on vide notre cervelle de toutes ces sales idées de vengeance. Il y avait une livraison importante. Le reste... pfui.

- Et Hassan ?

- Ah merde, j'ai oublié de te dire. Ils sont là pour 18h, sûr. Faut les attendre au garage. A l'intérieur, avec la porte entrouverte. Comme d'hab' quoi.

- Ok.

- Et je suis passé chez Fred. Pour le deuxième garage. M'a filé les clés d'un truc qui claque, à la lisière des collines. Une bonne porte, pas trop de voisinage. Tout est payé pour 6 mois, sous un nom bidon bien sûr.

- Cool. Dès l'arrivée des gars, tu tries sur place avec Laurent, j'irai avec Hassan à la nouvelle planque. Ou l'inverse. Bref, on s'en tape. Ensuite on se retrouve chez moi.

- Pas de soucis patronne.

- Tu sais que t'assures Rasta man ?

- C'est pas moi. C'est Jah.

Il m'avait ramené ma banane. Je fouillais. Dedans, il y avait toujours les liasses de Saveljic. Merde, j'étais pas passée à la banque. Tant pis. On claquerait du cash, pour une fois. Je pris 5 biftons de 50, que je mis dans la poche kangourou du sweat de David.

- Merci patronne. Faut pas.

-Si... comme ça tu pourras enfin me payer un verre.

 

On passa le reste de l'après-midi à glander chez moi. Il niqua tout le monde à la Play. Moi je rêvassais, complètement défoncée. Et je mis à divaguer, en pensant à Isabelle. C'était une sacrée belle femme. Et j'avais passé un très bon moment avec elle. De quoi effacer un peu la sale tronche de merde de Julie.

J'eus un sourire automatique. Rasta le vit, et il sourit aussi.

- Tu penses à ta nuit patronne ?

- Ouais. On peut rien te cacher.

Il ne dit rien de plus. Moi non plus.

Puis je filais dans ma piaule.

- Faut que je dorme un peu. Je suis à la ramasse et ce soir, faudra toute la lucidité nécessaire.

- Ca marche. Je garde la boutique.

Il dit ça en jetant un oeil sur le portable espagnol.

- Ok.

Je me mis au pieu. Bizarrement, je scotchai grave sur le canapé, mais une fois au lit, rien à faire. Pas moyen de dormir. Je finis par me palucher, en pensant à Isabelle. Je fantasmais avec les dernières images d'elle que j'avais. En tailleur, la grande classe. Femme d'affaires.

Par Barbara Schuster
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14

Rasta me réveilla.

Il était temps qu'on décampe, direction le garage. Mais pas question de prendre l'Alfa. On allait prendre ma 206, plus discret. En plus, ça faisait 10 jours qu'elle avait pas bougé du parking souterrain. Le genre d'endroit où j'allais rarement.

Rasta avait sorti son calibre. Je lui jetai un regard du style « t'es maboule ». C'était un putain de garage collectif, rien d'autre. Et on était pas un vieux film de dézingue made in Hong-Kong.

A part les odeurs nauséabondes de pourri et des relents d'égout, tout était ok. La voiture n'avait pas bougé d'un pouce. Pas une rayure. HDI, jantes alus. Elle démarra au quart de poil.

Je sentais l'adrénaline monter.

17h20.

Rasta était silencieux et avait posé le calibre entre ses jambes.

- Range ce machin man... il y a une chiée de CRS qui tourne en ce moment. Faudrait pas qu'on tombe pour un port d'arme à la con. On a du boulot.

- Je suis pas rassuré patronne. Je sens les bad vibes.

- Moi aussi Rasta je sens ces putains de mauvaises vibrations. Et ça fait même un moment que ça part en couilles. Mais faut juste revenir au basique. Et le basique, c'est de pas se balader comme un caïd avec un calibre à la ceinture.

Il jeta son automatique sous le siège avant.

Je me mis à rouler un pétard.

- Eh patronne ?

- Ouais ?

- Pas de tarpé maintenant non plus. Là-dessus aussi on manque de sérieux.

Je le regardai avec un regard furibard.

- ... enfin patronne, pardon, c'est toi qui décides, mais...

Il savait qu'il fallait pas qu'il déconne. Les ordres, c'est moi qui les donnais. Pas lui. Mais sur ce point précis il avait raison.

- C'est bon man. On est tous un peu tendus aujourd'hui, mais ça va rouler.

Je rangeai le matos. Putain de toxicos.

Arrivés au garage, on planqua la voiture derrière le dernier bloc. Ensuite, l'attente. Assis sur des caisses, à dresser l'oreille au moindre bruit de voiture. A fixer le portable, au cas où. A ne pas parler.

Tension.

Puis un bruit, presque inaudible au loin. Un pot qui chuinte. Des crissements de pneus sur les graviers. La porte entrouverte qui couine.

Et la voix de Hassan.

- Ouaich bien ?

Et Rasta qui répond.

- Jah est grand man. Il vous a ouvert la route jusqu'à nous. Haillé Sélassié, notre guide, rendez grâce !

- Putain Rasta, ça me fait plaisir d'entendre à nouveau tes conneries.

Hassan serra David dans ses bras, en rajoutant des louchées de « man, c'est trop bon » ou encore « allah est grand » et autres bondieuseries. Je fis plus sobrement la bise aux deux convoyeurs. Laurent était mort. Il avait les yeux explosés par les litres de Red Bull qu'il s'était envoyé à travers la tronche durant trois jours.

On rentra la voiture dans le garage. Avant de fêter leur retour, fallait tout décharger et faire la division.

- Hassan ? J'ai trouvé une seconde planque. Du genre qui assure. On fait deux parts ?

- Ca roule ma poule... ah putain, sur la Mecque je te jure ça me fait trop plaisir de vous revoir.

- Moi aussi Hassan. Moi aussi.

Il me fit un clin d'oeil et se posa sur une caisse pour rouler un spliff, pendant que Rasta et Laurent dévissait déjà le bas de caisse avant, un tournevis à la main.

- On va goûter patronne, obligé. C'est un truc de malade. Les gens vont péter une durite avec cette qualité. On va rendre fous tous ces putains de smokeurs.

- Cool. Vous avez fait du bon job les gars. Ici par contre c'est och. On est traqués de partout.

Hassan jeta un regard interrogatif.

- Je t'expliquerai en détails... en gros, les flics sont entrain de fouiner et de revenir sur de

vieilles embrouilles. Le passé.

Je me retournai et parlai plus fort, pour que Laurent entende aussi.

- On nous a canardé avec Rasta. En bas de chez moi. Alors garez vos fesses et faites pas trop les macs. Peut être bien qu'il y a du monde qui veut votre scalp...

- Qui a fait ça patronne ?

- Putain je sais pas Laurent. Si je savais on leur aurait déjà réglé leur compte. Rasta s'est fait trouer sa BM à coups de 7.45. On a du la cramer au terrain vague. Tu le crois ça ?

- Ah les enculés... T'inquiète patronne, on leur mettra la main dessus. Tôt ou tard. Tu sais comment c'est aux Mailles. La tchatche et rien que la tchatche. Les gars qu'ont tiré, ils finiront par ouvrir un peu trop leur gueule. Suffit d'être patient.

Laurent qui disait ça. « Suffit d'être patient ». Lui, le chien fou. C'était le vrai blanc de la cité.Méchant comme une teigne, le cerveau ravagé par les coups de trique donnés par son père et les kilos de shit qu'il s'envoyait dans les narines. Avec lui, c'était jogging et Air Max tous les matins. A la roots. Il claquait toutes ses thunes en pompes. Il devait avoir quinze paires de requins. Certaines, il les exposait le long du mur, dans sa piaule. Sans jamais les mettre. Il avait pas d'autre kiff que les baskets et la musique pourrie d'NRJ.

Mais c'était un vrai dur. Presque autant que Rasta.

Hassan alluma le joint, pendant que Laurent sortait les paquets marrons de 10 kilos de sous la Mercedes. Avant de planquer le matos, on repesait tout. Très soigneusement.

Je tirai sur le joint. L'odeur était âcre. Hassan avait chargé comme un demeuré. La deuxième latte m'envoya dans l'hyperespace et je tendis le bébé à David. Il tira une taffe, avec un air sérieux que je ne lui connaissais pas. Puis il hocha la tête et tapa sur l'épaule d'Hassan.

- Du bon boulot les gars. Jah pourvoit.

On continua ensuite à déballer en silence. La lumière du jour déclinait peu à peu. Laurent et Rasta prirent ma caisse, pour aller à la deuxième planque. Avec 30 kilos de shit dans un sac de sport.

Avec Hassan, on coupa un kilo en quatre, chacun sa savonnette.

Direction chez moi, chargés comme des mulets.

On tapa la discut avec Hassan. Prix de vente, conditions, revendeurs, bénéfices, partage des thunes. Tout était quasiment au point. On était devenus des vrais enfoirés de professionnels.

- Et ce soir ? On va où ?

- C'est à toi de voir Hassan. On peut se faire un resto. Peut être chez Pepita...

- Laurent va faire la gueule. Lui il pourrait se faire un Mac Do trois fois par jour...

- De toutes façons, je pense qu'il va rester un peu avec sa mère ce soir non ? Il peut bouffer avec elle, puis nous rejoindre.

- Où ? Au Baron ?

- Hassan.... Tu vas pas encore me traîner dans ce vieux bar à putes ?

- Oh, merde patronne, pourquoi pas ? On fête mon retour non ?

- T'as raison, si tu veux lâcher toutes tes thunes à des mafioso bulgares, après tout...

- On passera dans ton bar bidon avant si tu veux ?

- Non, je préfère pas.

J'avais dit ça d'un ton agressif. Hassan ne répondit rien. Je me radoucis.

- ... le bar à putes, ça me va en fait.

Putain, je ne voulais plus foutre les pieds chez Scoobs. Jamais. Le fantôme de Julie hantait cet endroit. Et souvent, elle se pointait même en vrai. J'allais pas me laisser gâcher la soirée par cette conne. Hors de question. Elle avait déjà gâché ma vie.

Hassan planait toujours, fier de son coup.

- On est les boss patronne. Sans déconner, 150 kilos. On écrase la concurrence. Yesssssssssss.

- Ouais.

J'étais pas aussi enthousiaste que lui. D'abord, il manquait 70 kilos, qu'il fallait encore remonter. Ensuite, ça puait trop la merde autour de nous pour que je sois sereine. Fallait pas s'emballer et rester zen, c'était la seule chose qui pouvait nous sauver. Si jamais on arrivait à enfumer assez les poulets pour qu'ils nous oublient.

 

Rasta se pointa rapidement à l'appart. Seul. Laurent était rentré chez sa mère. Elle croyait qu'il était parti dans les Alpes pour une mission d'intérim. A 21 ans, il vivait toujours avec elle. Faut dire qu'elle était à moitié cinglée, on pouvait pas vraiment la laisser toute seule. Et personne d'autre n'en voulait. Pas assez folle pour les psy et pas assez malade pour l'hôpital.

Il était près de 21h. Je commençais à avoir la dalle. La dalle de chez dalle.

Sur le trajet, Rasta raconta en gros les nouvelles. Hassan, défoncé comme il était, ne semblait pas vraiment prendre la mesure du problème. Pour lui, tant qu'on avait pas les stups au cul, tout allait bien.

Il tiqua quand même sur Mouss

- Pourquoi vous avez tiré ? Quand même...

- Il a sorti un calibre cet enfoiré. Je te jure.

- Qui a shooté ?

- Francis.

Il y eut un blanc. Hassan ne raffolait pas trop des méthodes manouches, même s'il respectait Francis. Je continuai.

- Et Francis a les keufs qui lui filent le train. Mouss a du parler, sinon je vois pas. Et je te promets, cette fois, ils vont pas lâcher le morceau. Je le sens mal. Trop d'indices.

Hassan me regarda.

- Ben alors patronne ? No stress... T'as un coup de blues ou quoi ? On va s'en sortir, on va s'en tirer. Ils ont rien sur nous. On a tout blindé. Pas comme la dernière fois.

- Ouais.

Rasta n'ajouta rien. La vérité, c'est qu'on était une belle bande de baltringues.

On arriva rapidement devant chez Pepita. En vérité, le resto s'appelait « Au canon ». Mais tout le monde disait chez Pepita. C'était la patronne. Elle devait peser 120 kilos et avait des tatouages partout sur les bras. La cinquantaine, bien marquée par la vie. Elle s'emmerdait pas avec un menu. Tous les midis, il y avait un plat du jour. Et tous les soirs, un plat du soir.

Pour nous, elle trouva une place au fond. Au calme. La table de devant était perpétuellement squattée par quatre anciens qui jouaient aux dés, aux cartes... n'importe quel jeu à la con, tant qu'ils pouvaient miser leur retraite. Comme ils avaient les sonotones, ils arrêtaient pas de hurler.

On s'installa, elle fit la bise à Hassan.

- Salut mon beau légionnaire...

- 'lut Pépite.

- Dis mon beau, j'ai du jambon en croûte, tu veux autre chose ? Sans hallouf ?

- Non, c'est bon. Je vais goûter ton plat. Allah me pardonnera.

Il n'y avait que chez Pepita que Hassan avalait du porc. Si son père avait vu ça, il serait devenu fou. Rasta prit une limonade. Moi un demi. Hassan se contenta de dire « comme d'hab » et elle ramena un Ricard. Hassan ne buvait presque jamais d'alcool. Comme le cochon, c'était uniquement un privilège qu'il réservait à Pépita.

A gamelle.

En dix minutes, on avait rincé nos assiettes. La patronne ramena trois énormes parts de gâteau. Pommes et cannelle. Du délire.

Puis on tapa la tchatche, comme des petits enfants en visite chez grand-mère. Elle nous raconta pour la quinzième édition la fois où elle avait fini à poil à la maison d'arrêt parce qu'elle avait planqué du chocolat entre ses seins. A l'époque, son mec purgeait 14 ans pour des braquages. Elle aurait tout fait pour lui. Sa vie était rythmée par des allers-retours en zonz. Trois fois par semaine, elle allait voir son jules. Pas de chance, il avait décanillé en prison. Il lui restait deux ans à tirer. Cancer du poumon.

Putain.

Un café et c'était reparti. Rasta reprit le volant et Hassan la place du rouleur de tarpé. J'essayai d'appeler Alexia pour qu'elle vienne boire un verre avec nous, histoire de prendre contact avec ses coéquipiers.

Répondeur.

Au fond de ma poche, il y avait le numéro d'Isabelle. J'avais envie de l'appeler, mais j'osais pas. Je décidai de lui envoyer un texto. C'était nase. Mais qu'est ce que je pouvais bien dire à son répondeur ? Et si je la réveillais ? Je finis par écrire un truc un peu bidon, qui se voulait drôle. J'hésitai un peu à l'envoyer, il était plus de 23h. Trop tard.

Parti.

- Et Rasta ?

- Quoi patronne ?

- T'as l'intention de revoir la petite de hier soir ?

- Bien sûr que non patronne. Je veux pas d'ennuis avec des gens pareils...

Il rigolait à moitié. Je devais avoir l'air songeur.

- Ben quoi patronne ?

Il me fixa plus franchement.

- Euhm... tu penses à la tienne peut être ?

Hassan sortit de sa léthargie.

- La tienne ? C'est quoi ça ? Patronne, tu me caches des choses ? Les affaires reprennent ?

- Non, Rasta dit n'importe quoi. Je me suis juste tapée une gonzesse hier soir. Rien de plus.

- Attends Hassan...

Rasta était lancé, impossible de l'arrêter.

-... on a fait une putain de razzia sur la blonde. Un truc dément. Et la patronne... elle assure trop. Hein patronne ? Tu as dit à Hassan ce qu'elle faisait ta nana ?

- Ca va David, c'est bon... elle a une entreprise, c'est tout. Et un bel appart, j'avoue. Enfin

elle a du fric quoi, mais...

- Mais quoi patronne ?

Hassan adorait les ragots. David aurait mieux fait de fermer sa gueule.

- On a passé un bon moment ensemble, c'est tout. Ca s'arrête là, on a rien à voir. Elle a des tableaux chelou, des disques de classique et elle s'habille comme ma mère tu vois ? C'est pas ma meuf.

Rasta me fixait toujours avec un sourire à la noix.

- Rien à voir... T'es sûre ? Alors pourquoi tu lui envoies des messages ?

- Ta gueule Rasta. Et merde les mecs vous faites chier à me surveiller.

Je m'adossais sur la banquette arrière. J'étais vénère.

« Les affaires reprennent ». Des queues. Rien de chez rien.

Mon portable sonna au moment où on se garait dans la rue du Baron. Alexia.

- T'as essayé de m'appeler ?

Elle semblait essoufflée.

- Ouais. On boit un verre avec l'équipe. Alors je me suis dit...

- Merde.

- Qu'est ce qu'il y a...

- Je suis coincée, désolée. Je ne peux pas venir.

- Pas de soucis. On se captera demain après-midi, un truc dans le style. Ou même vendredi, on est pas à la minute.

- Ouais, ok. Ah je voulais aussi te dire. Une nana m'a appelée, soit disant elle travaille au commissariat. J'ai noté son nom, avec un De machin chose... je la sens pas trop. Bref, elle m'a reposé les mêmes questions que l'autre débile. J'ai répété ce que j'avais dit. Enfin, qu'on avait passé la nuit ensemble quoi.

- Merci. Je suis désolée de t'obliger à mentir tu sais. Mais j'avais pas le choix.

- Je sais... bon je t'appelle demain alors ?

- Ok, on fait comme ça. On fixera rencard à ce moment là.

Le Baron était presque vide. Trois grosses, pas belles, se dandinaient en essayant d'attirer

notre attention. C'était uniquement des nanas des pays de l'Est, toutes formatées au même moule. Un peu nase.

Je me surprenais par moments à mater mon téléphone. Dans le fond, j'aurais bien aimé qu'Isabelle donne signe de vie. Putain, fallait pas rêver non plus.

Hassan était bien entouré. Au bout d'une heure et demie, il avait acheté sa troisième bouteille de champagne. Quel con. Il allait raquer 300 euros la bouteille. Je roulais un pétard, sans me faire chier à me cacher. J'en avais un peu marre. Mais on voulait pas laisser Hassan en plan, il était trop mort. Le patron finit par nous mettre dehors, vers 4h. L'odeur d'herbe, c'était pas vraiment son délire. Même si nos cartes bleues clinquantes, il les prenait. Pourtant, elles puaient aussi. D'une sale odeur. Celle de tous ces putains de kilos vendus.

Au pieu.

Par Barbara Schuster
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